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Maux d’hier…

Une fois n’est pas coutume, ce que vous allez lire n’est pas de moi. Il s’agit d’un courrier déniché dans un fonds d’archives par un correspondant qui a préféré conserver l’anonymat. Cette lettre est étonnante par son sujet et par l’écho qu’elle fait à notre époque et à un supposé désastre de l’école numérique. C’est à se demander si elle n’a pas servi de source à certains auteurs… Bonne lecture.

Paris, le 26 novembre 1887

Monsieur le ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes

« La révolution du livre » est en train de fondre sur nos écoles. Par ce terme, j’entends aussi bien les usages des dictionnaires, encyclopédies, journaux, manuels scolaires (distribués aux élèves) que les cahiers de relevés de notes, les cahiers du jour et registres divers, ou bien encore les bibliothèques (accessibles aux élèves). On pourrait ajouter à cette liste les ouvrages que les élèves les plus fortunés apportent de chez eux.

Le président du conseil, monsieur Maurice Rouvier, a annoncé un « grand plan du livre pour l’école de la République » qui vise à lutter contre l’illettrisme de nos concitoyens et promet que d’ici 4 ans, tous les élèves auront un livre chez eux.

Avec tout le respect que je dois à votre fonction, monsieur le ministre, permettez-moi une hardiesse : cette idée est un désastre. Le terme peut sembler excessif, mais il est à la hauteur des dangers qui planent désormais sur notre République !

Un désastre, oui ! Car enfin, qu’est-ce qui motive notre gouvernement à prendre de telles mesures si ce n’est la volonté effrénée de proposer des choses nouvelles pour séduire le peuple ? Personne n’a pris la peine de réfléchir un instant aux conséquences de cette idée hasardeuse ! Quelle naïveté ! N’est-ce pas se rendre à la merci des éditeurs et des fabricants de bibliothèques ?

Comment imaginer que les livres puissent un jour résoudre toutes les plaies de notre instruction, voire de la société toute entière ! Non, monsieur, donner un livre à tous les enfants ne rendra pas la société plus juste, ni l’instruction plus efficace et ne redonnera pas la vue aux aveugles ! À quoi bon avoir laïcisé l’école, si c’est pour oublier la grande leçon des catholiques, qui défendent sagement la lecture de la Bible au croyant ?

Un désastre, vous dis-je ! Et sans doute encore pire que celui que nous sommes en mesure d’envisager aujourd’hui !

Aujourd’hui, l’usage des livres est certes un choix irrationnel, mais tout ce qui se pique de nouveauté doit en passer par là. Mais il reste dans le champ sacré et clos du foyer. Qu’ils sachent lire, et les enfants de France passeront leur soirée dans les bibliothèques et les cabinets de lectures, désertant le foyer domestique, détruisant la cellule familiale plus sûrement que l’alcool et la paresse.

Feint-on d’ignorer que l’imprimerie est née à Nuremberg que la presse est d’invention anglaise ? Que croit-on faire en confiant l’éveil de notre jeunesse à des créations étrangères, j’ose dire à nos ennemis de toujours ? Nos paysans, nos marins, nos artisans ont-ils besoin de livres ? Avaient-il besoin de lire, les corsaires de Surcouf, les fantassins de Valmy, les grognards de l’Empire, pour faire leur devoir ?

De surcroit, ces livres n’existent qu’au prix du saccage de nos belles forêts, dont les halliers sont sacrifiés sur l’autel des maisons d’édition ! Dégarnir ainsi le front bleu des Vosges de ses pins qui marquent aujourd’hui la plus blessée et la plus sacrée de nos frontières, c’est ajouter l’outrage à l’infamie ! S’il les faut sacrifier, ces forêts nationales, que ce soit pour faire des navires battant pavillons français, des crosses, des baguettes de tambours des fifres, des chevaux de frise !

Et puis avez-vous songé à la multiplication des voitures de poste, wagons, trains, locomotives qui seront nécessaires pour les transporter tous et donc aux risques accrus dans les transports ?

Compteriez-vous pour moins que rien la santé de notre belle jeunesse qui, mise au contact de ces livres, ne pourra échapper aux produits chimiques qui entrent dans sa fabrication ? Au papier chloré, aux émanations des encres ?  Et quand ils auront été lus et relus, manipulés par de jeunes mains inattentives et imprécautionneuses, maculés d’encre, qu’en fera-t-on ? A-t-on songé un seul instant aux montagnes de papiers sales et défraîchis dont il faudra se séparer ?

Je ne peux croire qu’il vous a échappé à quel point les livres isolent ceux qui en sont adeptes. Donner un livre à un enfant, c’est l’enfermer dans le repli sur lui-même, à l’écart de la communauté, de l’école et de la Nation. C’est l’encourager sur la pente qui lui fera bientôt lire des livres condamnés, ces Baudelaire, ces Flaubert, ces Goncourt, qui méprisent insidieusement la loi et qui le conduiront à suivre dans les journaux les misérables exploits des complots anarchistes !

Outre le fait que ce projet aurait pour les finances de l’État un coût exorbitant pour un effet désastreux, ce serait mettre directement dans la poche des éditeurs de livres et des artisans menuisiers le fruit du labeur de tout un pays.

Chercherait-on à détruire l’école de la République qu’on ne s’y prendrait pas autrement ! Que deviendrait le lien entre le maître et l’élève quand le livre viendrait à se placer entre eux ? Pourquoi s’évertuer à détruire ce lien puissant, fait de douceur et de fermeté, seul capable de transmettre à notre jeunesse l’amour des nobles vertus qui sont l’apanage de notre Nation ? Si la parole du maître est dans les livres, il n’est plus besoin de maîtres !

Cette lettre, monsieur le ministre est un appel ! Un appel à ne pas laisser entrer les livres dans nos écoles sans que le pays tout entier n’ait pu donner son avis sur ce projet insensé. Loin de participer à l’émancipation de notre pays, c’est à sa ruine qu’il travaille. Mais qui suis-je pour m’élever contre les soi-disant forces de progrès, ces auteurs, ces papetiers, ces vendeurs de livres qui chaque jour vous abreuvent de leurs conseils ? Je ne suis qu’un humble ingénieur parisien, un français patriote qui constate chaque jour les méfaits du livre et qui espère que sa contribution aura quelque écho auprès de votre ministère.

Je vous prie d’accepter, monsieur le Ministre, l’expression de mon plus profond respect.

 Charles – Philémond Trichou

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Mon plus beau manuel scolaire, c’est …

Dans un précédent billet, je m’interrogeais… non, en fait je ne m’interrogeais pas, je disais pourquoi, à mon avis, dans la plupart des cas, on ferait mieux de se passer des manuels scolaires.
Je comprends bien que ce genre de position puisse chagriner certains d’entre vous.
Pour me faire pardonner, je vais essayer de vous expliquer comment j’ai décidé depuis quelques années d’être abstinente, sur le plan des manuels scolaires tout au moins.

 

Mon manuel idéal…

La première des raisons, c’est que mon manuel idéal, il n’existe pas. En tous les cas pas dans ma matière*.
D’ailleurs, et afin de ne pas faire comme tous ceux qui parlent de ce qu’ils ne connaissent pas et dont je prends souvent plaisir à moquer les travers, la totalité de ce qui va suivre ne parlera que d’histoire, de géographie et d’éducation civique (tant que cela porte ce nom).

Mon manuel idéal d’abord, il serait gratuit. Comme tout ce que je produis pour mes élèves grâce à l’institution qui me nourrit, mon travail est déjà rémunéré**. La plupart des données que j’utilise sont disponibles légalement et gratuitement puisqu’elles émanent d’organismes officiels qui ont obligation de publication. Enfin la plupart des images que j’utilise sont libres de droit pour un usage non commercial, qu’il s’agisse de banques d’images prévue à cet effet ou bien de sites dont le visionnage gratuit est complètement légal.
Du coup, mon manuel idéal il serait dématérialisé mais imprimable si je le souhaite en partie, parce qu’il y aura toujours un Kévin ou une Jessica qui n’aura pas accès à un réseau numérique.
Et donc forcément, mon manuel idéal il serait réalisé dans un format totalement interopérable, disponible à tous, tout le temps et sur tout support.
Mon manuel idéal, il serait complètement modulable et transformable. Selon mes envies, mes besoins, et celui de chacun de mes élèves.
Mon manuel idéal, il serait partagé avec tous ceux que ça intéresse quel que soit le lieu où ils se trouvent. Mon manuel idéal ne connaitrait aucune frontière.

Mon manuel idéal, j’avais eu l’idée de le créer, il y a quelques années, au sein d’une association qui a depuis tellement changé d’objectif, que je préfère ne même pas en parler. De toute façon, vu que mon nom a disparu de tout ce que j’ai pu y construire d’intéressant, oublions cela.

Alors, quand je réfléchis bien, je me dis que mon manuel idéal il existe déjà. Il est là sous vos yeux.

… c’est vous

Vous êtes mon manuel idéal.

Ah oui, c’est vrai, mon manuel idéal il n’a pas l’esthétique d’un beau manuel scolaire tout neuf, avec une belle couverture qui brille et une belle charte graphique qui va bien et qui accorde une double page à chaque chapitre (et pas un mot de plus).

Mon manuel idéal est le fruit du travail de millions d’enseignants qui tous les jours enseignent et s’efforcent de le faire avec intelligence, bienveillance et respect de leurs élèves. Beaucoup d’entre eux partagent leurs réflexions, leurs essais, leurs erreurs. D’autres saisissent au bond ce qui leur plait, le transforment, l’adaptent, l’améliorent et remettent en jeu une nouvelle idée, une nouvelle pratique, un truc qui a fonctionné, un autre qui n’a pas du tout été concluant, pour que d’autres encore s’en saisissent… et en fasse ce que bon leur semble.

Internet et les réseaux sociaux sont de puissants vecteurs de connaissance parce qu’en plus on n’y croise pas que des profs. La théorie des 6 degrés de séparation de Frigyes Karinthy date de 1929. Aujourd’hui, elle se réduit à 4. Je suis donc à 4 degrés de séparation de toute information dont je peux avoir besoin pour construire mon cours. Grâce à vous.

Je ne fais pas partie des collègues qui sont nés à l’enseignement avec une souris à la main. Mais je ne me suis jamais sentie propriétaire de mes cours. C’est sans doute pour cela que j’ai plongé dans le bain d’Internet dès que cela a été possible. Parce que la vocation même du réseau mondial est le partage d’information. Le partage. Né dans les murs d’une université, où pouvait-il mieux s’épanouir que dans l’éducation ?

Et pourtant. Nulle part ailleurs que dans l’Éducation, Internet n’est à la fois aussi diabolisé (« télécharger est illégal » ai-je pu lire sur un diaporama officiel destiné aux élèves), aussi verrouillé (allez voir ce qu’en disent les collègues du Jura et ce qu’ils vivent avec leurs tablettes distribuées par le département) et aussi promu.

Notre Éducation Nationale a toujours fonctionné en réseau vertical. Internet est un réseau horizontal. Un lieu d’égalité. Pour le meilleur et pour le pire. Alors forcément ça inquiète. Tout ce qui ne serait pas validé institutionnellement n’aurait aucune valeur ? Cela reviendrait à dire que les enseignants, malgré leur expertise professionnelle et leurs concours seraient d’éternels mineurs pédagogiques, même pas capables de produire des ressources valables ? Ou de juger de la pertinence d’une ressource ?

Pour le meilleur. Je travaille sous le regard de mes pairs, de mes élèves, de leurs familles. Je donne librement ce que j’ai eu la chance de pouvoir recevoir. J’aime à me dire que quelques-unes des graines que j’ai pu semer ont leur part dans la luxuriance qui m’entoure. Et qui se retrouve dans les cahiers de mes élèves. Et dans leurs têtes aussi.

Pour le pire. Parce qu’il existera toujours des indélicats qui n’hésiteront pas à s’approprier le travail des autres et à en tirer gloire. Je les plains. Sans doute croient-ils encore que personne ne s’en rend compte. Ou qu’il est honteux de mutualiser son travail avec ses pairs. Je ne m’étonne guère que ceux-là n’imaginent même pas former leurs élèves au travail collaboratif.

Ça me rappelle une anecdote relatée par un IA-IPR aujourd’hui retraité mais qui avait déjà tout compris. Lors d’une inspection, il avait rencontré un collègue plongé dans le numérique jusqu’au cou qui lui avait fièrement présenté une animation réalisée pour ses élèves. Du fait main, du format Flash écrit en ligne de code. Des heures de boulot. De la belle ouvrage. Cet inspecteur nous avait fait part de son triste dilemme : il ne pouvait décidément pas dire à cet orfèvre que son long et fastidieux travail avait déjà été fait ailleurs par un autre et qu’il aurait pu d’un clic de souris s’éviter bien des soirées en tête à tête avec son clavier. Et de conclure : « La clé aujourd’hui, c’est de mutualiser ! »
C’était il y a dix ans.

——————

* On me souffle dans l’oreillette que celui de Sésamath pourrait figurer dans le haut du panier. Je n’ai pas les pré-requis pour juger, mais j’ai une totale confiance en ma source !
** Je préfère ne pas vous dire ce que je pense de ceux qui VENDENT leurs cours. Si, si, ça existe. Faites moi plaisir, ne les achetez pas !

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Terre !!!

Imaginez la tête de Kévin, cinq ans, le soir de Noël, devant son premier vélo. Rouge.
Un premier vélo se doit d’être rouge.

Transposez ses yeux exorbités devant l’objet, ses trépignements de joie et ses battements de main à l’idée de toutes les nouvelles aventures possibles, sur le visage et le corps d’un très respectable Inspecteur Pédagogique Régional…

Oui, je sais, c’est difficile à faire.
Par contre, à vivre c’était un grand moment de bonheur.

C’était il y a plus d’un lustre, un après midi de réunion professionnelle.
Cet IPR venait de découvrir Google Earth.

Un nouveau monde

Certaines disciplines ont été, de façon évidente, extrêmement gâtées par l’arrivée massive des applications numériques. C’est presque Noël tous les jours. La géographie en fait partie.

Soyons honnête, la découverte des globes virtuels m’avait fait le même effet qu’à cet IPR.
Intérieurement.
J’imaginais déjà Jessica,devant le tableau numérique, manipulant la terre à pleines mains, se donnant un faux air de dictateur, et tant d’autres aventures pédagogiques encore inimaginées…

A cette époque, j’avais la chance* d’animer des formations à destination de ceux de mes collègues qui le souhaitaient. Mon rôle consistait essentiellement à leur montrer tous les vélos rouges que je pouvais découvrir et à leur donner envie de vivre des aventures pédagogiques avec leurs élèves.

Enthousiaste, je me disais que je vivais une époque formidable, une de celle que l’humanité vit de temps en temps, avec la découverte d’un autre monde qui permet tous les rêves et toutes les utopies.

Le temps des découvreurs

Il faut dire que ces années 2000 ont été foisonnantes. Je suis encore époustouflée par tous ces embellisseurs du web….

La beauté des Voyages virtuels de Jean-Marc-Kienner, qui utilisent Google Earth avec une efficacité pédagogique hors du commun.
La claire visualisation des données statistiques permises par Hans Rosling et son Gapminder.
La simplicité d’utilisation des données géographiques que permettent les Systèmes d’Information Géographiques (SIG) comme celui de l’Observatoire National de la Mer et du Littoral.
On a même pu rêver à des utilisations transdisciplinaires SVT-Géographie…
Des trucs de ouf’ !

Même l’institution s’y est mise, c’est vous dire ! Localement (par exemple à Rouen), ou nationalement avec Edugéo, c’est toute la sphère pédagogique qui a ressenti le séisme.

L’enseignement de la géographie avait découvert son « nouveau monde ».

Tout ça pour….. ?

Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles comme dirait ce cher Pangloss** mais malheureusement, la plupart des camarades de Kévin et de Jessica sont restés sur les rives du vieux continent.

Je ne voudrais pas être désagréable mais quand on voit l’indigence du repérage géographique (heu ? géographique vraiment ?) proposé aux collégiens pour le Brevet (DNB) 2011 on ne peut que partager la colère et l’incompréhension de l’auteur de cet article. Non seulement c’est un exercice sans intérêt, mais sa laideur et son approximation laissent pantois.

Récemment, un correcteur de brevet blanc a barré d’un large « NON ! » l’affirmation d’une élève qui expliquait que la plupart des pays émergents avaient fini d’émerger sur le plan démographique. L’élève avait connaissance des statistiques récentes et avait en tête les graphiques animés de Gapminder. Pas l’enseignant.

En tant que professeur de géographie, un gouffre moral s’ouvre alors devant moi. Que dois-je faire ?
Accepter qu’un collègue propose dans un sujet de géographie des documents de 1999 ou de 2002 parce qu’il a la flemme de recomposer son sujet-de-l’année-dernière-qui-avait-si-bien-marché, complètement dépassé mais qui est bien consensuel.
Accepter de travailler avec un manuel publié 2007 dont les sources statistiques (et donc les cartes, les graphiques et le cours…) datant de 2005 au mieux sont au mieux un peu obsolètes, au pire complètement fausses ?

Faites ce que je dis, pas ce que je fais !

Je n’ai pas de solution miracle, alors je fais le grand écart.

Cette année pour la dernière année du Brevet « ancien programme », j’explique à mes élèves que je vais leur faire un cours de géographie ET les préparer au DNB. Et que cela ne veut pas forcément dire la même chose.

Les nouvelles modalité  de l’organisation du DNB pour la session 2013 viennent de sortir ….
Il est précisé pour la géographie :

On attend du candidat :
– qu’il localise sur un fond de carte des repères inscrits au programme de géographie ;
– qu’il réponde à des questions permettant de vérifier la connaissance de notions, d’acteurs et de situations géographiques ; ces questions appellent des réponses de longueur inégale, et l’une d’elles peut être l’objet d’un développement ;
– qu’il ait la capacité de travailler sur un document se rapportant à un thème du programme de géographie. Il s’agit de l’identifier, d’en dégager  le sens,  de prélever des informations. Le candidat est guidé par des questions ou des consignes ;
– qu’il ait la capacité, si on le demande, de réaliser une tâche cartographique simple.

On a le droit de rêver ?

En lisant ces lignes, je me prends à rêver d’une épreuve en version numérique, pendant laquelle les élèves pourraient montrer qu’ils savent faire de la géographie….
Mais comment ? Cela voudrait dire que TOUS mes collègues font de la géographie actuelle et apprennent à leurs élèves à utiliser les SIG et les globes virtuels ?
Je suis peut être utopiste mais pas à ce point-là….

Vous remarquerez que les SIG  sont pourtant clairement mentionnés dans les programmes (de 6e) mais que leurs usages dans la plupart des cas – quand ils ne sont pas balayés par un magistral « J’ai pas été formé pour ça »*** – se limitent à la visualisation, menée par l’enseignant.
C’est bien, mais c’est un peu court pour en faire de vrai citoyens responsables.

Parce que c’est quand même ça l’enjeu de la géographie.

Et de l’Ecole aussi.

Alors on s’y met quand ?

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*oui, je suis consciente que c’est une chance la plupart du temps, sauf quand les stagiaires sont… Bon, ok, j’en parlerai une autre fois des profs en formation, mais ça risque de ne pas plaire à tout le monde.
** Comment ça vous avez oublié ce désopilant personnage de Candide ? Allez me (re)lire ça tout de suite et ne revenez qu’après !

*** Et le fait que la plupart des enseignant(e)s d’histoire géographie de collège soient des historien(ne)s de formation ne me suffit pas comme explication.

PS n°1 : Il y a deux ans déjà, une de mes camarades, sur son excellent blog Pédagotice que je ne saurai trop vous recommander, avait publié un billet sur le thème des nouveaux outils de la géographie.

PS n°2 : J’ai été récemment extrêmement énervée par des propos tenus ici ou là contre la plupart de ce qui constitue mes engagements pédagogiques ; d’autres que moi ont réagi avec brio, je ne me sens pas capable de surenchérir. Cependant je n’ai pas pu m’empêcher d’y glisser une allusion dans ce billet. Il est clair que je préfère me tourner vers les enseignants qui fertilisent le web, qui sont bien plus nombreux, même s’ils sont bien moins médiatisés.

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J’ai un amour…

Bon, je vous préviens avant, c’est un article… (comment dire ça sans me vexer ?)…. dense. Un truc sérieux. Je pense que j’arriverai à mettre un peu de nawak vers la fin, mais va falloir vous fader des tas de trucs pas marrant avant. Et n’essayez pas de zapper le milieu pour aller directement à la fin, je vous surveille ! Ici, c’est tout ou rien ! J’ai mis un titre accrocheur histoire de ne pas vous faire fuir tout de suite, mais je sais pas si j’ai bien fait finalement...

Au premier regard, je l’ai aimé. Ma mémoire extrêmement globale ne se rappelle pas exactement le lieu ni le jour, mais je sais que je n’ai vu que lui dans la foule de ceux qui l’entouraient. Comme une parfaite évidence. Comme si je n’attendais que lui. Comme la dernière pièce d’un puzzle.

C’était un mot, juste un mot.

La première fois, étonnamment, c’était dans un livre de Terry Pratchett, dans la formidable traduction de Patrick Couton. (Ne me demandez pas dans lequel, je les ai tous tellement lus et relus….)
La deuxième fois, c’était en Italie, pendant une visite d’étude (oui je sais, y’a de la veine que pour la crapule, mais je vous rappelle que tout acteur de l’éducation en Europe peut postuler pour une « Study visit » subventionnée totalement par l’Union Européenne, alors ne vous gênez pas !), lors d’une conférence de Luigi Pagliarini, un artiste, psychologue (si ! on peut être les deux !) spécialisé dans les intelligences artificielles et la robotique, au moment où il a commencé à parler de « psychotechnologie » et de créativité.

C’est un mot tellement clair, tellement puissant…
Qui désigne une réalité qu’Averroès, Rabelais et Érasme ont vécu sans le nommer : l‘EXtelligence.

C’est quoi ce truc ?

Bon, à la fois pour moi, pour les Keskelledit et pour Kévin (vous allez voir, pour Kévin aussi c’est important, sinon, je serais pas là à vous raconter ma vie !), on va encore une fois commencer par essayer de définir le concept.

Comme je suis une fille sympa, je vais vous éviter la peine de rechercher le mot dans un dictionnaire, vous ne le trouverez pas (ou alors peut être si vous disposez d’un dictionnaire Klingon*, mais c’est même pas dit).

Vous trouverez ce terme, comme je l’ai moi-même croisé pour la première fois (ça y est j’ai retrouvé !) dans La science du Disque-Monde de Pratchett, mais bon, malgré mon amour immodéré pour cet auteur, je doute que ça puisse vous suffire comme caution scientifique crédible.

Si vous vous précipitez sur Wikipédia, vous allez trouver des trucs, mais vous n’allez pas être beaucoup plus avancés, parce que l’article n’existe pas, que le mot extelligence renvoie sur l’article « Noosphère », article lui même présenté comme un « article ne citant pas suffisamment ses sources » (c’est le moins qu’on puisse dire) et que j’oserai qualifier même d’assez incohérent.

Donc, pas de définition.

Alors qu’est ce qu’on fait ?

On va en fabriquer une avec ce dont on dispose. Vous êtes prêts ?

La noosphère : c’est une brillante idée de Vladimir Ivanovitch Vernadski, né au milieu du XIXe siècle à Saint-Pétersbourg et mort à Moscou pendant que l’armée de Joukov mettait une pâtée aux nazis à Varsovie. Ce brillant chimiste et minéralogiste est l’un des premiers à avoir vraiment réfléchi à la notion de biosphère, à regarder la terre comme un monde fini, et à se préoccuper de la déforestation. Pas besoin de vous dire qu’à l’époque, tout le monde avait de bonnes raison pour s’en f***** complètement (oui, Maman, pas de gros mots, je sais…) .
Dans les années 20-30, il propose de concevoir la terre comme un système de cinq « couches » en interaction : la lithosphère (roches et eau) ; la biosphère (les êtres vivants) ; l’atmosphère ; la technosphère (résultant de l’activité humaine) ; la noosphère ou « sphère de la pensée ».
Les théories de Vernadski sont ensuite reprises par notre célèbre jésuite paléoanthropologue Pierre Teilhard de Chardin.
Mais il ajoute à la théorie du descendant de cosaque une vision spirituelle et christique qui veut que l’humanité, grâce aux interactions et aux communications, vise dans son évolution un « point Oméga », où l’homme doit rejoindre Dieu dans une parfaite unification de la création. Un genre de Big Bang final inversé mais hyper spirituel.
Là dessus vont venir se greffer tout un tas de « spiritualités » plus ou moins affligeantes, farfelues, voire carrément barrées….
Inutile de vous préciser que ce n’est pas vraiment le chemin que je voudrais suivre dans ma définition..

Avant le XXe siècle, si on voulait réfléchir un peu, on allait voir d’autres gens qui réfléchissaient, on lisait leurs livres, on les traduisait, on les commentait, on écrivait d’autres livres, eux aussi traduits, lus et commentés. Ça permettait à ceux qui allaient réfléchir après vous d’être, comme le disait avant hier** Bernard de Chartres, des nanos gigantium humeris insidentes***.
Et que je te pique les manuscrits des gars qui passent  par Alexandrie, et que je te traduis tout Averroès en latin, et que je vais te consulter un manuscrit à la bibliothèque de Gand et que je te rencontre Luther à Wittenberg….
A la Renaissance, on commence à prendre davantage conscience de ce phénomène qui existait depuis toujours ou presque. Aucun « savant » comme on disait à l’époque ne travaillait tout seul. La connaissance fonctionnait comme un réseau, avec une langue commune qui fut longtemps le latin, et circulait entre des gens issus de milieux sociaux qui leur permettait de traverser la moitié de l’Europe sans se préoccuper de savoir comment payer les traites de leur Clio.
Aucune « science » n’était considérée comme supérieure à l’autre et personne ne trouvait choquant qu’un architecte se mêle de philosophie, ou l’inverse.
Mais d’une part ça ne concernait qu’une infime partie d’une population réduite ( 500 millions d’humains seulement au XVe siècle dont déjà une bonne moitié en Asie) et d’autre part, avec les moyens de transports de l’ère pré-industrielle, l’information voyageait à la vitesse d’un cheval au petit trot****, ce qui finalement n’était pas si performant que ça. Il fallait trois mois à un évêque du XIIIe siècle pour faire Paris-Rome.
Donc, on peut parler à cette époque de « République des lettres » (superbement cartographiée entre le milieu du XVIIe et le début du XIXe ici), mais c’est plutôt d’une oligarchie qu’il s’agit….

– Juste avant internet, je me rappelle que j’ai appris à réparer ma 2CV avec un copain mécanicien, à faire la cuisine avec un copain cuisinier, à conduire avec un pilote de rallye, à utiliser un traitement de texte avec des proto-geeks, à manier la hache à deux mains avec des acteurs (je vous jure que c’est vrai), à pêcher avec des virtuoses de la mouche, tirer à l’arc avec des pros, à apprécier tout un tas de styles de musiques en écoutant tout ce que je pouvais trouver à écouter, bref à vampiriser tout ce et tous ceux qui pouvai(en)t passer à ma portée.
Je dois avouer que la plupart du temps, ce que j’ai appris ne m’a pas servi à grand chose parce que je ne savais faire plein de choses qu' »à peu près »… seulement « à peu près ». Mais ça me donne aujourd’hui une certaine empathie avec les artistes des carburateurs et je pense que je saurais encore faire la différence entre un streamer et un popper.

Donc, je n’ai pas appris avec mon seul cerveau, mais en utilisant ce que les cerveaux des autres avaient engrangé.
A cette époque, quand je restais comme une truffe devant un circuit électrique, je savais qui appeler pour me dire si je devais couper le fil rouge ou le fil bleu.

Comme tout un chacun, j’avais donc au hasard des rencontres élaboré ma propre « République des trucs et des machins ».

L’extelligence existe-t-elle ?

Bon, on a toujours pas de vraie définition de l’extelligence, mais vous sentez bien qu’on s’en approche à petits pas.
(Et déjà presque 1400 signes, je vais me faire arracher par la BRBBTL – Brigade de Répression des Billet de Blogs Trop Longs)

Et puis sont arrivé LES réseaux.
Et là tout a été très vite. Certaines choses ont même changé tellement vite qu’on n’a toujours pas complètement pris conscience ni de leur importance ni de leurs conséquences.

Jusque là les machines (au sens large du terme) faisaient ce qu’elles avaient à faire. Genre : un mixeur mixait quand on appuyait sur le bouton « marche » et n’était bon qu’à ça. Puis les machines se sont automatisées, se sont mises en réseaux, et elles ont pris un aspect beaucoup plus invasif dans nos vies. Par exemple, votre téléphone portable a remplacé une partie de votre mémoire à long terme. Je suis presque sûre que vous ne connaissez par cœur aucun des numéros qui sont stockés dedans. Parce c’est devenu inutile. D’où le drame et le vide que vous pouvez ressentir quand vous en êtes privé.

Une partie de votre intelligence a été déléguée à une machine.

C’est la même chose quand vous disposez d’un véhicule hautement sophistiqué qui va compenser vos erreurs d’évaluation dans un virage ou un freinage d’urgence. Vous n’avez pas besoin d’apprendre à freiner progressivement, à faire un créneau, la machine peut le faire à votre place (enfin, bon… mieux vaut quand même savoir le faire au cas où…). Récemment une vidéo a circulé sur internet d’un véhicule qui était capable de se conduire tout seul. Plus besoin de conducteur, remplacé par une liaison satellite, des bases de données et de l’informatique embarqué.

Dans le domaine de la bureautique par exemple, l’apparition de la fonction « undo » vous permet de faire n’importe quoi et de revenir en arrière, comme si de rien n’était. Vous pouvez réfléchir à postériori. Ça c’est une fonction nouvelle de votre cerveau. Ma grand-mère me disait toujours de réfléchir avant de faire. Maintenant, on peut réfléchir après. Pas toujours d’ailleurs, et c’est pour cela qu’il faut, en plus d’apprendre à réfléchir, apprendre à savoir quand réfléchir. Les machines ont donc le pouvoir de modifier notre processus cognitif et créatif.

Donc, d’une part, une partie de notre intelligence est déléguée à des machines et d’autre part les machines modifient nos fonctions biologiques : ça c’est une des définitions de l’extelligence.

Les créateurs d’Arpanet n’ont sans doute jamais imaginé dans leurs rêves les plus fous l’ampleur que leur réseau allait prendre.
Ni les transformations sociétales et humaines que cela allait engendrer.
Aujourd’hui vous développez votre extelligence à travers des réseaux d’une puissance phénoménale.

S’il existe toujours des réseaux qui génèrent des interactions personnelles réelles (les salles de concerts n’ont jamais été aussi remplies par exemple), il existe également des réseaux virtuels comme Facebook, Youtube, ou les plateforme de jeux massivement multijoueurs qui rassemblent en un même lieu virtuel des millions de gens (à l’heure où j’écris ces lignes plus de 3 millions de personnes sont connectées sur la plateforme Steam). Vous échangez avec ces gens, vous pouvez facilement trouver LA bonne personne qui connait ce dont vous avez besoin, ou avoir sous les yeux La critique de la Raison Pure en deux clics de souris.

Nanos omnium gigantium humeris insidentes. Sur les épaules de TOUS les géants.

Il existe aussi des formes de réalités mixtes ou « augmentées » comme dans le cas ou le virtuel et le réel se confondent. La première fois que j’ai vu ce clip des Music Awards avec Gorillaz et Madonna (oui c’est un peu le mariage de la carpe et du lapin, mais passons), je n’avais pas réalisé à quel point c’était énorme. Regardez bien les 3 premières minutes…. Il ne s’agit pas d’un dessin animé comme le groupe de Damon Albarn nous y a habitués, mais d’hologrammes 3D  des musiciens qui sont en train de jouer ailleurs en direct. Regardez bien vers la 3e minute, on voit nettement que Madonna passe devant, puis derrière les personnages. (Bon, après les 3:30, sauf si vous êtes fans de Madonna je vous conseille de passer à autre chose). C’est un exemple parmi des millions qui prouvent que les machines ont augmenté nos possibilités créatrices.

Vivre avec les IA ? Trop tard, c’est déjà fait.

Nous sommes donc, sans forcément nous en rendre compte, déjà en train de vivre dans un monde que nous partageons avec des Intelligences Artificielles (IA).
Et quand je dis « vivre avec », je ne veux pas dire « vivre à côté », comme dans les romans d’Asimov. Je veux dire réellement « avec », dans des interactions dynamiques.
Dans leurs laboratoires, les roboticiens développent l’intelligence de leurs machines en utilisant une faculté du cerveau des homo sapiens les plus efficaces en matière d’apprentissages : l’observation des humains.
(Après avoir lu ce billet, sinon je ne vais plus vous revoir, allez jeter un œil sur l’article de Wikipédia concernant la robotique…)
Et nous développons notre intelligence, nos perceptions, nos émotions, nos corps, en interaction avec des intelligences artificielles.
Par exemple, les systèmes d’information géographiques sont aujourd’hui des outils indispensables aux prises de décisions, des plus bénignes aux plus graves (où aller chercher de l’aspirine ? Sur qui tirer avec mon drône ?).

Et Kévin dans tout ça ?

Et bien Kévin il est là, en train de somnoler sur sa table (parce qu’hier soir il a joué trop tard à Counter Strike), pendant que vous êtes en train de raconter la bataille de Crécy. D’ailleurs, vous la racontez très bien la bataille de Crécy, Jessica, elle adore. Elle s’apitoie sur le sort de ces pauvres arbalétriers génois venus se faire piétiner si loin de chez eux. Vous êtes prof et vous avez un programme à leur enseigner.  C’est vrai. Mais vous avez aussi le devoir de leur apprendre à vivre dans leur monde, celui d’aujourd’hui et celui de demain. Leur apprendre à ne pas seulement utiliser les IA (j’aime mieux IA que TIC, ça rend mieux compte de la réalité) mais à réfléchir à leur utilisation, aux usages qu’ils en font, aux usages qu’ils pourraient en faire. À ne pas être dépendant des IA ou de ceux qui les contrôlent. À la façon dont ils peuvent créer des relations interpersonnelles avec le vaste monde qui les entoure et avec des IA dont ils devront gardent la maîtrise. En quatre mots : à développer leur extelligence.

C’est pour cela qu’il faut que les élèves utilisent les IA dans les établissements scolaires et reçoivent la formation nécessaire qui va avec, pour devenir des êtres humains libres et pensants. Pour qu’ils aient la capacité de développer leur intelligence et leur extelligence.
Dire le contraire c’est nier l’évidence. Il est donc nécessaire de changer ce que nous enseignons et la façon de l’enseigner.
(Et ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, on peut aussi raconter la bataille de Crécy… c’est sympa comme tout).

Et il faut le faire vite, parce qu’au rythme où vont les choses, je crois que personne n’est capable d’envisager le monde dans lequel ils vivront.

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* : Ça existe vraiment….. Et au moins, pendant que des tas de gens vachement intelligents passent leur temps à ça, ils ne piquent pas le sac des petites vieilles, c’est toujours ça de gagné pour le bonheur de l’humanité.
** : plus exactement au XIIe siècle.
*** : « Des nains sur des épaules de géants », mais ça a quand même plus de gueule en latin, non ?
**** : Un camarade très attentif et néanmoins spécialiste des murs de quais et des transports en général me signale que (je cite) : « le cheval au trot, c’est un rêve de riche : sur de longue distance, le cheval est au pas (ou alors yfö en changer réguïerement (tro vite tro longtemps : ï crêve, fö s’en péïer un neuf : ça coute grave chaud) donc 4 km/h, c’est la norme depuis perpète et jusqu’en 1830 ». Dont acte 😀
Mea maxima culpa pour mon imprécision, je vais de ce pas, en guise de pénitence, lire l’intégrale de Malaquais.

PS : Merci à mes relecteurs attentifs, preuves vivantes de l’existence concrète de l’extelligence et de l’amitié 🙂

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Tacles, TIC et toc !

C’est quoi ce titre qui ne veut rien dire ? On ne sait même pas de quoi le billet va parler ! Tant pis pour vous, vous allez être obligés de le lire.
(Pour les Keskelledit qui vont encore faire des remarques désobligeantes, j’ai ajouté (exprès pour eux !) un lexique en bas de page pour les mots suivis d’une astérisque.)

Le tacle….

Il se trouve que j’ai été invitée par un « Observatoire » (vous savez, ces trucs qui font des études sur des sujets de société) pour parler avec d’autres enseignants des usages des TIC* à l’école, avec comme sujet « guest star » le TNI*. On devait être une douzaine d’enseignants, dans des canapés autour d’une table avec des jus de fruits et des petits fours. L’accueil a été chaleureux, l’écoute attentive, les fauteuils confortables. Rien à dire sur ce point là.
Côté panel : des enseignants du primaire et du secondaire, principalement des femmes.
Côté tranches d’âge : de tout. Depuis la jeune collègue qui venait de commencer sa première année, à deux collègues (dont moi) qui accusaient leurs 25 ans de boutique.

Début classique par un tour de table de présentation : prénom, établissement d’exercice et comment on utilise le numérique dans nos classes. J’ai réussi à ne pas rire quand j’ai entendu (texto) : « Moi j’utilise un logiciel, je ne sais pas si vous connaissez, ça s’appelle PowerPoint ».

Plus sérieusement, ils ont cité les manuels numériques, les traitements de texte, les ENT* et internet pour faire des recherches, enfin tout ce qu’on retrouve dans le rapport de la DEPP sur les usages du numérique à l’école. Ils ont souligné la fracture entre un lycée numérique des Hauts de Seine et une école primaire mal dotée en matériel. Et aussi le défaut criant de maintenance, porté sur les seules épaules de « personnes ressources », ces profs qui entretiennent les parcs informatiques des établissements en heures supplémentaires. (Imaginez la même chose dans une entreprise privée. Un peu comme si les caissières de votre supermarché préféré, après leurs journées de boulot, s’occupaient du réseau informatique du magasin, transbahutaient les bécanes, appelaient le SAV pour avoir des cartouches d’encre, démontaient l’ordinateur de leur gérant pour lui remettre un peu de RAM, et expliquaient à leur chef de rayon comment installer la dernière version du logiciel de gestion de stock…)
Il y a eu aussi bien sûr l’incontournable évocation de l’échange de mails (doit-on ou non donner son adresse mail à ses élèves ?) et l’invasion de Facebook (c’est mal !)

Le tacle….

Au fur et à mesure que la discussion avançait, j’ai senti comme une absence.
Je me disais que forcément à un moment on allait en parler. Que quelqu’un prononcerait au moins LE mot.
Et c’est là, pendant ces deux heures, que j’ai pris conscience de ce que pouvait signifier la phrase qu’on m’oppose souvent quand je parle de l’usage du numérique en classe (en général d’ailleurs pour balayer mes arguments) : « Oui, mais toi, t’es un cas spécial ».

Je suis un cas spécial parce que quand j’en arrive à penser « TICE », c’est parce que j’ai d’abord pensé « Programmes » puis « Élève », puis « Pédagogie »…. et qu’en suite je pense « outil » et que je cherche ce qui va me permettre de réussir la quadrature de ce cercle imparfait, avec les moyens techniques dont je dispose.

Je suis un cas spécial parce que j’ai enseigné pendant quinze ans dans une salle de classe que j’avais fini par organiser à mon idée : vingt-huit ordinateurs portables et un réseau wi-fi*, un vidéo-projecteur et un TNI e-beam (moins encombrant et moins coûteux), un vieux rétroprojecteur, une bibliothèque bien fournie, du papier, des crayons de couleur, des maquettes, des cartes, des plans…. (Je vous rassure, je suis depuis redevenue TZR et j’ai trois salles différentes pour faire cours, dont une seule reliée à un internet arthritique…)

Tout ça n’était pas tombé du ciel.
Le matériel informatique, il avait fallu en faire la demande auprès du Conseil Général, appuyé sur un projet pédagogique précis. Et quand j’avais rencontré le responsable du CG venu faire un tour dans nos locaux, il m’avait dit : « Ça fait plaisir de voir que le matériel qu’on donne est utilisé à bon escient. Je visite tellement d’établissements dans lesquels les PC sont encore dans leur emballage. Qu’est ce qu’il vous faut encore ? Je vous le donne ! ». J’avais répondu : « Rien ».

Les TIC

Donc, dans cette réunion d’enseignants, quand mon tour est venu de parler, j’ai répondu que j’étais bien incapable de dire de quels outils je me servais parce que ce n’était pas ma première préoccupation et que je prenais l’outil que je trouvais en fonction du projet pédagogique que j’avais. J’ai cité dans le désordre les Google Earth, Etherpad, Freemind, les blogs, les bases Joconde et Mérimée, Wikipédia, YouTube et Dailymotion, Calaméo, Google Docs, Prezi, Open Office, Gimp, des SIG, Netvibes, Audacity*…..
À voir la tête des gens autour de moi (sauf l’animateur, qui lui avait l’air de comprendre) j’ai réalisé que j’aurais pu parler en kalmouke.
Ce n’était pas tellement la débauche de vocabulaire qui les dérangeaient (bon OK, si un peu, puisque certains ne savaient pas faire la différence entre Windows Vista et Microsoft Office… ).  C’était surtout la grammaire.

L’idée de placer la pédagogie avant l’outil leur semblait incongru. Comme si j’avais mis la charrue avant les bœufs. On a des outils, et donc on les utilise, non ?

Cela dit, je comprends leur incompréhension.
Les expérimentations nationales qui sont lancées en ce moment (par exemple celle des manuels numériques) ne sont pas de mauvaises choses en soi. On donne aux enseignants des « bœufs » numériques pour tirer leur charrette pédagogique. Alors, il attèlent leur vieille charrette à leurs nouveaux bœufs et « en route la voiture Simone ! » (comme dirait une jeune demoiselle dont la maman lira sûrement ces lignes et qui se reconnaîtra). Au début c’est pas facile à conduire comme attelage, mais avec une petite explication formation, ça finit par marcher.
Par ailleurs, les collectivités territoriales ont doté les établissements parfois de façon spectaculaires. C’est leur rôle à jouer dans la grande opération de l’entrée du numérique à l’école. Des TNI, des vidéoprojecteur, des charriots mobiles pleins de PC portables ont fait leurs entrée dans les établissement scolaires entièrement câblés avec accès à Internet dans toutes les salles. (Enfin surtout dans les collèges et les lycées. Les communes sont moins riches et il y a moins d’ordinateurs dans les écoles pour une simple raison d’échelle.)

Donc, les outils existent. Ou vont bientôt exister.
Et, ne vous en déplaise, il y a des « formations ». Une journée pour apprendre à se servir d’un TNI et de son logiciel intégré, pour utiliser le vidéproj’, pour utiliser l’ENT.
Des formations aux outils.
Jamais de formation aux usages. Ou alors uniquement sur la base du volontariat dans le cadre des Plans Académiques de Formation.

Cela dit, comme on a donné des TIC aux enseignants, ils les utilisent parce que ce sont des gens consciencieux et qu’ils n’aimeraient pas que l’argent du contribuable soit dépensé en pure perte.

Et toc !

Donc, je suis « un cas ».
Parce que j’utilise les TIC en fonction de mes besoins pédagogiques (enfin surtout pour les besoins pédagogiques de mes élèves), me voila classée parmi les profs « technophiles »,  ceux qui sont plus intéressés par les tuyaux que par leurs contenus, sans doute parce que je suis née avec. C’est sympa, ça me rajeunit d’un coup de passer de la génération de ceux qui ont appris à écrire à l’encre violette et à la plume sergent-major (je vous assure, c’est vrai en plus !) à celle des Digital Natives.

Si c’est ça être « un cas », finalement, ça me rassure parce que  je suis loin d’être la seule. Tous ces outils que j’utilise, je les ai pas trouvés dans la bannette du chat. Je les ai trouvés auprès de gens divers et variés, des « techos* purs », des profs pionniers, les collègues québécois (et même au Nunavut !), des copains gameurs*, des élèves, des sites internets collaboratifs ou pas. Je n’invente rien, même si je garde ma curiosité en éveil. Et je ne travaille jamais seule.

Donc, je crois que je vais continuer à être « un cas », avec chevillée au corps la conviction : « Soyons pédagogues and the rest  will follow… »
Et toc !

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*TIC : Technologies de l’Information et de la Communication. On peut trouver aussi TICE (quand les TIC s’appliquent à l’Éducation) ou TUIC (un acronyme qui a du mal à prendre pour Techniques Usuelles de l’Information et de la Communication). A na pas confondre avec les Transports Inter Communaux ou le très sérieux Travel Insurance Coordinators Canadien.

*TNI : Tableau Numérique Interactif, aussi parfois appelé TBI (Tableau Blanc Interactif). A ce sujet, et si vous voulez tout savoir sur le sujet (et en plus vous payer une bonne tranche de rigolade), je vous conseille la lecture de l’excellent billet de mon camarade Ticeman. Je suis juste un peu dégoutée de ne pas l’avoir écrit moi même.

* ENT : Espace Numérique de Travail

*Wi-fi : Je sais que vous savez ce que c’est le wi-fi.  C’est juste que je voulais rendre hommage à mon ami José, auxiliaire d’enseignement embauché pour la maintenance informatique, qui est arrivé un mardi midi dans ma classe avec une perceuse monstrueuse en me disant : « Je vais faire un trou dans le carrelage et à 13h30 t’auras internet dans ta salle ! » Le pire c’est qu’il l’a fait !

*Pour les noms de sites et de logiciel, Google, Yahoo et  Wikipédia sont vos amis….

* Techos : technicien. Genre maigrichon à lunettes qui mange des pizza devant un PC et qui vous regarde de haut parce que vous êtres incapable de faire la différence à l’odeur entre de la DDRam et de la SDRam.

*Gameur : version light du précédent. S’intéresse principalement aux performances de sa carte vidéo. Est surtout capable de vous refiler le nom du mec qui vend des plumes de phénix dans FFXIV et de vous raconter sa nuit de frags avec ses potes russes. Se nourrit aussi fréquemment de pizza. Il existe une version no-life du gameur, mais en général il est beaucoup moins maigrichon.

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