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Plus ça rate, plus on a de chance que ça marche ?

À peu près à l’époque de la disparition des dinosaures, quand j’avais une salle de classe à moi, j’avais affiché une devise Shadok face aux élèves. Depuis je l’ai retrouvée dans de nombreux endroits (des bureaux dans des administrations par exemple), mais j’ai l’impression que dans certains lieux, elle n’a pas exactement la même signification. Comme le disait souvent un de mes maîtres à penser (oui, j’en ai eu, et même plusieurs), le sens est une question de contexte. Et dans le contexte d’une classe, elle avait pour moi un sens tout particulier que j’expliquais d’ailleurs aux élèves dès le premier jour de classe. Mais en y réfléchissant bien, je me demande si ce n’était pas une vraie fausse bonne idée…

« Quand c’est raté é té té té, ça recommen-en-ce »*

C’est la 492e fois que vous dites à la classe (mais en regardant Kévin droit dans les yeux pour qu’il comprenne bien que c’est à lui, exclusivement, que vous vous adressez malgré les apparences) que toutes les phrases doivent commencer par une majuscules et que vous sanctionnerez les élèves qui feront cette faute sur leur copie en leur enlevant des points.
Et quand vous corrigerez vos copies, vous finirez par tomber sur celle de Kévin, qui prendra ses points en moins comme d’hab’ parce qu’il n’aura pas mis de majuscules, et vous savez d’avance que vous allez devoir lui redire pour la 493e fois lors de la correction du contrôle que…. En espérant que….

Faute ? Erreur ?

Attention, je vous préviens dans ce paragraphe, c’est du sérieux, vous allez pas rigoler !

Comme je suis une « lexico-verbale native », mon premier réflexe quand je réfléchis à une notion c’est d’aller voir dans des dictionnaires. Des fois même, quand je suis en forme et parce que je suis un peu vicelarde, je vais voir dans un dictionnaire étymologique.

Étymologiquement, pour résumer, faute vient du latin. Plus exactement du participe passé de fallere qui signifie « tromper » (attention pas « se tromper » soi même… tromper les autres) et du latin populaire (c’est à dire à l’époque du latin de cuisine, voire d’arrière cuisine)  fallita, « manque, action de faillir »
En bon français actuel, une faute c’est un manquement aux règles (d’une discipline, d’un art, d’une technique, etc.). Ce mot à même un sens en droit civil qui est « acte ou omission constituant un manquement, intentionnel ou non, à une obligation contractuelle, à une prescription légale ou au devoir de ne causer aucun dommage à autrui »

Au XIIe siècle, l’erreur a le sens se « se tromper » (soi même donc..) mais on le trouve également dans le sens « d’aller à l’aventure », d’ « errance », voire même de « voyageur qui erre çà et là et suit un parcours sinueux et imprévisible ». Évidement, aujourd’hui, la grande majorité des Jennifer ont abandonné les tresses ou l’élégant hénin pour adopter la mèche de cheveux qui cache une partie du visage (j’entends de là les soupirs de regrets des Cétémieuavant qui sont tombés par hasard sur cette page), alors regardons quand même la définition moderne : « action, fait de se tromper, de tenir pour vrai ce qui est faux et inversement » et « assertion fausse, opinion qui s’écarte de la vérité généralement admise ».

Oui, je sais, j’ai évacué d’emblée la notion de faute dans le contexte religieux (en particulier dans les religions monothéistes révélées).
Vous et moi savons ce qu’il en est.
Moi surtout, parce que je suis une fille et que tout est de ma faute depuis cette histoire de pomme….

Donc la faute est une action délibérée, l’erreur une divagation par rapport à un itinéraire préétabli.

Et à l’école, ça donne quoi ?

Bien que tout le monde s’en défende, les deux mots sont utilisés copieusement, et la plupart du temps dans le même sens. Si, si, je vous jure !
Même dans le très respectable et très beau Cadre européen commun de référence pour les langues. Faites vous même le test en parcourant le document en .pdf.

Attention, je vais simplifier à l’extrême !

En gros il y a les tenants du behaviorisme (ou comportementalisme en français de par chez nous) et la méthode : Kévin se goure, sanction, correction immédiate de l’erreur/faute par le professeur, Kévin continue à se gourer, sanction, nouvelle correction de l’erreur/faute par le professeur, etc…
Et à la fin, soit Kévin arrête de faire des erreurs/fautes parce qu’il en a marre de prendre des prunes à chaque contrôle, soit il est orienté en bac pro. (Nooooon ! je déc*******, il redouble… et on recommence.)

De l’autre côté il y a les tenants du constructivisme qui choisissent de faire de l’erreur/faute (non, si on est constructiviste, y’a pas de faute) une étape du chemin pour parvenir à un but fixé. Quand Freinet fait écrire un journal à ses élèves, ils sont obligés d’écrire dans une langue compréhensible par leurs lecteurs. S’ils font des erreurs ils ne vont pas être compris et donc ils les corrigent. Et ils progressent en rédaction et en orthographe.

Et donc un des axe de réflexion dans le domaine de la pédagogie c’est le statut de l’erreur/faute.

Cherchez le coupable !

En ce moment, le statut de l’erreur en pédagogie est à la mode. Si vous cherchez un peu, vous allez tomber sur des textes très sérieux. Je ne saurai trop vous conseiller de les lire.
Mais comme moi je n’ai ni les compétences, ni la prétention d’écrire des articles très sérieux alors, je vais utiliser ce que j’ai sous la main en matière d’erreur/faute et qui fait en général bien marrer les enseignants : les « perles d’élèves ». Oui, mais des vraies, hein, celle que j’ai trouvée dans mes copies. Juste pour vous expliquer à ce que j’ai pensé en les lisant (et après avoir un peu rigolé quand même…).

– « Le mur des alimentations » (6e – Histoire – Les hébreux) : Ça c’est de ma faute. L’élève ne sait pas ce que c’est qu’une lamentation, alors, il a mis le mot qui ressemblait le plus à ce que j’avais dit et qu’il connaissait. J’avais qu’à expliquer mieux.
– « À San Francisco il y a des trains muets » (6e -Géo ) : Même cause, même coupable. En plus, à l’oral, c’est pas faux.
– « Le palais de Charlemagne se trouve sur une pyramide. » (5è – Histoire) : là encore, mea maxima culpa. J’avais dessiné au tableau et fait coller dans leur cahier la pyramide vassalique qui présente la hiérarchie sociale à l’époque carolingienne. C’est une hiérarchie pyramidale. Le dessin ressemble à une pyramide. Mais ce n’est pas une pyramide au sens égyptien ou nous l’avions appris l’année précédente. Donc, un même mot pour deux choses différentes. À 12 ans, pas facile de faire la part des choses. Si j’avais pas utilisé le mot « pyramide », ce ne serait pas arrivé. (Je n’ose pas imaginer ce qui va se passer quand il va apprendre les volumes en maths….)
– Tiens, en parlant de maths… « La règle bénédictrice » (5e – histoire) : Forcément, une règle, c’est le champ lexical des maths, où on parle de ligne bissectrice, de médiatrice… et donc, la règle elle ne peut être que bénédictrice, pas bénédictine. Mélange de genre, utilisation des mêmes mots dans des contextes différents. Qui est coupable ?

Des erreurs, oui, mais pourquoi ?

Dans un ouvrage remarquablement dédramatisant, « L’erreur, un outil pour enseigner », Jean Pierre Astolfi propose une typologie des erreurs, une réflexion bien utile pour se dépatouiller de tout ça. Je vais vous résumer en gros les choses, mais ce serait bien que vous le lisiez vous même. Commandez le au Père Noël par exemple ou empruntez le dans votre CRDP préféré.

Les erreurs dues à une mauvaise compréhension des consigne parce que les consignes ne sont pas claires : utilisation de termes vagues « analyser », « indiquer », « démontrer », avec en prime la confusion disciplinaire (démontrer en français et en maths (voire même selon le prof de maths) ce n’est pas la même chose…).  Mettre trois verbes d’action dans la même phrase de consigne, ne pas mettre de forme interrogative…..

les erreurs dues à un malentendu entre le pré-formatage de l’élève qui fait ce qu’il croit qu’on attend de lui et le professeur qui inconsciemment pose une question pleine d’implicite.

Les erreurs dues au décalage entre ce que l’élève connait déjà et ce que vous voulez qu’il apprenne de nouveau (mon histoire de pyramide par exemple).

Les erreurs dues au fait que l’élève ne dispose pas de moyens intellectuels pour répondre et qu’il essaie quand même de s’en sortir avec les concept dont il dispose. Par exemple, des chercheurs en pédagogie (dont le nom m’échappe, mais promis, dès que je le retrouve, je vous les donne), qui travaillaient sur les compétences en documentation des élèves ont montré qu’en début de collège il était extrêmement difficile pour une élève de répondre, une encyclopédie animalière entre les mains à la question : »Quel est le point commun entre une hyène et un vautour ». La réponse attendue est « ce sont des charognards ». Mais cela veut dire que l’élèves doit maîtriser l’utilisation de la table des matières, lire toutes les informations concernant les deux animaux et les mémoriser suffisamment pour trouver laquelle des informations parmi toutes celles qu’il va trouver constitue un point commun répondant à votre question. Ça a l’air d’une question toute bête, mais si le gamin vous répond « Ils sont marrons », il s’en sera déjà bien sorti.

–  Les erreurs dues au décalage entre la stratégie utilisée par l’élève pour répondre et celle que vous aviez prévue. Il y a  erreur parce que vous jugez que même si le résultat est juste, le chemin trouvé par l’élève n’est pas celui que vous attendiez. Des fois c’est l’inverse. Par exemple, un jour, j’ai posé en contrôle la question suivante : « Où peut on trouver représentée la scène ci-dessous », avec en dessous une belle image du jugement des morts dans la religion égyptienne. Moi j’attendais comme réponse : « Dans le Livre des morts », « dans un tombeau », enfin un truc dans ce genre. Et Kévin m’a répondu : « Dans mon livre d’histoire ». Le raisonnement est juste, la réponse est fausse, parce que j’ai posé ma question n’importe comment. Et j’ai estimé que Kévin avait bien répondu à ma question idiote.

Les erreurs dues au fait que vous avez tellement voulu que vos élèves sachent tout sur tout qu’à la fin, ils explosent. Un jour comme ça, après un cours sur les hébreux, avec l’intention de leur apprendre à organiser leurs idées par un schéma, j’ai demandé à mes élèves de 6e de mettre sur une feuille, en vrac, tous les mots de la leçon dont ils se souvenaient. Et bien vous savez quoi ? Jessica m’a écrit 75 mots sur sa feuille. 75 !!! Je me serais bien recouverte la tête de cendres tellement j’avais honte ! Parce que même si je n’avais jamais dit qu’il fallait qu’ils apprennent par cœur ces 75 mots nouveaux pour eux, mais je les avais quand même utilisés. Jessica avait supporté la chose et connaissait les 75 mots, mais Manfred avait dû exploser en vol sans que je ne m’en aperçoive.

Les erreurs dues au cloisonnement des disciplines. En maths on fait des maths, en éducation musicale de la musique et en physique de la physique. Si on leur montrait de temps en temps que jouer d’un instrument c’est aussi des maths et de la physique (et aussi un peu de talent, d’accord), ça les aiderait peut être à donner un sens à tout ça. C’est un peu ce qui commence (? depuis 2005 quand même !) à se faire avec les fameux thèmes de convergence dont vous avez peut être entendu parler.

Les erreurs dues à la complexité des contenus. Bon, là j’épilogue pas, vous savez tous de quoi il s’agit.

Utilisez l’erreur !

Bon, une fois que vous aurez éliminé toutes ces causes d’erreurs (.. enfin, que vous aurez au moins essayé…) essayez de regarder les erreurs de vos élèves comme des divagations dans tout ce qu’elles ont de positif et dans toutes leurs forces créatrices. Permettez à vos élèves de trouver leurs propres routes. Faites-leur confiance, accompagnez les avec bienveillance dans leur parcours erratiques, gardez en vue les objectifs. Ne marchez pas devant eux. Soyez à leurs côtés pour leur éviter les pires embuches, remettez les dans la bonne direction s’ils se perdent en route. Vous verrez, ils vont vous étonner.

La devise Shadok

En fait, c’est vraiment une fausse bonne idée cette affiche. Ok, le texte est furieusement constructiviste. Mais le coup de la boule de bilboquet sur le crâne, c’est un peu béhavioriste dans l’idée, non ?
D’ailleurs, si quelqu’un pouvait me retrouver en vidéo l’épisode dont est issue cette devise, il aura droit à ma reconnaissance éternelle. C’est vrai, c’est toujours mieux d’avoir le contexte et je ne voudrais pour rien au monde avoir déformé la philosophie de Jacques Rouxel.

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Quelques idées de lecture….

Astolfi Jean-Pierre (1997) L’erreur, un outil pour enseigner, Paris : ESF éditeur. (8e édition en 2007)

Les Cahiers pédagogiques, N°438 – Dossier « L’évaluation des élèves » – Reconsidérer l’erreur par Marie-Noëlle Roubaud (2005)

Un excellent article « Du statut de l’erreur« , publié sur le site de l’IA 57 (Académie de Nancy-Metz) à télécharger en .pdf

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* Pour ceux qui croiraient que j’ai eu un hoquet de clavier, ce titre est inspiré d’une chanson de Léo Ferré . Bein oui, quoi, y’a pas que la pédagogie dans la vie, non ?

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