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Auto-destruction

Un sondage réalisé par Opinion Way au printemps 2015 montrait que 66% des Français avaient une image positive des enseignants. Dans le même temps, des études internationales montraient que les enseignants avaient une image d’eux même beaucoup plus négative, puisqu’une enquête Tallis de 2014 montrait que les enseignants français étaient ceux qui se sentaient les plus dévalorisés par la société, à 95 % !

Manque de respect

Beaucoup d’enseignants se plaignent surtout de ne pas se sentir « respectés par l’institution ».
Ils oublient un peu vite que l’institution c’est … eux !
En 2015 il y avait 1 052 700 personnels dans l’éducation nationale dont 855 000 enseignants ! (et seulement 23 500 personnels dans l’administration rectorale et nationale).

Cela dit, sur ces deux points (le sentiment de manque de considération de l’institution et la dévalorisation sociétale), je vais finir par être d’accord avec eux.

Il faut dire que les enseignants maîtrisent à un niveau inégalé l’art dit de « la fourchette dans le pied »,  aussi appelé « art de donner des verges pour se faire battre ».

Un collègue avait publié il y a quelques temps dans son blog la liste des dix reproches qu’on faisait tout le temps aux enseignants et qu’ils ne supportaient plus d’entendre. Vous savez, les phrases du style de celle de tonton Michel, retraité de la SNCF, qui vous accueille chaque année au repas d’anniversaire de la grand-mère par un « Alors les profs ? Toujours en vacances ? » qui vous donne juste envie de lui faire avaler la boule de pétanque qu’il a à la main. Et le cochonnet.

Outre le fait que j’ai le plus grand respect pour les agents de la SNCF (sauf celui qui ne met pas assez de wagons au train de 17h50, celui là, je le hais !), je vais finir par me dire que tonton Michel, c’est normal qu’il le pense et le dise s’il entend et s’il lit la moitié de ce que j’entends et que je lis.

Les profs se plaignent tout le temps

Oui, c’est vrai, les profs se plaignent tout le temps. De leurs emploi du temps, de leurs élèves, du gouvernement, de leur ministre, des parents d’élèves, des programmes, de leur salaire, du « nivô ki baisse », de leurs collègues, de leurs inspecteurs, de leurs syndicats (sauf du leur quand ils en ont un), de leurs chefs, de leurs formations …

Vous allez me dire, Karima, qui bosse dans un hypermarché, elle se plaint aussi. De son emploi du temps en forme d’emmenthal, des clients qui gueulent quand ils ne pissent pas entre les rayons, du gouvernement qui n’augmente pas le SMIC, de la loi travail, de son chef de service, de son salaire (vu qu’elle ne touche que 60 % du SMIC), de Janine du rayon primeur qu’est jamais à l’heure (et même qu’elle doit accueillir le livreur à sa place), des syndicats (même si elle est pas syndiquée), du manque d’effectif qui fait qu’elle doit s’occuper maintenant du rayon « Biscuits apéros » en plus du rayon « Bébé » ….
La différence, c’est que Karima, elle a rarement le temps d’organiser son temps de travail pour tenir un blog. Du coup on l’entend moins. Et surtout, elle est pas dingue, elle a pas envie que son employeur tombe dessus, elle a une famille à nourrir.

J’ai pris l’exemple de Karima, mais j’aurais pu vous parler de Ludivine qui est conseillère dans une banque ou d’Amélie qui est infirmière aux soins intensifs. Ça n’y changerait rien sur le fond. Les enseignants ne se plaignent pas plus de leur métier que la moyenne des salariés français.

Sauf que se plaindre quand on est prof, c’est cool. Par exemple, se plaindre du travail et du comportement des élèves (et même dans certains cas, choisir un exemple croquignolet pour s’en faire une médaille du « prof qui a l’élève le plus abruti ») c’est hyper facile vu que l’élève ne peut pas se défendre et qu’on est certain d’avoir les rieurs avec soi. En prime, comme on est « seul maître à bord après Dieu (s’il existe) » dans sa classe, qui peut mettre votre parole en doute ? Et puis c’est tellement facile de se plaindre de la médiocrité ambiante quand on est soi-même un spécialiste. Un peu comme si je vous disais que ne pas savoir ce qu’est l’enveloppe de Snell d’une suite adaptée ni une surmartingale majorante c’est faire preuve d’une bêtise abyssale.

Bref, en matière de déploration, pour un prof, c’est trop fastoche d’être champion du monde.
Parce qu’en plus on vous écoute.
Les parents de vos élèves vous écoutent. Anciens élèves eux-même, ils ont un « vécu d’école ». Positif ou pas. Mais pour la plupart, ils savent le poids de la scolarité dans une vie d’adulte. Et ça les désespère toute cette médiocrité écolière. Ils aimeraient bien que leurs mômes réussissent leur scolarité alors plus vous vous plaignez, plus ils leur mettent la pression.

Et moins ça marche.

Et plus les profs se plaignent….

Etc.

Le corporatisme enseignant, c’est quelque chose !

Dans la bouche de tonton Marcel, entre la poire et le fromage, ça vous agace qu’on parle du corporatisme enseignant.
Ça devrait vous impressionner : un corporatisme à 800 000, c’est quand même une exceptionnelle marque de cohésion.
Ça vous agace parce que vous savez que c’est faux.

Notre grande maison est en réalité composée de centaines de micro-corporatismes.

Par niveau d’enseignement d’abord. Qui n’a jamais entendu une phrase du genre « Les profs de maternelle, à part changer les couches, hein … Alors que les profs de classe prépa, c’est quand même autre chose ! ». Alors oui, c’est autre chose, mais quand on vous dit ça, on sent qu’il y a une hiérarchie dans la dignité quand même….

Par discipline ensuite. Entre un prof de ballon et un prof de maths, c’est quand même pas pareil, hein. Et je ne vous parle même pas de Jean-Pierre qui est « dame du CDI ».

Par lieu d’exercice. C’est quand même plus noble d’être au Lycée Henri IV (même celui de Pézenas) que dans la cité scolaire Rosa Parks de Bondy. D’ailleurs, les profs de la cité scolaire n’ont bien souvent comme unique rêve que de la quitter.

Et puis il y a les profs qui ne sont pas profs à plein temps parce qu’ils sont par exemple chargés de former leurs collègues ou d’accompagner des projets culturels scolaires dans des musées, voire délégués syndicaux ! Ce sont des planqués, forcément puisqu’ils ne sont pas tous les jours devant leurs élèves.

Il y a le grade. Prof des écoles ou agrégé c’est quand même pas pareil question prestige. Et il y a aussi une subtile distinction selon la façon dont on l’a obtenu, ce grade. Devenir agrégé par liste d’aptitude c’est un peu comme avoir des palmes académiques d’occasion. On n’a même pas le droit d’être membre de la Société des Agrégés !

Il y a les différences d’échelons aussi. Ceux qui sont les plus avancés et donc les mieux payés sont toujours un peu coupables d’avoir usurpé leur salaire, grâce à des manœuvres indicibles ou par des activités horizontales que la morale réprouve.

Il y a aussi les guerres de tranchées pour l’attribution des heures supplémentaires, que tout le monde dénonce mais qu’on vient réclamer en loucedé dans le bureau du chef.

Et donc, tous ces micro-mondes de l’éducation nationale râlent publiquement les uns contre les autres :
– « Les élèves ne savent rien en entrant en 6e , on se demande ce que font les instits ! »
– « Vu la moyenne en maths de cette classe, c’est pas un prof qu’ils ont, c’est un bisounours ! »
– « Avec mon agrégation, je m’ennuie. Je n’ai aucun plaisir intellectuel à enseigner dans ce collège de REP+ »
– « J’aimerais bien être formateur/syndicaliste, comme ça je ne verrai plus les élèves et je serai grassement payé ! »
– « On se demande avec qui elle a couché pour avoir la hors classe ».
– « Pourquoi c’est toujours les mêmes qui ont des heures sup’ ? »

Et les parents de Kévin, quand ils lisent ça (tout ce qui est au-dessus est authentique et public), qu’est ce qu’ils pensent des profs à votre avis ?

Alors oui, je comprends que les enseignants se sentent dévalorisés.
Et j’ai une partie des noms des responsables.

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Classé dans énervée, Bavardage

Pour lutter contre le syndrome de Buridan…

Juste un petit billet (écrit quasiment sous la contrainte) en passant pour vous raconter une petite astuce que j’utilise. En en parlant avec les copains/copines, on m’a bien fait comprendre que c’était pas cool de la garder pour moi. Ne vous attendez pas à un truc révolutionnaire, hein, c’est juste que moi ça me simplifie la vie dans ces moments où j’ai 412 choses à faire et que je ressens une grande empathie avec l’âne de Buridan. Lui, il finit par mourir de faim et de soif ; moi je finis juste mes journées en culpabilisant parce que je n’ai pas fait le milliardième de ce que j’avais à faire.

Quel intérêt ?

Je sais qu’il existe plein d’applications pour gérer des « to-do list », mais il y a des choses qui sont meilleures sans numérique (les cartes mentales par exemple…).

L’idée est de :

1/ tout faire
2/ faire quand même des trucs sympas dans la journée
3/ se motiver pour tout faire
4/ ne pas perdre trop de temps sur une chose en particulier

Démarche

Matériel :

  • Des fiches (en papier, en carton, mais pas de post-it)
    J’utilise des fiches cartonnées qui partent ordinairement à la poubelle, et que je récupère ( j’en ai… plein !). En plus c’est du recyclage.
  • Un stylo
  • Un timer

Étape 1 : faire la liste de toutes les tâches que vous devez faire par exemple dans une journée.
N’oublier pas d’y ajouter quelques choses que vous avez envie de faire ou qui vous font plaisir. Copier chacune d’elle sur une fiche séparée. Vérifiez que vous n’avez pas les yeux plus gros que le ventre. Si vous lister 25 choses à faire, sauf si ce sont des micro-tâches, ça fait 12h de travail. C’est sans doute trop. Priorisez mais n’en profitez pas pour supprimer pas les trucs sympas.blog1

Étape 2 : se fixer un temps d’exécution moyen.
Certaine méthodes de coaching proposent de travailler par périodes de 25 minutes. Il paraît qu’au-delà on est moins efficace. Je suis pas spécialiste, mais je pense qu’une durée autour de la demie-heure c’est pas mal.

Étape 3 : régler voter timer sur la durée choisie.

Étape 4 : au boulot !

  • Mélangez vos fiches, face cachée.
  • Posez la pile devant vous.
  • Tirez la première fiche et commencez.
  • Quand le timer vous dira que le temps imparti est passé, faites une pause.

A ce moment, il y a deux possibilités : ou vous avez fini ou pas.

  • Si vous avez fini, vous jetez la fiche à la poubelle. N’hésitez pas à scénariser un peu ce grand moment (cris de joie, danse rituelle, déchiquetage impitoyable, etc.) selon votre humeur. Vous verrez, c’est un grand moment de soulagement !
  • Si vous n’avez pas fini (même si vous avez presque fini), vous remettez la fiche dans la pile et vous mélangez (sans tricher !)

Vous pouvez faire une mini pause de 5 minutes, boire un coup (rappelons que l’abus d’alcool est dangereux pour la santé), marcher un peu…avant de reprendre les choses à l’étape 4.

Intérêt de la méthode

Je ne sais pas si cette méthode vous conviendra, mais moi je l’aime bien parce qu’elle me permet de me battre contre certains de mes travers :

  • parce que je suis un peu hyperactive, cela m’oblige à me fixer des limites et à me contraindre à ne faire que ce que je suis humainement capable de faire (j’avoue humblement ne pas être dotée de supers-pouvoirs, à mon grand regret) ;
  • parce que je suis un peu jusqu’auboutiste et perfectionniste, cela m’oblige à aménager des temps de pause dans la réalisation de tâches un peu longues. Cela me donne d’ailleurs la possibilité de « laisser mûrir » en me donnant un temps de réflexion et j’ai l’impression d’être plus efficace ;
  • parce que je m’occupe assez mal de mon bien-être, cela me force à ne pas reléguer les choses que j’aime faire en fin de journée quand je suis trop fatiguée et que je n’ai même plus envie de les faire si j’en trouve encore le temps ;
  • parce que je suis une joueuse dans l’âme, cela m’aide à rendre les choses pénibles un peu rigolotes en me faisant à moi même la surprise de ce que je vais faire dans la prochaine demie-heure.
  • parce que j’aime mon métier et qu’il est multiforme, cela me permet de réellement avancer dans mon travail.

Pour l’instant, à chaque fois que j’ai utilisé cette méthode, elle a bien fonctionné et il est rare que je ne finisse pas tout ce que j’ai listé au départ (en particulier parce que dès le départ, la création des fiches me rend plus raisonnable sur la quantité).

Peut être que cette méthode existe déjà et que je viens de découvrir l’eau tiède et le fil à couper le beurre en même temps.
Si c’est le cas, tant pis.
Et si ça peut vous être utile, tant mieux.
Et une fiche de moins dans ma pile de la journée, youpi !

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Maux d’hier…

Une fois n’est pas coutume, ce que vous allez lire n’est pas de moi. Il s’agit d’un courrier déniché dans un fonds d’archives par un correspondant qui a préféré conserver l’anonymat. Cette lettre est étonnante par son sujet et par l’écho qu’elle fait à notre époque et à un supposé désastre de l’école numérique. C’est à se demander si elle n’a pas servi de source à certains auteurs… Bonne lecture.

Paris, le 26 novembre 1887

Monsieur le ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes

« La révolution du livre » est en train de fondre sur nos écoles. Par ce terme, j’entends aussi bien les usages des dictionnaires, encyclopédies, journaux, manuels scolaires (distribués aux élèves) que les cahiers de relevés de notes, les cahiers du jour et registres divers, ou bien encore les bibliothèques (accessibles aux élèves). On pourrait ajouter à cette liste les ouvrages que les élèves les plus fortunés apportent de chez eux.

Le président du conseil, monsieur Maurice Rouvier, a annoncé un « grand plan du livre pour l’école de la République » qui vise à lutter contre l’illettrisme de nos concitoyens et promet que d’ici 4 ans, tous les élèves auront un livre chez eux.

Avec tout le respect que je dois à votre fonction, monsieur le ministre, permettez-moi une hardiesse : cette idée est un désastre. Le terme peut sembler excessif, mais il est à la hauteur des dangers qui planent désormais sur notre République !

Un désastre, oui ! Car enfin, qu’est-ce qui motive notre gouvernement à prendre de telles mesures si ce n’est la volonté effrénée de proposer des choses nouvelles pour séduire le peuple ? Personne n’a pris la peine de réfléchir un instant aux conséquences de cette idée hasardeuse ! Quelle naïveté ! N’est-ce pas se rendre à la merci des éditeurs et des fabricants de bibliothèques ?

Comment imaginer que les livres puissent un jour résoudre toutes les plaies de notre instruction, voire de la société toute entière ! Non, monsieur, donner un livre à tous les enfants ne rendra pas la société plus juste, ni l’instruction plus efficace et ne redonnera pas la vue aux aveugles ! À quoi bon avoir laïcisé l’école, si c’est pour oublier la grande leçon des catholiques, qui défendent sagement la lecture de la Bible au croyant ?

Un désastre, vous dis-je ! Et sans doute encore pire que celui que nous sommes en mesure d’envisager aujourd’hui !

Aujourd’hui, l’usage des livres est certes un choix irrationnel, mais tout ce qui se pique de nouveauté doit en passer par là. Mais il reste dans le champ sacré et clos du foyer. Qu’ils sachent lire, et les enfants de France passeront leur soirée dans les bibliothèques et les cabinets de lectures, désertant le foyer domestique, détruisant la cellule familiale plus sûrement que l’alcool et la paresse.

Feint-on d’ignorer que l’imprimerie est née à Nuremberg que la presse est d’invention anglaise ? Que croit-on faire en confiant l’éveil de notre jeunesse à des créations étrangères, j’ose dire à nos ennemis de toujours ? Nos paysans, nos marins, nos artisans ont-ils besoin de livres ? Avaient-il besoin de lire, les corsaires de Surcouf, les fantassins de Valmy, les grognards de l’Empire, pour faire leur devoir ?

De surcroit, ces livres n’existent qu’au prix du saccage de nos belles forêts, dont les halliers sont sacrifiés sur l’autel des maisons d’édition ! Dégarnir ainsi le front bleu des Vosges de ses pins qui marquent aujourd’hui la plus blessée et la plus sacrée de nos frontières, c’est ajouter l’outrage à l’infamie ! S’il les faut sacrifier, ces forêts nationales, que ce soit pour faire des navires battant pavillons français, des crosses, des baguettes de tambours des fifres, des chevaux de frise !

Et puis avez-vous songé à la multiplication des voitures de poste, wagons, trains, locomotives qui seront nécessaires pour les transporter tous et donc aux risques accrus dans les transports ?

Compteriez-vous pour moins que rien la santé de notre belle jeunesse qui, mise au contact de ces livres, ne pourra échapper aux produits chimiques qui entrent dans sa fabrication ? Au papier chloré, aux émanations des encres ?  Et quand ils auront été lus et relus, manipulés par de jeunes mains inattentives et imprécautionneuses, maculés d’encre, qu’en fera-t-on ? A-t-on songé un seul instant aux montagnes de papiers sales et défraîchis dont il faudra se séparer ?

Je ne peux croire qu’il vous a échappé à quel point les livres isolent ceux qui en sont adeptes. Donner un livre à un enfant, c’est l’enfermer dans le repli sur lui-même, à l’écart de la communauté, de l’école et de la Nation. C’est l’encourager sur la pente qui lui fera bientôt lire des livres condamnés, ces Baudelaire, ces Flaubert, ces Goncourt, qui méprisent insidieusement la loi et qui le conduiront à suivre dans les journaux les misérables exploits des complots anarchistes !

Outre le fait que ce projet aurait pour les finances de l’État un coût exorbitant pour un effet désastreux, ce serait mettre directement dans la poche des éditeurs de livres et des artisans menuisiers le fruit du labeur de tout un pays.

Chercherait-on à détruire l’école de la République qu’on ne s’y prendrait pas autrement ! Que deviendrait le lien entre le maître et l’élève quand le livre viendrait à se placer entre eux ? Pourquoi s’évertuer à détruire ce lien puissant, fait de douceur et de fermeté, seul capable de transmettre à notre jeunesse l’amour des nobles vertus qui sont l’apanage de notre Nation ? Si la parole du maître est dans les livres, il n’est plus besoin de maîtres !

Cette lettre, monsieur le ministre est un appel ! Un appel à ne pas laisser entrer les livres dans nos écoles sans que le pays tout entier n’ait pu donner son avis sur ce projet insensé. Loin de participer à l’émancipation de notre pays, c’est à sa ruine qu’il travaille. Mais qui suis-je pour m’élever contre les soi-disant forces de progrès, ces auteurs, ces papetiers, ces vendeurs de livres qui chaque jour vous abreuvent de leurs conseils ? Je ne suis qu’un humble ingénieur parisien, un français patriote qui constate chaque jour les méfaits du livre et qui espère que sa contribution aura quelque écho auprès de votre ministère.

Je vous prie d’accepter, monsieur le Ministre, l’expression de mon plus profond respect.

 Charles – Philémond Trichou

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Classé dans Bavardage, Lectures, pédagogie, TIC

« On ne naît pas pédagogo, on le devient » ou « C’est la faute à Kévin !»

Je vous préviens tout de suite, l’article que vous allez lire est celui d’une dinde pédagodiche. Vous devriez immédiatement cesser de le lire. Si vous poursuivez, votre cerveau va se mérieuriser et ce sera la fin de la civilisation occidentale. Si vous le lisez quand même, ne venez pas vous plaindre après !

Au début, il y avait les dinosaures….

Quand je suis entrée dans une classe la première fois (ne cherchez pas, si ça se trouve vous n’étiez même pas né(e) !) outre le fait que j’étais à peu près dans l’état du lapereau moyen dans les phares d’un TGV, j’ai enseigné comme on m’avait enseigné. Je montrais mes connaissances, je demandais aux élèves de me montrer qu’ils savaient reproduire ce que je leur avais exposé, et je mettais une note pour graver dans le marbre d’un kalamazoo leurs réussites et leurs échecs. La classe était la plupart du temps silencieuse, à coup de punitions et d’heures de colles si besoin. Les tables étaient bien alignées (je me souviens que je me servais des pavés au sol pour bien aligner les tables, parce que j’aime bien que les choses soient à leur place) et tous les élèves me faisaient face. Je faisais des plans de classe, avec les mauvais élèves au premier rang pour mieux les surveiller et éviter les débordements.

Et ça fonctionnait très bien. Je me souviens d’élèves me remerciant d’avoir progressé en latin (hé oui, je sais que ça va en étonner plus d’un mais j’ai aussi enseigné le latin), des fleurs et des chocolats en fin d’année.

Chute de météorite

Sauf qu’un jour, je suis tombée sur un os. Je faisais un remplacement dans un collège plutôt sélect (j’y retrouvais les enfants de mes profs de fac) dans lequel les élèves étaient plutôt bien inscrits dans le moule. Enfin, pas tous.
C’est là que j’ai rencontré Kévin. Je suis bien incapable de vous dire à quoi il ressemblait, ni comment il s’appelait en réalité. Par contre je me rappelle très bien de la première copie qu’on m’a demandé de lui rendre, corrigée par la collègue que je remplaçais. Et de la note qu’il y avait dessus.

kévin

Et de celle que j’aurais pu lui mettre en lui rendant la dictée suivante. Sauf que j’ai pas pu. Je me suis dit que ce n’était pas possible. Parce que si Kévin, grâce à moi (j’avais alors la fougue de la jeunesse qui pense qu’elle va réussir là où les anciens ont échoué) progressait au point de faire deux fois moins de fautes à sa dictée, il aurait toujours zéro. Et c’est ce jour là, précisément, que je me suis dit qu’il y avait forcément d’autres façons de faire. La météorite kévinesque qui m’était tombée dessus avait fait d’irrémédiables dégâts.

Catastrophe

La première conséquence a été de regarder derrière moi et de constater que j’étais déjà passée à côté de beaucoup trop d’élèves. De prendre conscience que tous les jolis cours que j’avais fait, et qui avaient fait progresser pas mal d’élèves en avaient laissé bien trop sur le bas-côté. Du coup, je me suis sentie comme le lapereau de tout à l’heure, mais SOUS le TGV.

Résilience

Ça a été un long chemin. Chaque année je m’en suis voulue parce que je n’avais pas encore suffisamment fait attention à Jennifer ou à Manfred. Chaque année, je cherche à faire mieux.

J’ai d’abord cherché toute seule (je vous rappelle que cette histoire a commencé dans des temps fort-fort lointains) et puis avec l’ouverture de l’internet au commun des mortels, petit à petit je me suis rendu compte que je n’étais pas la seule à me poser ces questions. J’ai discuté, observé, pillé le travail des gens qui me semblaient aller dans la bonne direction (bisous à CJS au passage !) j’ai même fini par lire des livres de pédagogie !

Mutation

Et c’est là que je me suis aperçue que j’étais désormais classée dans la catégorie des « pédagodiches ». Je ne sais pas trop ce que cela signifie, mais j’ai lu beaucoup de gens qui écrivaient pour se plaindre du « pédagogisme ». En fait, comme autrefois on avait inventé les fées, les lutins et les licornes, on a inventé les « pédagogols » (les mâles) et les « pédagodiches » (les femelles).

D’après les érudits qui les ont décrits, la biologie des « pédagogos » (terme générique aux deux sexes de cette race) est simple. Ils vivent sur une autre planète, et tels des imbéciles heureux, sans aucune culture ni connaissances scientifiques, et s’en félicitent. Leurs objectifs (car malgré leur bêtise, ils en ont) sont de précipiter la fin de la civilisation occidentale et de dominer la totalité de la galaxie de Grenelle, vers l’infini et au-delà. Les moyens qu’ils emploient pour y parvenir sont simples (à la manière de leurs mœurs) puisqu’ils passent leur temps à baragouiner (à l’oral comme à l’écrit – mais avec des fautes d‘orthographe) entre eux et à se trémousser dans des classes en portant des vêtements ridicules. Sourds aux recommandations des courageux dresseurs de « pédagogos » qui s’aventurent parfois sur leur territoire (en général ce n’est pas conseillé, il vaut mieux se tenir à une distance stratosphérique de ces créatures), ils se complaisent dans leur médiocratie.
Les élèves victimes de ces créatures prennent bien vite les mêmes comportements que leurs maîtres : ignares, abrutis par le manque de nourritures intellectuelles, ils s’étiolent et finissent dans les caniveaux qui entourent les bâtiments des prestigieux lycées parisiens.

Hé, je rigole, hein, les pédagogos, c’est comme les licornes, ça n’existe pas !

Bonne rentrée.
Et faites attention à Kévin.

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Classé dans Bavardage, récit

Former des enseignants, une tâche complexe.

La Refondation de l’École initiée par Vincent Peillon s’appliquera à partir de la rentrée 2016. C’est sans doute la réforme la plus ambitieuse qu’ait connue la maison Éducation Nationale depuis sa création, à la fois parce qu’elle propose une vision globale de ce que doit devenir l’école de la République et aussi parce qu’elle se donne des moyens inégalés pour la mettre en œuvre.

Parmi les moyens engagés, l’effort de formation est impressionnant. Six journées de formations proposées à tous les enseignants des collèges (ne mesurant qu’au doigt mouillé, je dirais que cela représente plus de 250.000 personnes et donc, 1.500.000 journées de formation). Et pour la première fois, on a l’intelligence d’organiser ces formations en amont de l’entrée en vigueur des textes.

Sauf que….
Sauf que former des enseignants, c’est le truc le plus improbable qui soit.

Je ne vais pas m’appesantir sur les discours et les méthodes de ceux qui s’opposent par principe à la réforme, refusent cette formation et qui prétendent représenter 80% des enseignants. Cette intersyndicale ne représente que 80% …. des 40% d’enseignants qui se sont exprimés lors des dernières élections professionnelles. Soit donc seulement 30% des enseignants ! Grains de sables ou chevaux de Troie ne m’intéressent donc guère.

Les enseignants sont des professionnels de la formation, par essence même. Et c’est justement là que ça se complique.

Un élève va en cours. Un adulte va en formation. Les enseignants s’ils le souhaitent peuvent suivre des stages…. Le changement de terme cache beaucoup de non-dits qui me turlupinent depuis un moment.

Regardons d’abord la théorie.

Un cours, c’est un exposé de connaissances. Un spécialiste d’un domaine s’adresse à un public qui est, par définition, moins savant, mais qui le sera, théoriquement, davantage à l’issue du cours.
Une formation, c’est un moment d’acquisition ou de développement de compétences professionnelles. On se forme à de nouveaux produits, à de nouvelles techniques…
Un stage, c’est un moment de pratique professionnelle. On établit un contrat entre un maître de stage et un stagiaire, qui donne lieu à un rapport de stage et à une évaluation.

Les enseignants sont initialement formés à l’acquisition d’un haut niveau de connaissances dans une ou deux disciplines et sont ensuite chargés de transmettre une partie de ces connaissances à un public de jeunes adolescents (je parle pour le collège), suivant un programme national préalablement établi. Les enseignants savent donc « faire cours » et le seul type de formation (au sens large) dont ils auraient donc besoin c’est de « cours » afin de mettre à jour leurs connaissances, en assistant à des conférences menées par d’éminents spécialistes de leurs disciplines.

Leur formation continue est généralement désignée par le vocable « stage ». Des stages sans contrats, sans pratique professionnelle et sans évaluation. Donc, ce ne sont pas des stages mais on les appelle comme ça.

Pour accompagner la réforme du collège, ce sont donc des formations qui sont proposées aux enseignants. Pour accompagner le changement des pratiques professionnelles. Ces formations sont en particulier prévues pour aider à la mise en œuvre des Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) mais surtout l’Accompagnement Personnalisé (AP) qui est au cœur de cette volonté de refondation de l’école et qui est, pour le coup, le point le plus « révolutionnaire » de la réforme.

Sauf que pour vouloir faire évaluer sa pratique professionnelle, il faut en voir la nécessité. Enseigner est un métier complexe, difficile. Et quand on a réussi à trouver un mode de fonctionnement qui permet de travailler à peu près sereinement, c’est pas facile de voir arriver un projet qui vous propose de modifier cet équilibre. Au mieux, ça fait peur. Au pire… ça fait peur aussi.

Étant donné que la réaction normale de l’humain face à la peur, depuis qu’il est descendu de son arbre, est le rejet et/ou la fuite, la réaction face à ces formations est le rejet ou la fuite.

En fait, à bien y réfléchir, quand j’entends des collègues me dire que « les stages c’est nul », il ne parlent jamais des « stages-cours » mais toujours des « stages-formations ». Et les formations proposées par l’institution font rarement le plein.

En même temps, être « formateur d’enseignants » c’est vraiment un truc casse-gueule. Justement à cause de cette peur/rejet.
Quand on est formateur, on est en général convaincu que ce à quoi on vient former les gens est une bonne chose, un progrès. Le plus souvent même on pratique dans nos classe ce dont on va parler. Vous pourriez penser que justement, puisqu’on le pratique, on va montrer que c’est positif et que les collègues vont alors cesser d’avoir peur. Mais non en fait. Parce que vous pourrez toujours montrer que c’est possible et positif, ils vous répondront toujours que c’est parce que c’est vous, parce que ce sont vos élèves et que c’est pas reproductible avec leurs élèves à eux, dans leur établissement à eux, avec leurs collègues à eux… À de rares exceptions près, qu’on croisera de préférence quand ces formations ont lieu avec des gens qui ont choisi de venir en formation.

Les formations pour la mise en œuvre de la réforme du collège ne se font pas sur la base du volontariat. C’est à la fois inévitable et problématique.

C’est sans doute pour cela que les formateurs volontaires ne se bousculent pas au portillon.

Et que si mes collègues enseignants avaient un peu de décence, ils essaieraient au moins de ne pas leur compliquer la tâche.

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Classé dans Bavardage, enseignant

La ligne de démarcation

Je n’ai encore rien dit ici sur la réforme du collège qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Volontairement. Trop de bruit, trop de vociférations, trop de caricatures, trop d’invectives pour raisonner sereinement. Beaucoup de choses que j’aurais pu écrire ont été très bien écrites par d’autres, pas besoin d’en rajouter. J’ai préféré m’occuper de mes élèves, travailler, réfléchir en essayant de me tenir à l’écart de la fureur ambiante. Au final, j’ai quand même un idée à partager avec vous parce qu’il me semble que cela n’a pas été évoqué ailleurs. Enfin, je crois. je ne lis pas tout. Vous me direz. C’est sans doute l’interview de Robin Renucci qui m’a aidé à écrire enfin*.

Paradoxes

Depuis que les textes de la réforme du collège ont été publiés, les anti- font du bruit. Beaucoup plus de bruit que les pro-. C’est d’ailleurs souvent le cas, quelque soit le sujet.
Le premier paradoxe de cette histoire c’est que la plupart des opposants sont des fonctionnaires d’État, qui ont pour mission d’appliquer la loi**[édit]. Mais que dans un déni sidérant de démocratie, il se refusent à appliquer les lois de la République.
Le deuxième paradoxe c’est que les gens qui s’emploient à faire en sorte d’appliquer la loi sont sommés de s’expliquer et de justifier leurs actes.
Le troisième paradoxe, et j’en ai déjà parlé est que la France est un pays peuplé aujourd’hui d’environ 66 millions de spécialistes de l’éducation qui ont tous un avis forcément éclairé à donner sur la question.
Résultat de ces trois paradoxes, un incroyable pataquès franco-français qui dévore quasiment toute l’énergie disponible actuellement en matière d’éducation.

Pièges

Je ne m’étendrai pas sur le premier paradoxe. Certains de mes collègues me font peur. Ils n’ont même pas la reconnaissance du ventre envers un État qui les nourrit (oui, je sais, pas toujours très bien, et d’ailleurs, ils devraient plutôt employer leur énergie à ça…), veulent être reconnus comme des cadres mais sans les contraintes liée à cette fonction. Le beurre, l’argent du beurre…

C’est surtout le second paradoxe qui me rend dingue. Hier encore sur un réseau social, un recteur honoraire, très virulent contre la réforme du collège, m’a posé cette question : « Vous enseignez ? ». J’aurais pu répondre. Je ne l’ai pas fait. Je lui ai retourné sa question. « Et vous ? ». Il ne m’a pas répondu. Évidemment.
Ce genre de question est forcément un piège. Observez les « discussions » entre les opposants à la réforme et ceux qui essaient conte vents et marées de se l’approprier. Les anti- affirment. Quand on essaie de leur dire qu’ils se trompent, ils posent des questions, demandent des preuves, des arguments. Que vous leur donnez. Ils posent d’autres questions, demandent d’autres preuves, d’autres arguments… et cela n’en finit plus. Vous finissez par céder. Vous ne répondez plus. Vous avez perdu.
En désespoir de cause, vous bloquez votre interlocuteur (ou vos interlocuteurs, souvent ils viennent en groupe), pour ne plus le lire, pour ne plus avoir à subir ces interrogatoires. Pour souffler un peu. Vous êtes alors devenu quelqu’un « qui refuse le dialogue », qui « méprise les positions des autres », qui s’enferre dans un « déni de réalité », voire pire.

Sans titre

La mécanique est imparable.

Fracture

C’est dans le troisième paradoxe que je vois de plus en plus clairement la véritable ligne de démarcation.
Tout le monde parle de l’École, ce que qui doit s’y passer, sur ce que l’on doit y apprendre, sur les méthodes, les filières, les programmes… Chacun a son avis personnel sur tout cela, fruit de son expérience d’élève, de sa proximité avec le monde enseignant (les personnels de l’Éducation Nationale représentent environ 1.5% de la population française), de son appartenance politique, syndicale, religieuse… À chacun son prisme d’observation, à chacun son kaléidoscope pour parler d’École. En faire une typologie est inimaginable et surtout impensable. Je me suis toujours refusée à inscrire les gens dans des catégories. Comme si les choses humaines étaient si simples.

Cependant, quelque chose est là, sans appartenir à une catégorie particulière, qui traverse tout ce que je peux lire sur ce sujet. Pour certains, l’efficacité des apprentissages serait en corrélation directe avec le nombre d’heures de cours. Pour d’autres, l’efficacité des apprentissages serait en corrélation directe avec la façon d’enseigner. Et elle est là, la ligne de démarcation. La vraie. Elles sont là les réticences. Parce que si l’école va mal (et elle va mal, quand elle laisse 150.000 jeunes sans qualification après 13 ou 14 années de scolarité,  c’est peut être la seule chose sur laquelle tout le monde est à peu près d’accord), il y a plusieurs axes de propositions pour l’améliorer. L’une consiste à vouloir « davantage » : davantage d’heures de cours, davantage de français et de maths (ou de ce que vous voulez), davantage de devoirs, davantage de dictées, davantage de chronologie, davantage d’examens, davantage de numérique… L’autre consiste à vouloir « autrement » : une autre organisation des enseignements, d’autres disciplines, d’autres dispositions de classe, d’autres façons d’évaluer, d’autres façons d’apprendre, d’autre façons d’aider…

Vous devinerez aisément de quel côté de cette ligne de fracture je me situe.
Et quand je dis une fracture, on pourrait me rétorquer « C’est un peu court, jeune fille ! » (quoi qu’à mon âge…) Effectivement, on pourrait dire… bien des choses en somme…
C’est une bifurcation pédagogique, une distinction de taille, une division profonde, un divorce, une rupture, un fossé infranchissable, un abîme ! Que dis-je ! Un schisme !!!

Choix

Cela dit, je peux comprendre que l’on hésite au bord du gouffre. Les sciences de l’éducation étant ce qu’elles sont, c’est à dire des sciences humaines, on trouvera sans doute des arguments pour conforter les deux positions. Sauf qu’enseigner, c’est choisir.

Si la quantité induisait la qualité ça se saurait. Et je devrais être devenue une déesse vivante des mathématiques vu le nombre d’heures que j’ai passé à être en cours de maths pour obtenir mon baccalauréat scientifique. Et une latiniste experte après neuf années de cours de latin. Sauf que, vous le savez comme moi, suivre des cours ne signifie pas automatiquement en bénéficier. Qu’on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif.

Enseigner autrement. Adopter ce que Ken Robinson appelle un nouveau paradigme. C’est compliqué, c’est difficile. Comme tout changement ça peut faire peur. Je peux comprendre ces peurs, cette impression de devoir renier ce qu’on pense être la bonne façon d’enseigner. Mais comment expliquer alors que certains s’efforcent de s’approprier ce changement alors que d’autres s’attachent à des convictions dont le monde (et nos élèves les premiers) nous prouve tous les jours qu’elles sont obsolètes ?
Oui, les enseignants français ont la chance de disposer d’une large liberté pédagogique, dont certains, parmi les premiers à vouloir la défendre, usent bien peu.

Exemple

Je prendrai juste un exemple que j’illustrerai par une illustration empruntée à une conférence de Marcel Lebrun (en vous laissant le bonheur de suivre sa conférence « enseigner à l’envers, apprendre à l’endroit ou l’inverse ?« ), celui du numérique.
Une récente étude de l’OCDE mettait l’accent sur la faible efficience du numérique sur les apprentissages et l’on pouvait lire dans la presse que « Le numérique à l’école n’est pas une garantie de performances », vite devenu « Numérique à l’école: pas un outil miracle pour améliorer les résultats des élèves » rejoignant ainsi un sénateur qui, changeant d’avis comme de chemise évoquait en juillet dernier « l’envahissement du numérique à l’école ».
Sauf que quand on parle de « numérique à l’école », on parle de quoi ? On parle d’outils, jamais de pratiques ou alors de façon tellement vague… L’étude de l’OCDE évalue la plus-value de deux éléments : les élèves surfant sur Internet et l’utilisation d’ordinateurs en mathématique. Sérieusement. Mais arrivent à des conclusions que beaucoup ont oublié de lire :

Donner aux jeunes les moyens de participer pleinement à l’espace public numérique d’aujourd’hui,les doter des codes et outils de leur monde à forte composante technologique, et les encourager à utiliser les ressources d’apprentissage en ligne – tout en explorant l’utilisation des technologies numériques en vue de renforcer les processus éducatifs en place, tels que l’évaluation des élèves ou l’administration scolaire –, voici autant d’objectifs justifiant l’introduction des nouvelles technologies dans l’enceinte de la classe. (page 32)
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La technologie peut permettre d’optimiser un enseignement d’excellente qualité, mais elle ne pourra jamais, aussi avancée soit-elle, pallier un enseignement de piètre qualité. À l’école comme ailleurs, la technologie améliore souvent l’efficacité des processus déjà performants, mais peut également accentuer l’inefficacité de ceux ne fonctionnant pas. (page 57)

Je croise de nombreux collègues qui estiment utiliser le numérique en classe parce qu’il projettent un diaporama à leurs élèves et remplissent des bulletins électroniques. J’en croise aussi beaucoup d’autres qui, de classe inversée en création multimédia, d’éducation aux médias numérique en webradio ne disent jamais qu’ils utilisent le numérique. Ils parlent de leurs démarches pédagogiques, des activités de leurs élèves, du climat scolaire. Et pourtant, ils sortent du même moule, de la même formation, ils ont la même profession. Sauf que certains usent de leur liberté pédagogique et d’autres pas. Certains explorent de nouveaux chemins quand d’autres cherchent encore les anciennes routes balisées dont on leur a dit qu’elles étaient les seules possibles. Et forcément, utiliser de nouvelles techniques pour faire la même chose qu’avant, c’est inefficace. Donc, ne changeons rien.

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* et en particulier ces extrait :

Mes enfants s’en sont bien sortis, mais l’école fut un parcours du combattant terrible pour eux. J’ai détesté ce rapport de compétition permanent qui prévalait dans les lycées où ils sont passés.
J’ai beaucoup de respect pour le corps enseignant, mais je constate qu’il fonctionne trop souvent sous l’égide de la course à la performance. Ce fonctionnement anxiogène est basé sur le paradigme, faux, qui considère l’autre comme est un ennemi, un concurrent.

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Le rapport de transmission est totalement basculé, les outils changent, et l’école est au cœur de ça, car l’élévation de l’enfant part de l’école… Alors, oui, il faut radicalement transformer l’école pour s’adapter à ces nouvelles réalités. Je reste optimiste, je trouve cette époque formidable et très intéressante. Mais comme le disait Tocqueville « quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres ». Je tente — comme le colibri de la fable — d’y prendre ma part.
** [Edité le 28/09/15] Certains commentaires me font remarquer que « Collège 2016 » n’est pas une loi. Certes, un spécialiste de droit constitutionnel pourrait m’en vouloir de confondre lois, décrets et textes d’application. Mais c’est bien d’une loi qu’il s’agit, celle de la Refondation de l’École dont le projet a été proposé en conseil des ministres en janvier 2013 et promulguée en juillet de la même année. Le projet de réforme des collège qui en découle a été présenté au conseil des ministres en mars 2015, adopté (largement) par le Conseil supérieur de l’Éducation. Le décret et l’arrêté qui permettent son application ayant été publié en mai dernier.
D’ailleurs puisque j’y pense, voila encore une chronologie qui vient détruire le fameux argument d’un décret présenté dans la précipitation et sans concertation. 2 ans c’est vrai que ça passe vite mais quand même.

 

 

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Quel est votre secret ?

La rentrée scolaire est toujours un moment important, surtout quand c’est votre première rentrée. Vous vous rappelez peut-être de votre première année scolaire en tant qu’élève, la première rentrée de votre premier enfant vous a plongé dans l’inquiétude. Il est une expérience de rentrée qui est sans doute encore plus impressionnante : celle qui fait de vous, pour la première fois, un prof.

On ne naît pas prof

Aussi étrange que cela puisse paraître, on ne naît pas prof, on le devient (pour parodier à la fois cette très chère Simone et une campagne de protestation contre la disparition de la formation des enseignants voulue par Nicolas). Et quoi qu’on en pense, ce n’est ni le jour de la publication des résultats, ni le jour de la prérentrée des enseignants, ni même le jour de votre première paye que vous devenez prof. Vous devenez prof parce que vous avez devant vous des êtres humains en devenir qu’on vous présente comme étant des élèves. Ce sont eux qui feront de vous un prof.

Un bon prof

A quelques semaines de la rentrée, tous ceux qui deviendront profs en cette rentrée 2015 sont en ébullition. Je n’oublie pas tous les éléments matériels qui vont avec cette future métamorphose. Ils sont importants. Mais ce qui taraude la plupart de mes futurs nouveaux collègues est cette fameuse idée de l’autorité. C’est un lieu commun qu’ils ont lu, entendu, vu tellement souvent qu’ils en arrivent à ne plus penser qu’à cela : Comment asseoir mon autorité dès le début du cours afin de devenir un « bon » prof ?

Vous me connaissez un peu, vous savez que je ne vais pas vous donner la réponse (que je n’ai pas). Je voudrais seulement réfléchir un peu à ce que sous-tend cette fameuse notion d’autorité professorale, que certains politiques voudraient voir rétablir en classe.

Un prof c’est quoi ?

Pour commencer, regardons ce que c’est qu’une classe avec des élèves et un professeur.
Il existe plusieurs métaphores couramment utilisées. La métaphore du dispositif théâtral. Unité de temps, de lieu et d’action. Une heure de cours, une salle de classe, une séquence pédagogique. Dans ce théâtre, on jouerait une pièce d’un auteur extérieur au dispositif (l’auteur des programmes), le prof serait à la fois metteur en scène et acteur principal, les élèves seraient les spectateurs. Sauf que cette métaphore ne fonctionne pas. La salle de classe n’a pas vocation à être la scène d’un one-man-show. Et les élèves sont un public captif. Cerise sur le gâteau, pour les élèves, la pièce peut durer 8 heures d’affilée (même si il y a quelques entr’actes) et les actes n’ont que rarement de rapports les uns avec les autres. Même les pires performeurs n’oseraient pas proposer ce genre de production.

Autre métaphore souvent imaginée, même si elle est moins avouable, c’est celle du champ de bataille. Le prof / général-en-chef, à la tête de ses troupes, s’élance à l’assaut de la cote 128. Certains de ses troufions partiront la fleur au fusil et planteront leur oriflamme sur le but désigné : citation à l’ordre du mérite, médaille, montée en grade. Pour les autres, les déserteurs, les réfractaires, ceux qui auront refusé de monter au front : conseil de guerre, dégradation, relégation, déshonneur.

La pire à mes yeux est la métaphore de l’arène. Le prof / gladiateur face à quelques dizaines de fauves sauvages et indomptables. Selon qu’on s’imagine secutor, retiaire ou mirmillon, selon le choix des armes, l’issue du combat est sans équivoque : vaincre ou être vaincu. On ne compose pas avec les tigres. On les domine ou ils vous dévorent.

L’heure du choix

Pour la plupart de mes futurs collègues, le mois d’août va être celui du choix entre l’une ou l’autre de ces options. Parce qu’aucun n’a l’outrecuidance de se croire béni des dieux au point d’avoir hérité de la fameuse « autorité naturelle » dont ne disposent que certains élus ; saint Jérôme de la pédagogie, Alexandre des programmes, Cicéron des estrades…

Sauf que tout ça c’est du vent. Du flan. La légende dorée des tableaux noirs.

D’abord, l’autorité naturelle, ça n’existe pas. Mais c’est une histoire qu’on se raconte depuis tellement longtemps qu’on a fini par y croire. Un genre de dangereux croque-mitaine pour candidat.

Pour quoi faire en fait ?

Chers futurs collègues, quelle que soit la raison qui a fait de vous un prof, quelle que soit la représentation que vous ayez de votre futur métier, je vous en prie, oubliez cette histoire d’autorité.

Vos élèves sont encore des enfants, au sens juridique du terme. Votre rôle auprès d’eux sera de leur donner envie de grandir, de s’approprier le monde, d’en devenir des acteurs. Aucune autorité n’est nécessaire pour cela. L’enfant est par nature épistémophilique. Profitez-en. Soyez le moteur de cette envie.

La seule chose dont vous devez vous préoccuper en attendant cette rentrée des classes, c’est de la façon dont vous allez créer un environnement apte à développer cette envie. C’est ce qu’on appelle la pédagogie.

Quand vous pensez au mot « autorité », remplacez-le par « réciprocité ». Soyez l’adulte que vous aimeriez qu’ils deviennent. Soyez le modèle de respect que vous aimeriez qu’ils suivent. La réciprocité sera au rendez-vous, naturellement, aussi incroyable que cela paraisse. C’est ce respect mutuel dont vous aurez été l’initiateur qu’on peut éventuellement appeler « autorité ».

 

 

 

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