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Mon plus beau manuel scolaire, c’est …

Dans un précédent billet, je m’interrogeais… non, en fait je ne m’interrogeais pas, je disais pourquoi, à mon avis, dans la plupart des cas, on ferait mieux de se passer des manuels scolaires.
Je comprends bien que ce genre de position puisse chagriner certains d’entre vous.
Pour me faire pardonner, je vais essayer de vous expliquer comment j’ai décidé depuis quelques années d’être abstinente, sur le plan des manuels scolaires tout au moins.

 

Mon manuel idéal…

La première des raisons, c’est que mon manuel idéal, il n’existe pas. En tous les cas pas dans ma matière*.
D’ailleurs, et afin de ne pas faire comme tous ceux qui parlent de ce qu’ils ne connaissent pas et dont je prends souvent plaisir à moquer les travers, la totalité de ce qui va suivre ne parlera que d’histoire, de géographie et d’éducation civique (tant que cela porte ce nom).

Mon manuel idéal d’abord, il serait gratuit. Comme tout ce que je produis pour mes élèves grâce à l’institution qui me nourrit, mon travail est déjà rémunéré**. La plupart des données que j’utilise sont disponibles légalement et gratuitement puisqu’elles émanent d’organismes officiels qui ont obligation de publication. Enfin la plupart des images que j’utilise sont libres de droit pour un usage non commercial, qu’il s’agisse de banques d’images prévue à cet effet ou bien de sites dont le visionnage gratuit est complètement légal.
Du coup, mon manuel idéal il serait dématérialisé mais imprimable si je le souhaite en partie, parce qu’il y aura toujours un Kévin ou une Jessica qui n’aura pas accès à un réseau numérique.
Et donc forcément, mon manuel idéal il serait réalisé dans un format totalement interopérable, disponible à tous, tout le temps et sur tout support.
Mon manuel idéal, il serait complètement modulable et transformable. Selon mes envies, mes besoins, et celui de chacun de mes élèves.
Mon manuel idéal, il serait partagé avec tous ceux que ça intéresse quel que soit le lieu où ils se trouvent. Mon manuel idéal ne connaitrait aucune frontière.

Mon manuel idéal, j’avais eu l’idée de le créer, il y a quelques années, au sein d’une association qui a depuis tellement changé d’objectif, que je préfère ne même pas en parler. De toute façon, vu que mon nom a disparu de tout ce que j’ai pu y construire d’intéressant, oublions cela.

Alors, quand je réfléchis bien, je me dis que mon manuel idéal il existe déjà. Il est là sous vos yeux.

… c’est vous

Vous êtes mon manuel idéal.

Ah oui, c’est vrai, mon manuel idéal il n’a pas l’esthétique d’un beau manuel scolaire tout neuf, avec une belle couverture qui brille et une belle charte graphique qui va bien et qui accorde une double page à chaque chapitre (et pas un mot de plus).

Mon manuel idéal est le fruit du travail de millions d’enseignants qui tous les jours enseignent et s’efforcent de le faire avec intelligence, bienveillance et respect de leurs élèves. Beaucoup d’entre eux partagent leurs réflexions, leurs essais, leurs erreurs. D’autres saisissent au bond ce qui leur plait, le transforment, l’adaptent, l’améliorent et remettent en jeu une nouvelle idée, une nouvelle pratique, un truc qui a fonctionné, un autre qui n’a pas du tout été concluant, pour que d’autres encore s’en saisissent… et en fasse ce que bon leur semble.

Internet et les réseaux sociaux sont de puissants vecteurs de connaissance parce qu’en plus on n’y croise pas que des profs. La théorie des 6 degrés de séparation de Frigyes Karinthy date de 1929. Aujourd’hui, elle se réduit à 4. Je suis donc à 4 degrés de séparation de toute information dont je peux avoir besoin pour construire mon cours. Grâce à vous.

Je ne fais pas partie des collègues qui sont nés à l’enseignement avec une souris à la main. Mais je ne me suis jamais sentie propriétaire de mes cours. C’est sans doute pour cela que j’ai plongé dans le bain d’Internet dès que cela a été possible. Parce que la vocation même du réseau mondial est le partage d’information. Le partage. Né dans les murs d’une université, où pouvait-il mieux s’épanouir que dans l’éducation ?

Et pourtant. Nulle part ailleurs que dans l’Éducation, Internet n’est à la fois aussi diabolisé (« télécharger est illégal » ai-je pu lire sur un diaporama officiel destiné aux élèves), aussi verrouillé (allez voir ce qu’en disent les collègues du Jura et ce qu’ils vivent avec leurs tablettes distribuées par le département) et aussi promu.

Notre Éducation Nationale a toujours fonctionné en réseau vertical. Internet est un réseau horizontal. Un lieu d’égalité. Pour le meilleur et pour le pire. Alors forcément ça inquiète. Tout ce qui ne serait pas validé institutionnellement n’aurait aucune valeur ? Cela reviendrait à dire que les enseignants, malgré leur expertise professionnelle et leurs concours seraient d’éternels mineurs pédagogiques, même pas capables de produire des ressources valables ? Ou de juger de la pertinence d’une ressource ?

Pour le meilleur. Je travaille sous le regard de mes pairs, de mes élèves, de leurs familles. Je donne librement ce que j’ai eu la chance de pouvoir recevoir. J’aime à me dire que quelques-unes des graines que j’ai pu semer ont leur part dans la luxuriance qui m’entoure. Et qui se retrouve dans les cahiers de mes élèves. Et dans leurs têtes aussi.

Pour le pire. Parce qu’il existera toujours des indélicats qui n’hésiteront pas à s’approprier le travail des autres et à en tirer gloire. Je les plains. Sans doute croient-ils encore que personne ne s’en rend compte. Ou qu’il est honteux de mutualiser son travail avec ses pairs. Je ne m’étonne guère que ceux-là n’imaginent même pas former leurs élèves au travail collaboratif.

Ça me rappelle une anecdote relatée par un IA-IPR aujourd’hui retraité mais qui avait déjà tout compris. Lors d’une inspection, il avait rencontré un collègue plongé dans le numérique jusqu’au cou qui lui avait fièrement présenté une animation réalisée pour ses élèves. Du fait main, du format Flash écrit en ligne de code. Des heures de boulot. De la belle ouvrage. Cet inspecteur nous avait fait part de son triste dilemme : il ne pouvait décidément pas dire à cet orfèvre que son long et fastidieux travail avait déjà été fait ailleurs par un autre et qu’il aurait pu d’un clic de souris s’éviter bien des soirées en tête à tête avec son clavier. Et de conclure : « La clé aujourd’hui, c’est de mutualiser ! »
C’était il y a dix ans.

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* On me souffle dans l’oreillette que celui de Sésamath pourrait figurer dans le haut du panier. Je n’ai pas les pré-requis pour juger, mais j’ai une totale confiance en ma source !
** Je préfère ne pas vous dire ce que je pense de ceux qui VENDENT leurs cours. Si, si, ça existe. Faites moi plaisir, ne les achetez pas !

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La grande affaire des manuels scolaires

Si tout se passe bien, l’année scolaire 2016-2017 devrait se faire sous le signe de la Réforme du collège. Cette réforme implique la rédaction de nouveaux programmes et d’une nouvelle organisation de l’enseignement obligatoire en cycles qui devraient faire le lien entre l’école élémentaire et le secondaire, liant CM1/CM2/6e dans une continuité logique des apprentissages. Je vous explique tout cela pour commencer parce que mes chers Keskelledit* qui me lisent ne sont peut-être pas au fait de ce qui met en ce moment le monde éducatif en ébullition, au point que certains se disent prêts à « entrer en guerre ». Oui, je sais, ce sont des propos un peu ridicules, mais bon, il y a des Pichrochole** partout, même dans la maison Éduc’ Nat’.

La Réforme du collège et ses conséquences.

Une des conséquences de cette révolution, que nous sommes nombreux à espérer vraiment copernicienne, sera qu’en 2016 les programmes de tous les niveaux seront bouleversés, dans toutes les matières.
Dans le primaire, les collègues ont une classe, parfois à deux ou trois niveaux. Dans le secondaire on a rarement moins de trois niveaux. Quand ce n’est pas quatre (en éducation musicale par exemple) ou sept quand on a la chance d’être remplaçant, voire plus.
Bref, on commence à s’inquiéter dans les salles de profs du fait qu’il va falloir TOUT refaire. Et que ça va pas se faire tout seul.

Heureusement, il y a les manuels scolaires !

Mais, me direz-vous, les enseignants n’ont-ils pas à leur disposition la bouée de sauvetage ultime : le manuel scolaire ? Oui, sauf que les éditeurs sont aussi en train de se faire du souci, parce que pour eux l’échéance va être encore plus courte. Il faudra que les manuels soient parus pour septembre 2016, avec l’intégralité des cours dedans. Normalement, nous devrions voir rapidement tomber dans nos boites mail des propositions de travail d’éditeurs en manque d’auteurs.

Autre pierre d’achoppement : l’achat de ces manuels (si tant est qu’ils soient disponibles en temps et en heure). Dix bouquins neufs par élèves, ça commence à chiffrer pour un établissement. Allez, si on est sympa, on prend un manuel pour deux dans chaque discipline. Pour un bahut de 500 gamins, et en comptant 20€ par bouquin (mini) ça fait au bas mot 50.000 €. Payés par l’État. C’est-à-dire par nos impôts.
Si ça peut vous rassurer, ça va redonner un peu de liquidités au monde de l’édition scolaire et parascolaire.
Et c’est là que j’arrive avec ma mauvaise tête et que je pose une vraie question : pourquoi acheter des manuels scolaires ?

Pourquoi acheter des manuels scolaires ?

Une très jolie enquête de 2001 (commandée par qui, je vous le donne en 1000 ? ***) nous apporte LA réponse en chiffres (et ce n’est pas à vous que je vais apprendre que les chiffres donnent un caractère d’exactitude à tout) :
« Avec des manuels, 70% des élèves réussissent mieux, 66% ont plus d’autonomie, et 78% des professeurs effectuent moins de photocopies. Pourquoi ? »
Dans l’analyse de cette enquête, le manuel scolaire a pour l’élève plusieurs visages : symbolique, pédagogique, éducatif et culturel. C’est la base du savoir.
Pour l’enseignant, il est un outil d’application des programmes, une base documentaire, un recueil d’exercices, un support de différenciation.
Pour les parents, il est une trace des leçons, un support de dialogue, un objet symbolique qui « donne une certaine légitimité aux connaissances acquises à l’école » « Il est, en particulier dans les familles à faible capital scolaire, le référent, l’attribut de l’école par excellence. Les parents « s’y retrouvent ». Une institution dans laquelle les enfants ont des livres est conforme à leur image de l’école. »
Bref, les manuels scolaires, c’est l’arme ultime contre le décrochage scolaire, le dérèglement climatique et le respect de l’institution républicaine. Pour la résolution de la faim dans le monde et contre la prolifération nucléaire, on n’en est pas encore certains mais on devrait finir par trouver un lien.

Pourquoi ne pas acheter de manuel scolaire ?

Tant qu’à être encore une fois taxée de terrorisme pédago(go)gique, je ne vais pas y aller par quatre chemins. En 2016 je ferai tout pour dissuader mon établissement de l’achat de ces manuels. Et pas seulement pour des raisons économiques, même si je sais que ce sera le seul véritable argument qui pèsera dans la balance. Vous voulez des arguments ? En voila 10. Il doit y en avoir des dizaines d’autres…

  1. Dans de nombreuses matières, un manuel est obsolète lors de sa publication. C’est particulièrement vrai en géographie, puisque les données utilisées, compte tenu des délais de parution, ont au moins 3 ans, voire plus.
  2. Le manuel pousse les enseignants à l’encyclopédisme. Puisque le manuel doit être utilisable par tous, il propose tout ce que les programmes prévoient, voire même un peu plus.
  3. Le manuel propose des exercices qui, s’ils permettent de différencier ne permettent pas d’individualiser l’enseignement.
  4. Les manuels proposent des documents en nombre limité, dont la pertinence ne tient pas toujours dans le temps.
  5. Les manuels dits « numériques » ou « augmentés » sont soumis au droit d’auteur classique et ne sont à disposition des élèves que le temps de l’abonnement de leur établissement.
  6. Les manuels, même « numériques » ou « augmentés » ne peuvent être modifiés par les enseignants pour les adapter à leurs pédagogies ou à leurs élèves.
  7. Les manuels, même « numériques » ou « augmentés » ne peuvent pas être réutilisés par les enseignants pour une publication numérique.
  8. Les manuels, à force de ménager la chèvre et le chou, sont restés dans un entre-deux intenable. Les résumés de cours sont trop denses et les questionnements trop simplistes. Trop simples pour les profs. Trop complexes pour les élèves.
  9. Les manuels ne font pas confiance aux enseignants. En leur proposant un cours « clé en main », guidé de A à Z (y compris dans le Livre du professeur), il leur laisse à penser qu’il s’agit des seules « bonnes pratiques » possibles et rendent encore plus difficile toute innovation.
  10. Les manuels oublient que l’enseignant n’est plus seul face à ses élèves, face aux savoirs, face aux pratiques pédagogiques. Il ne laisse aucune place à la collaboration, au partage, à la mutualisation des savoirs et des savoir-faire.

La solution ?
Ce sera pour le billet suivant (qui était celui que je pensais écrire en commençant celui là, mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut ma bonne Lucette !).

PS : Je tiens à préciser que je ne mets pas dans le même sac les éditions LeLivreScolaire, dont les ouvrages, dans beaucoup d’aspects, se rapprochent de mon manuel idéal.

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* Et vous savez combien je vous aime !
** Pichrochole ? Kézaco ? Wikipédia est ton ami !
** La source est .

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