Courage ! Régressons !

Images mentales

Faites le test. Si on vous demande de vous figurer mentalement une salle de classe, pendant un cours (de français, de maths, d’histoire, comme vous voulez) ce que vous allez imaginer, vous le puiserez dans vos souvenirs d’abord (la salle de madame Lebrun quand vous étiez en CM1 par exemple) puis dans les images que vous aurez croisées dans votre vie d’adulte.

Je ne prends pas beaucoup de risque en supposant que le résultat devrait ressembler à un truc comme ça :

MINOLTA DIGITAL CAMERA MINOLTA DIGITAL CAMERA

Étant donné que les enseignants sont des humains comme les autres, la plupart d’entre eux feront la même chose que vous.

On peut étendre l’expérience à la façon d’enseigner. Si je vous demande à quoi ressemble un cours, vous allez piocher dans vos souvenirs et penser à un truc dans ce genre là.
Tout ce qui ne rentre pas dans les cadres ci-dessus est désigné sous le terme d’innovation (déjà dans cette vidéo proposée par Éduscol, l’utilisation de manuels numériques est innovant).

Innover

Innover cela signifie « introduire du neuf dans quelque chose d’établi ». Par exemple, remplacer les pommes par des poires dans une tarte Tatin, c’est innovant.
Je crois que je déteste ce terme. Surtout appliqué en matière d’enseignement.

Comme si le fait d’introduire de la nouveauté dans les salles de classe n’était pas l’essence même de l’enseignement. La plupart des matières scientifiques évoluent tous les jours. Les sciences humaines aussi, tout comme les arts, les langues… L’enseignement suit ces évolutions. Parfois d’un train de sénateur mais pas toujours. Je me rappelle de professeurs nous présentant comme révolutionnaires et encore sujets à caution les travaux de Wegener sur la dérive des continents (ils datent quand même de 1912), ou du ton docte de ce professeur de sciences nous affirmant que les neurones étaient des cellules qui n’avaient aucune capacités régénératrices.

Donc l’école innove tous les jours dans ses contenus. C’est son rôle.
Et il devrait être tout à fait normal qu’elle fasse de même dans ses pratiques.

Nouveauté

L’utilisation des « nouvelles » technologies en classe est donc innovant. Faut-il rappeler que les premiers ordinateurs grand public (Mac ou Atari) sont en vente depuis 30 ans et qu’internet a 20 ans ? Si on y songe, le Bic cristal inventé en 1950 n’a été autorisé dans les salles de classe qu’en 1965 mais en 1971/72 je remplissais toujours mes premiers cahiers d’écolier à la plume sergent major.
D’ailleurs, les pédagogies Montessori (1900) et Freinet (1964)* sont toujours des pédagogies innovantes…

Voila. Donc, si vous placez vos élèves de collège ou de lycée en îlots (comme en primaire, notez bien) vous êtes un professeur innovant. Si vous faites un schéma heuristique au tableau, vous êtes innovant. Si vous demandez à vos élèves de rendre un devoir dactylographié, vous êtes innovant. Faire enregistrer un texte à des élèves c’est innovant. Travailler en groupe, c’est innovant. Demander à des élèves de regarder une vidéo avant un cours c’est innovant. Faire construire une évaluation par des élèves, c’est innovant.

Et l’innovation éducative, c’est comme de vouloir faire une tarte Tatin avec des poires, c’est risqué.
Enfin, c’est ce qu’on en dit.

Enseignant innovant

Pour la plupart des gens qui me connaissent, je suis une enseignante « innovante ». Si vous saviez à quel point ce terme me fatigue. Non, je ne suis pas une enseignante innovante. Je suis une enseignante. Point final. J’utilise les outils qui sont à ma disposition pour faire cours. Ces outils sont accessibles à tous. Et ils ne sont pas tous numériques loin de là.

Les anglo-saxons utilisent le terme de « best practice » plutôt que d’innovation. Rien que pour ce terme et même en cette période de Tournois des six nations, il m’arrive d’avoir pour nos camarades d’outre-Manche des pensées chaleureuses.

Pour beaucoup de gens, les termes d’innovation et d’expérimentation sont synonymes. Je les renvoie au premier dictionnaire qui croisera leur route. Qu’il soit numérique ou en papier.
Pour de nombreux autres (mais parfois aussi les mêmes), l’expérimentation scolaire est une sorte de risque hasardeux que l’on prend avec la chair de la chair de notre belle Nation.

Et donc, jetant d’un même élan et dans un même panier les deux en même temps, tout le monde se rassure en se disant que comme c’était mieux avant, ne changeons rien.
Et selon la bonne vieille loi dite du « qui n’avance pas recule », on n’aura guère de mal à trouver de nombreux partisans enthousiastes de la blouse à l’école, des images murales de Saint-Louis sous son chêne, et pourquoi pas tant qu’on y est des leçons de morales calligraphiées à l’encre violette sur des cahiers sieyès.

Courage ! Régressons !

 

—–

*Pour ne pas heurter les gardiens du temple Freinet, je précise que la date de 1964 correspond à la publication de Les techniques Freinet de l’école moderne et pas à l’enseignement de Célestin ( vous permettez que je vous appelle Célestin ?) qui commence en 1920 à l’école de Bar-sur-Loup.

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Trop, c’est trop

Il y a des sujets sur lesquels le nombre de crétineries proférées à la minute donne un aperçu de l’immensité de l’univers. L’école en est un. Depuis quelques semaines, l’amplitude du phénomène donne le tournis. On n’est même plus dans l’intersidéral, on est dans l’intergalactique.

Trop de bruit

D’habitude limités aux conversations privées ou aux rubriques « éducation » des magazines, les avis éclairés de ceux qui ne connaissent de l’école que celle qu’ils vivent ou qu’ils ont vécue débordent de toute part, dégoulinent de tous les médias à chaque intervention de tel ou tel étiqueté « intellectuel » ou « enseignant » médiatique.

Comme il est facile de s’en douter, ce n’est pas pour chanter ses louanges qu’ils s’expriment, mais pour dénoncer de façon toujours plus outrancière, les manquements et les errements de l’institution, des enseignants, des parents, des syndicats, des pédagogues, des programmes…

Trop de noir

Si l’on en croit ce qu’on peut en lire (ou en entendre, ou en voir) notre jeunesse, ignare, égocentrique et violente n’est que le fruit de l’impéritie du ministère, de l’incompétence des enseignants, de l’ignorance des parents, de la stupidité des syndicats, des inepties des pédagogues, de l’imbécilité des programmes. Ce qui conjugué avec talent, aboutit à une catastrophe nationale.

C’est vrai quand on y pense. Le ministère est peuplé de créatures stupides qui n’ont jamais vu un élève, les enseignants ânonnent des cours inchangés depuis Vincent Auriol, les syndicats ne servent qu’à entretenir des hordes de permanents incapables, les parents ne sont que des empêcheurs d’enseigner en rond, les pédagogues sont des charlatans et les programmes ont abandonné depuis l’odieux mai 68 toute velléité d’ambition républicaine.

Voilà l’École telle que la dépeignent des auteurs à succès, des Rastignac de l’édition, lors de conférences devant des parterres de complaisance. Ceux là n’en sont pas à leurs coups d’essais. Ces chantres de la généralisation abusive et de l’analogie douteuse, jamais à court de pétition de principe, ont trouvé dans l’école un terreau fertile pour leur misérable pensée.

Trop d’ego

Il faut dire que c’est la façon la plus simple de s’offrir une renommée de pacotille que de s’attaquer à une institution tellement multiple qu’elle ne peut offrir de réponse simple à des critiques simplistes. Ces grands penseurs savent qu’ils ne risquent rien, puisque même le ridicule ne tue pas.

Face à ces babillages néfastes, les mots de ceux qui parlent de l’école telle qu’elle est (et pas telle qu’on peut la fantasmer aux cafés du commerce) passent au second plan. Travailler dans une salle de classe c’est pratiquer une humilité peu conciliable avec les honneurs des éditorialistes à la mode. Les enseignants qui portent un autre discours ont beau écrire des kilomètres de billets de blog, publier leurs cours et les travaux de leurs élèves, leurs recherches, leurs actions au quotidien, il est fort peu probable qu’ils aient un jour les honneurs des gazettes. Les optimistes et les bienveillants seront toujours moins vendeurs que les champions de l’invective et la force de leurs propositions toujours plus faible que les prétendues solutions toutes faites.

Trop de travail

En ont-ils même l’envie ? Devant tant de mensonges à dénoncer et d’approximations à corriger, les plus motivés baissent les bras, et on les comprend. Ce serait un travail à temps complet, un engagement total et une bataille perdue d’avance.

Communiquer est un art. Qui ne fait pas partie de la panoplie de compétences de la plupart des enseignants.
La volonté de comprendre ne fait pas partie de la panoplie de la plupart des médias, dont on dit qu’ils ne parlent jamais des trains qui arrivent à l’heure. Un suicide d’enseignant ou d’élève, des banderoles sur une grille d’école, une parole populiste, une visite ministérielle sont de véritables bonbons au miel bien plus efficaces pour attirer les mouches.

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D’autres vœux pour les professeurs d’histoire, de géographie et d’éducation civique.

Kévin a encore oublié la date de la bataille de Poitiers.

Kévin a encore oublié la date de la bataille de Poitiers.

Nous venons de lire les vœux du Président de l’Association des Professeurs d’Histoire Géographie.
Nous avons nous aussi des vœux, nous aussi nous accusons (chacun a le droit de jouer le Zola de pacotille), nous aussi nous appelons (chacun peut jouer le de Gaulle de pacotille).

Nous vous souhaitons pour cette nouvelle année tous nos vœux de bonheurs, personnels bien sûr mais aussi des vœux de bonheurs pédagogiques, ceux là même qui nous portent dans notre belle et importante mission au service de notre pays et de ses valeurs.
Nous sommes nombreux à le penser et à rencontrer des collègues enthousiastes qui s’appliquent à offrir à tous les jeunes une formation de base de qualité, en y mettant toute leur énergie et toute leur intelligence. Tous ceux qui s’impliquent dans leur métier comme jamais, qui osent innover chaque jour dans leurs classe pour donner davantage de sens à leur métier. Celles et ceux qui travaillent ensemble par delà les barrières des programmes disciplinaires et des lamentations passéistes. Ceux qui imaginent le monde de demain dans lequel vivront leurs élèves. Les utopistes, les optimistes, les bienveillants.

Pour ces collègues, trop souvent en butte aux critiques, nous avons souhaité répondre aux vœux désespérants du président de l’Association des Professeurs d’Histoire Géographie afin de leur dire que oui, il y a d’autres chemins légitimes, d’autres combats à mener que la défense d’intérêts disciplinaires d’un autre temps et qu’ils ne sont pas seuls à se penser également professeurs d’éducation civique.

Nous faisons le vœu

Nous faisons le vœu d’avoir un jour une association professionnelle qui représente vraiment les professeurs d’histoire géographie et d’éducation civique et pas seulement les désenchantés qui n’ont pas compris que la remise en question est la qualité essentielle d’un enseignant. Une association qui rassemblerait tous ceux qui cherchent à établir des liens entre les disciplines pour leur enrichissement mutuel. Une association qui s’attacherait davantage à la façon d’enseigner qu’au nombre d’heures passées en classe. Une association qui soutiendrait ceux qui savent que ce sont les difficultés de notre métier et l’art de les surmonter qui lui donne toute sa valeur.

Nous accusons

Nous accusons toutes celles et ceux qui brandissent comme un étendard la soi-disant opposition entre les savoirs et les compétences de mensonge, ou pire, d’incompétence. Nous les accusons de salir le travail de nombreux collègues qui ont, depuis plusieurs années, dans leurs établissements, choisi de mettre en œuvre un enseignement par compétences. Eux savent à quel point cette approche est exigeante sur le plan des savoirs historiques et géographiques car s’appuyant sur la mobilisation de savoirs vraiment maîtrisés. Eux ne confondent pas compétence et savoir-faire utilitariste.

Nous accusons ceux qui réfutent l’importance de la pédagogie et de la didactique de s’être trompé de métier. La finalité d’un cours n’est pas d’offrir au professeur une scène pour démontrer ses savoirs, ni de lui permettre de se gargariser de la puissance de sa propre pensée. C’est, (doit-on encore le rappeler ?) bien au contraire de permettre aux élèves, à TOUS les élèves (et pas seulement cette élite d’élèves qu’on cornaquera jusqu’en classe prépa) d’accéder aux savoirs, aux savoir-faire et aux savoir-être qui leur permettront de devenir des adultes heureux et libres, conscients et acteurs de leurs vies. Ne pas s’y consacrer de toutes ses forces est une faute.

Nous les accusons de participer à la violence institutionnelle qui exclut de la poursuite d’études ou qui contraint à une orientation non choisie des dizaines de milliers de jeunes qui sortent du système scolaire en traînant comme un boulet l’image de leur échec.

Nous les accusons de tromper les jeunes qui envisageraient de devenir enseignant d’histoire, de géographie et d’éducation civique en leur laissant croire que la pédagogie et la didactique ne sont que de hochets au service du laxisme. Ils concourent par leurs discours au mal-être de trop nombreux collègues qui souffrent d’exercer un métier qui n’est pas celui auquel ils s’étaient préparés.

Nous accusons ceux qui par leur discours ambigus sur une École qui sacrifierait l’histoire et la géographie, font le lit de certaines figures médiatiques qui caricaturent notre enseignement pour vendre leurs livres aux couleurs sépia. Par leur vision passéiste de nos disciplines, ils insultent les nombreux enseignants qui se remettent chaque jour en cause pour porter dans les classes une science en perpétuelle évolution.

Nous appelons

Nous appelons les professeurs d’histoire, de géographie et d’éducation civique à continuer à s’engager, à se former, à travailler ensemble. À ne jamais se satisfaire de l’immobilisme et de la facilité. À poursuivre leurs réflexions pour diversifier leurs pratiques pédagogiques et didactiques.

Nous appelons l’opinion et en particulier les parents d’élèves, à ne pas croire que celui qui parle le plus fort a toujours raison. Non, la façon dont on vous a enseigné l’histoire, la géographie et l’éducation civique ne sont pas les seules possibles. Non les programmes de votre jeunesse n’étaient pas forcément plus rigoureux, construits, logiques. La seule chose dont vous pouvez être certains c’est qu’ils ne s’adressaient qu’à un petit quart de la jeunesse de notre pays. C’est exactement l’inverse de ce dont nous rêvons pour les jeunes dans nos classes.

Mila Saint Anne et Laurent Fillion

[Pour lire ce billet sur le blog de Laurent Fillion et découvrir la magnifique illustration qu’il a choisie, suivre ce lien.]

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La dernière (?) pièce du puzzle

Je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé : vous découvrez quelque chose et vous réalisez que c’est la pièce qui manquait au puzzle de vos réflexions. Tout à coup l’ensemble prend de la cohérence. Et vous vous demandez comment vous n’avez pas trouvé cette pièce là auparavant. Elle avait du rester coincée au fond la boîte. Et vous vous en voulez de ne pas l’avoir cherchée plus tôt.

La Charte d’Ottawa

Elle a été signée une première fois en 1986 (je sais, en 1986 certains d’entre vous ne savaient pas lire…. et moi je commençais à mettre des notes à mes premières copies). Son nom complet est « Charte d’Ottawa pour la promotion de la santé« *. Elle a été complétée (et renforcée) par les Chartes de Jarkarta (1997) et de Bangkok (2005).
Si on résume ces trois chartes voici comment elles définissent la promotion de la santé :

La promotion de la santé a pour but de donner aux individus davantage de maîtrise de leur propre santé et davantage de moyens de l’améliorer.
Pour parvenir à un état de complet bien-être physique, mental et social, l’individu, ou le groupe, doit pouvoir identifier et réaliser ses ambitions, satisfaire ses besoins et évoluer avec son milieu ou s’y adapter.

Ça ne vous rappelle rien ?

Les compétences clés pour l’éducation et formation tout au long de la vie constituent un ensemble de connaissances, d’aptitudes et d’attitudes appropriées au contexte. Elles sont particulièrement nécessaires à l’épanouissement et au développement personnels des individus, à leur inclusion sociale, à la citoyenneté active et à l’emploi.***

Le couple du XXe siècle

La santé et l’éducation sont intimement liées. L’une ne va pas sans l’autre. Même mes élèves de 5e le savent. Comme Kévin qui tout d’un coup s’est mis à me parler d’éducation alors qu’on travaillait le chapitre sur les inégalités devant la santé : « En fait, l’éducation, c’est la base de tout le reste ! » ****
Et l’autre ne va pas sans l’une….. Comment réussir ses apprentissages quand on est malade, handicapé ou tout simplement tellement mal dans sa peau, comme seuls savent l’être les adolescents ?

Et ce couple a eu de beaux enfants qui, me semble-t-il, sont passés complètement inaperçus depuis la fenêtre des enseignants du second degré. Et de moi d’ailleurs jusqu’à il n’y a pas si longtemps. Ce sont les compétences psychosociales.

Les compétences psychosociales

Les anglophones les appellent les « social skills« . Mais comme cette notion est arrivée en francophonie dans les valises des psychologues, elles sont devenues chez nous « les compétences psychosociales« .
Ces compétences ont été définies par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en 1993 :

Les compétences psychosociales sont la capacité d’une personne à répondre avec efficacité aux exigences et aux épreuves de la vie quotidienne. C’est l’aptitude d’une personne à maintenir un état de bien-être mental, en adoptant un comportement approprié et positif à l’occasion des relations entretenues avec les autres, sa propre culture et son environnement.

Si vous voulez tout savoir sur ce sujet, je vous recommande « Le cartable des compétences psychosociales« , un site animé par l’IREPS des Pays de Loire qui vous dit tout tout tout.

La clé de voûte

Quand j’ai lu cette définition, quand j’ai lu les pages de ce site (et quelques autres aussi), tout s’est organisé. Quand je dis tout, je veux parler de tous ces trucs hétéroclites qui m’intéressent et sur lesquels je me forme pour essayer d’être un peu plus efficace pour mes élèves. Tout ce qui (me) fait dire parfois que je m’éparpille.
Ce cours sur la gestion mentale***** pendant lequel on m’avait expliqué que le cortex, le cerveau du raisonnement et des apprentissages ne pouvait pas être efficace si le cerveau des émotions (« cerveau limbique » pour les intimes) et celui des réflexes de survie (le « cerveau reptilien ») étaient trop occupés.
Cette histoire d’intelligences multiples.
Ces conversations sur les synesthésies.
Ce goût partagé pour la bienveillance éducative.
Ces journées de formation consacrées au élèves dyslexiques ou vivant avec leur TDAH.
Ce projet de médiation par les pairs à mettre en place dans mon bahut.
Ce besoin de redonner aux élèves une véritable estime de soi.
Cette appétence pour l’éducation à la culture.
La partage des idées de Perrenoud (un psychologue suisse, comme par hasard…) quand j’avais lu son livre****** sur les véritables compétences que l’École se devrait d’apprendre aux jeunes.

Vous avez compris.
En fait, depuis des années, je tournais autour des compétences psychosociales sans le savoir.
Maintenant, je le sais.

 

—–

* Le texte est en ligne ici.
** Source de ce résumé dans ce document gouvernemental canadien.
*** Compétences clés pour l’éducation et la formation tout au long de la vie sur le site de l’Union Européenne.
**** Je vous jure que je ne l’ai pas inventée celle là. C’est du « sic ».
***** Merci à Yves Lecocq pour ses formations !
****** PERRENOUD Philippe. Quand l’école prétend préparer à la vie… Développer des compétences ou enseigner d’autres savoirs ? Issy-les-Moulineaux : ESF, 2011, 221 p.

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Mordioux les gougnafiers !

Ce matin, je me suis réveillée en colère.
C’est les vacances et je suis en colère.
J’étais en train de réfléchir à un prochain billet (qui du coup est reporté aux calendes grecques) quand je suis tombée sur un article qui m’a mis en colère.
Très en colère.

Je ne sais pas quelle partie du titre de cet article* m’a mis le plus en colère.
Est-ce que c’est « faire la classe en ligne » ?
Ou bien « 1.2 millions d’euros« .
Plus vraisemblablement la juxtaposition des deux.

Faire la classe en ligne.

Faire la classe ? Savent-ils seulement ce que c’est les auteurs de cet article. Non, et c’est normal. Leur boulot c’est d’écrire des articles.
Faire la classe, c’est concret, physique, si j’osais, je dirais même « charnel ». C’est du palpable, de l’empathie, de la compassion. C’est une expertise qui s’acquiert peu à peu au fil des années. C’est le sourire de Manfred. C’est la colère de Jessica. C’est ce sentiment de n’avoir pas encore donné assez alors qu’on tombe d’épuisement dans le canapé après 7 heures de cours.
Faire la classe, c’est y penser. Tout le temps. Comment faire ? Comment faire mieux ? Comment faire autrement ?
Faire la classe c’est une expérience de vie.
Faire classe en ligne, c’est un mensonge.

1.2 millions d’euros.

1.2 millions d’euros, cela correspond à environ 37 ans de salaire pour un enseignant certifié (à la louche et bien servi).
Trente-sept ans. L’équivalent d’une vie passée à « faire la classe ».

On peut aussi dire que c’est l’équivalent du salaire annuel de l’équipe enseignante d’un petit collège.
Autant dire rien. Une goutte d’eau dans l’océan des 7 100 collèges de France.

Mais quand même. On pourrait en faire des choses bien dans ces collèges avec 1.2 millions d’euros.
Équiper ma classe d’ordinateurs par exemple. Emmener des classes en voyage culturel.
Permettre à Kévin de voir la neige ou la mer pour la première fois.

Comment gagner 1.2 millions avec un truc nul qui existe déjà.

Aujourd’hui, j’ai appris qu’une start-up française venait d’achever la levée d’1,2 million d’euros auprès de Bpifrance, du fonds Partech Ventures et de business angels pour « faire la classe en ligne** ».
Je reprends les propos de Julien Cohen-Solal***, co-fondateur du site  : « J’avais monté plusieurs projets web et appris à développer et parallèlement je donnais des cours de soutien en mathématiques. J’ai constaté qu’il y avait un manque de contenus éducatifs fiables et facilement accessibles en France. J’ai eu l’idée de créer un éditeur scolaire gratuit pour les élèves suite à ces expériences. »

Ah, vous aussi ça vous a fait tomber de votre chaise ?
Reprenons : « Je donnais des cours de soutien en mathématiques« . Donc, forcément, cela signifie que je connais tout sur tout sur l’enseignement des mathématiques. En tout les cas que je sais ce que c’est que « faire la classe » en mathématiques.
Un peu comme si je disais : « J’ai récupéré des bébés dans mes bras après l’opération, donc je sais faire une césarienne ».

Autre grande affirmation stupide : « J’ai constaté qu’il y avait un manque de contenus éducatifs fiables et facilement accessibles en France ».
Bein voyons.
C’est pas comme si le ministère de l’éducation Nationale, via le CNED, n’avait pas déjà fait la même chose, avec l’Académie en ligne.
C’est pas comme si Fabien Crégut ne mettait pas, depuis plus de 10 ans, à la disposition de tous son magnifique site Mon année au collège qui contient tout et même bien plus pour les SVT au collège.
C’est pas comme si l’association Sésamaths ne proposait pas un site extra, Mathenpoche.
C’est pas comme si des centaines (voire des milliers) d’enseignants ne mettaient pas gratuitement à la dispositions de leurs élèves des millions de cours sur les Espaces Numériques de Travail (ENT), sur leurs sites, leurs blogs….

Heureusement que ce jeune homme, fraîchement sorti d’HEC (mais qu’est ce qu’ils leur apprennent donc dans cette école pour qu’ils en sortent si ignorants ?)  a eu l’idée du siècle : mettre des cours en ligne !
Ça vaut bien 1.2 millions d’euros une idée pareille !

La vache à lait

Le pire dans l’article est peut être la suite. Peut être que c’est ça qui m’a mis vraiment en colère.
« Nous réfléchissons à une version freemium avec des services complémentaires payants et nous sommes également déjà en contact avec Samsung pour monétiser notre audience » décrit Sarah Besnaïnou [L’autre co-fondateur, ndlr]. Les deux cofondateurs discutent également régulièrement avec des représentants académiques de l’Éducation nationale et envisagent de se financer en démarchant des chefs d’établissements scolaires. »

Oui, vous avez bien lu. Le but de ces jeunes gens est de créer de l’argent avec leur plateforme.
Grand bien leur fasse.
De le prendre chez des industriels (qui paient leurs employés une misère) et dans l’Éducation nationale en faisant payer les établissements, avec l’assentiment de responsables académiques.

De faire payer l’Éducation nationale pour un service qu’elle fournit déjà gratuitement.

Le prix s’oublie, la qualité…. ?

Je vous vois venir. Vous vous dites que les travaux artisanaux des petites mains de l’Éduc’ Nat’, le travail bénévole des enseignants (ceux qui finissent par s’extirper de leur canapé après 7 heures de cours pour aller s’asseoir devant leur ordinateur et offrir gratuitement leur expertise à qui veut s’en servir), ne sont quand même pas comparable aux solutions industrielles élaborées par des créateurs de start-up jeunes et dynamiques****.
Alors, là, je crains de ne devoir vous décevoir au plus haut point.
Je n’ai pas fait HEC, mais quand je regarde ce que le site propose comme cours, je pleure.
Même au temps de ma jeunesse folle (celle ou je ne savais pas faire de cours dignes de ce nom), je n’ai jamais produit aussi indigent. Et verbeux. Et si peu soucieux de se rendre accessible à tous les élèves. Je dis bien à TOUS les élèves.

Bon et puis pour tout vous dire, j’ai passé une page à la moulinette anti-plagiat.

Et bizarrement, la page de Kartable qui concerne le chapitre de géographie 6e « Où sont les hommes sur la terre » est exactement la même que celle que l’on trouve sur un autre site.
Et là, j’aimerais bien qu’on m’explique…..

Post-scriptum : Ce billet a suscité un certain nombre de réactions sur les réseaux sociaux, dans la blogosphère et dans la presse nationale et locale. Pour en savoir plus et comprendre un peu les tenants et les aboutissant de cette histoire, je vous conseille vivement de lire le seul article réellement journalistique***** qui a été écrit au sujet de Kartable, sur le site de DéclicKid.

—–

* : Kartable lève 1.2 millions d’euros pour faire la classe en ligne.
** : Le site Kartable
***: Une interview de Julien Cohen-Solal (vidéo)
**** : qui paye des enseignants pour faire ce que d’autres, le plus souvent talentueux, font gratuitement.
***** : c’est à dire bien renseigné, étayé, fouillé et bien écrit, ce qui ne gâche rien. En même temps, c’est pas un scoop, tous les articles de DéclicKids sont renseignés, étayés, fouillés et bien écrits !

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Jessica et Jennifer

Je suis très heureuse d’accueillir ici une de mes collègues et amie pour ce très joli texte, que je regrette de ne pas avoir écrit moi même.
Merci donc à Émilie Kochert pour me permettre de publier ce billet sensible, d’humeur et de regrets.

Les filles en classe sont souvent compliquées, qu’elles s’opposent, qu’elles s’affirment ou qu’elles s’affrontent, elles ne font jamais que réagir.

J’ai rencontré Jessica quand elle avait 13 ans. Jolie brune, pas bête, excellente en classe même. Un jean tout délavé, des baskets naïke et des yeux maquillés comme une voiture volée, mais surtout une mèche qui lui tombe toujours sur les yeux. Jennifer cherchait mon regard, cherchait tous les regards d’adultes, parfois elle cherchait l’adulte même. Elle voulait une réaction, SA réaction, à lui, son papa. Avec ses 13 ans, elle disait « mon père » comme on crache et ses yeux hurlait « dis-moi que tu m’aimes papa » comme un regard d’oiseau écorché. Un oisillon tombé du nid. Une enfant de 13 ans qui joue les blasées.

Jessica vivait dans un HLM, au milieu d’autres cités, et au milieu, îlot central totalement hors du temps et de l’espace était le collège. L’endroit où parfois Jessica existait pour elle-même. Un jour, son prof de maths lui a demandé d’aller aider Kévin car elle avait terminé ses exercices et là Jessica a décalé sa mèche qui lui mangeait d’habitude tout le visage, redressé la tête et aimé pour toujours son prof de maths. En réunion parents-profs on voyait parfois son père, jamais sa mère, qui avait « les enfants à garder », quand nous avons évoqué les projets de Jessica de devenir médecin son père eut cette phrase si terrible et si parlante « mais on n’a jamais été médecin nous, et pi ça coûte trop cher, et pi v’savez moi, j’y connais rien à tout ça, si vous l’dites p’t’être è peut, mais ça coûte cher ? » Et Jessica a remballé ses rêves de médecine et travaille comme sa mère avant elle à la supérette locale depuis ses 18 ans.

Jennifer a 16 ans, de longs cheveux blonds teints comme ceux de son enfance, un trench (« c’est un trench madame, pas un imper, mfff ! ») et une queue de cheval basse tombant sur son cartable-sac à main Vuitton. Jennifer a 15 ans, des idées pleins la tête et des rêves pleins le cœur. Jennifer est excellente en classe, mais Jennifer veut changer de voie.

Jennifer a 15 ans et une maman « jamais là » et un papa « super important, trop occupé ». Un papa que je ne vois qu’aux réunions parents-profs, les yeux rivés sur sa montre, Monsieur est pressé, il veut aller droit au but, il veut savoir combien vaut sa fille, pardon, combien valent ses notes. Je le rassure en serrant les dents et lui annonce que Jennifer veut passer en terminale L et non poursuivre en S. Quand nous avons évoqué les projets de Jennifer de devenir permanente dans l’humanitaire son père eut cette phrase si terrible et si parlante : « Mais on ne fait pas de l’humanitaire, elle deviendra avocate si elle y tient. Elle restera en S, je sais ce qui est bon pour elle, je suis son père. » Et Jennifer a remballé ses rêves d’humanitaire et étudie comme sa mère avant elle le droit commercial depuis ses 18 ans.

Jessica et Jennifer sont de pures inventions, mais elles existent à travers d’innombrables autres exemples qui d’ailleurs auraient pu s’appeler Kévin et Jean-Antoine. Et les pères de ces jeunes filles auraient aussi bien pu être leur mère.

Émilie Kochert – octobre 2014

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Ose devenir ce que tu es.

J’ai commencé à écrire avec une idée en tête. Je l’ai perdue en cours de route et finalement je vous parle de tout autre chose. Tant pis pour vous, ça vous fera un autre billet à lire bientôt. Na !

Quand j’étais petite (enfin, je veux dire, quand à tout juste 20 ans), on m’a confié des classes (l’administration a de ces inconsciences parfois !) et on m’a dit « fait cours ! ». Enfin, on ne me l’a pas dit comme ça. On m’a donné un emploi du temps, une clé, et j’ai compris qu’il allait falloir que je ressemble à un prof devant un groupe d’adolescents. Pour tout vous dire, si on me l’avait prédit deux jours avant, non seulement je ne l’aurais pas cru, mais ça m’aurait bien fait rigoler.

Bébé-prof

À l’époque, les maîtres-auxiliaires (ainsi dénommait-on le statut qui venait de me sauter à la figure), ne bénéficiaient d’aucune formations, inspections, ni conseils d’aucune sorte. Et en prime, suivre les cours à la fac devenait beaucoup plus compliqué, mais ça c’est une autre histoire…
Bref, la première question que je me suis posée c’est de savoir ce que c’était qu’être un prof (UNE prof en l’occurrence). J’en avais une vision très… (comment dire ça sans me mettre une fourchette dans le pied ?)…., nuancée (?). Quelques exemples de profs formidables rencontrés pendant une scolarité qui avait ressemblé à un spectacle de haute voltige sans filet. Quelques phrases qui tuent (entendues et toujours pas oubliées 40 ans plus tard) que je me jurais de ne jamais prononcer. Un assez solide (quoi que limité) bagage académique. Quand j’y repense, finalement pas grand chose. Mais je n’avais plus le choix, j’avais dit oui. Un grand défaut récurrent chez moi.

Apprentie-prof

Au début, forcément, j’ai fait les cours que j’avais reçus. Cours dialogués, cours, exercices, devoirs à la maison. J’ai essayé de séparer le bon grain de l’ivraie. J’ai fait de mon mieux quoi.
Sauf que…
Sauf que je voyais des gamins échouer là ou j’avais réussi (et inversement d’ailleurs !) et que je n’avais pas la plus foutue idée de la manière dont je pourrais les aider. Voire je ne comprenais même pas comment on ne pouvait échouer.
Mais, moi qui m’était si souvent retrouvé dans des situation d’échecs irréductibles, je me suis dit que je ne pouvais pas ne rien faire.

Je crois que le pire c’était de faire des évaluations, de voir des mômes progresser mais conserver toujours de notes catastrophiques. Quand je posais la question à mes collègues (enfin, ceux qui voulaient bien m’adresser la parole, j’étais que MA, faut pas déconner quand même !) la réponse était invariablement : « Oh tu sais Kévin, il a toujours ces notes là. C’est normal, il est comme ça (fainéant, nul, débile, chiant, agité, incapable, limité : rayez la mention inutile), laisse tomber. De toute façon, il s’en fout, il est habitué. »
Ce genre de réponses me révulsaient. Je sentais bien que ce n’était pas normal. Que certains de mes professeurs avaient du tenir le même discours sur mon compte. Je ne pouvais pas me forcer à penser comme ça.

Prof débutante

Quand j’ai réalisé qu’il existait à l’université une faculté de Sciences de l’Éducation, je me suis dit que je pouvais peut être y trouver des réponses. On m’a expliqué que si je voulais devenir prof, je pouvais suivre n’importe quel cursus, SAUF celui des Sciences de l’Éducation. Ça m’a laissé sur le cul et m’a coûté un bras en bouquins de pédagogie.
J’ai alors compris que mes interrogations étaient normales, mes doutes légitimes et mes rêves d’une école bienveillante partagés.
Alors j’ai commencé à changer. Pas seulement à changer ma façon de faire. À changer, moi.
À chercher. À trouver parfois. À échouer en tentant des trucs. À faire d’autres trucs.

Prof ?

Trois choses m’ont aidées, il faut le dire.

D’abord, j’ai eu le CAPES.
Du coup, j’ai enfin reçu une formation pédagogique à l’IUFM.
Merci à Françoise d’avoir organisé de formidables cours sur la psychologie de l’adolescent (que trop de mes condisciples tenaient pour négligeable).
Merci à ce collègue chevronné qui m’a donné son classeur de cours de 5e.
Merci à mon jury de mémoire qui m’a tellement critiqué sur ma vision du rôle fondamental de l’action culturelle que j’en ai fait une priorité.

Ensuite, il y a eu l’arrivée du numérique.
Mutualisation, échange avec des collègues qui avaient les mêmes doutes que moi. Une autre pédagogie était possible. Le monde pouvait entrer dans la classe. Une façon inédite de faire tomber les murs.

Enfin la loi de 2005.
L’inclusion de tous les élèves, l’évaluation des savoirs ET des compétences, le droit à l’expérimentation….
Vous ne pouvez pas imaginer à quel point je me suis sentie soulagée. Libérée. Confortée dans mes choix, mes rêves.

Peut mieux faire

Alors, c’est peut-être pour ça que j’ai du mal à être diplomate avec les tenants du « c’était mieux avant », les pourfendeurs du collège unique, les contempteurs de l’enseignement par compétence, les Zoïles du numérique, les détracteurs de l’innovation.

L’École irait bien mieux si on écoutait moins ceux qui voient toujours le verre à moitié vide (et sale) et davantage ceux qui le voient à moitié plein… et qui cherchent toujours à le remplir un peu plus.
Merci à ceux-là. Ils sont les lumières de mon chemin.
C’est grâce à eux que peut-être, un jour, je serai prof.

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