Les manuels scolaires nouveaux sont arrivés

La semaine dernière, madame Fathia Boudjahlat publiait un article sur le Huffington Post(1). Après l’avoir lu une première fois en diagonale, (avec un soupir de désespoir au vu de sa pauvreté), l’avoir dans un premier temps mis au rebut avec l’ensemble des propos de ceux qui critiquent tout avec l’obstination de lemmings approchant d’une falaise sans jamais rien proposer d’autre que des appels à l’indignation, nous avons décidé de répondre à cette dame. Nous aurions pu le faire à partir d’autres articles de la secrétaire nationale pour l’éducation du Mouvement Républicain et Citoyen (MRC) (2), par exemple un de ceux qu’elle a signé pour Causeur (publication célèbre pour son ouverture d’esprit et sa défense des valeurs républicaines… ), mais il aurait fallu les citer, et ça, on n’a pas réussi.
Nous nous sommes donc mis à plusieurs pour rédiger ce texte, histoire de ne pas en porter seuls le fardeau. Ce que vous y perdrez, chers lecteurs, en cohérence, nous l’avons gagné en santé mentale.

Toutes les références se trouvent citées en bas de page. Ce sont de saines lectures que nous vous conseillons, en guise de cure de détox après la lecture des propos de madame Boudjahlat (et des nôtres, du coup). Installez vous confortablement, ça va être un peu long.

 

…Et c’est l’occasion de juger de l’application de la réforme des collèges sur pièce.

On ne voit pas très bien le rapport entre les publications d’un éditeur privé et la réforme du collège. Évidement, les manuels scolaires sont censés se fonder sur les programmes qu’ils interprètent et les nouveaux programmes font “un peu” partie de la Refondation de l’école voulue par Vincent Peillon. Quoique. Si on regarde le “manuel” proposé par M. Casali et ses copains, on peut légitimement en douter.

Bref, pour juger de la réforme, le mieux ne serait-il pas de regarder la réforme elle-même, voire les programmes ? Rappelons à toutes fins utiles que les enseignants ne sont pas payés pour suivre les instructions des manuels mais pour respecter les programmes officiels. C’est d’ailleurs à cela qu’ils sont formés. C’est même le coeur de leur métier. Il faut donc croire que madame Boudjhelat, qui annonce dans sa biographie être enseignante, n’a aucune confiance en ses propres collègues pour faire correctement leur travail.
Pire, elle laisse croire (et elle n’est hélas pas la seule…) à l’opinion publique que les professeurs ne font que suivre les manuels.

L’Enseignement Pratique Interdisciplinaire invitant à travailler sur l’électrocution de Claude François a suscité un amusement et une consternation légitimes. Ce manuel de l’éditeur Bordas ne faisait pourtant que respecter l’esprit de la réforme.

Nous ne saurions trop conseiller à madame Boudjahlat de les relire, ces fameux textes de la réforme. Et comme nous sommes des gens sympathiques, nous lui livrons ici celui qu’elle a du louper (ou pas bien comprendre) concernant les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) :

Les EPI s’adressent à tous les élèves du cycle 4. Mobilisant au moins deux disciplines, ils permettent de construire et d’approfondir des connaissances et des compétences inscrites dans les différents programmes d’enseignement. Ils s’appuient sur une démarche de projet et conduisent à une réalisation concrète, individuelle ou collective.” (3)

Donc, oui, cet exercice qui se fonde sur un fait divers vieux de plus de 40 ans était un peu consternant, mais finalement, qu’est ce qui est le plus consternant ? Qu’il ait été désigné comme un EPI par les auteurs et les éditeurs de manuels ? Ou que de nombreux enseignants aient imaginé plus de 3 secondes qu’il s’agissait d’un EPI ?
Où est la réalisation concrète ? Le travail d’équipe ? C’est à la limite une “tâche complexe” de deux ou trois heures. Et quoi qu’on en dise, le sujet a son utilité quand on sait que 200 personnes meurent chaque année électrocutées et que chaque mois, en France, un jeune enfant meurt victime d’une électrocution. Que le cours de physique serve à la prévention, finalement, ce n’est guère choquant. Pas de quoi en faire un #cloclogate

Tout comme cet exercice consistant à transformer en lettre un sms incompréhensible, même pour les élèves.

Le “langage” SMS est un code. Et pas seulement réservé aux adolescents. Le premier SMS date de 1993…. cela fait 23 ans (l’âge de certains lauréats des concours d’enseignement, tiens, puisqu’on en parle…). À l’époque, le nombre de caractères étant limité et les forfaits non illimités, on utilisait un code pour abréger les mots. Donc, plutôt qu’une pratique de d’jeuns, disons qu’il s’agit d’une habitude prise par les pionniers des SMS (qui sont aujourd’hui des “vieux” d’au moins 35 ans) et transmise ensuite… une sorte d’argot technologique en somme. Apprendre à le décoder des SMS et montrer aux élèves qui n’en seraient pas déjà convaincus qu’un code ne fonctionne que si les deux personnes qui communiquent ont le même, pourquoi pas ? Tout enseignant digne de ce nom pourra très bien utiliser cet exercice pour déboucher sur l’idée que le français est un code dont la richesse est préférable. Je ne vois pas où est le souci. Et puis, il n’y a pas de mal à vouloir faire feu de tout bois pour faire écrire des textes aux élèves. Bon, par contre c’est en contradiction avec les idées éducatives du MRC pour qui la seule parole du maître est l’alpha et l’omega de la pratique pédagogique…

Quand des agrégés qui confectionnent les manuels essaient de parler comme des jeunes, essaient de trouver des activités tirées de leur vécu, cela donne des pages navrantes: exercice de maths sur le nombre de smileys utilisés, exercice de « speed-reading », étude de « punchlines » du rappeur Youssoufa comparées aux épigrammes antiques, comparaison entre Hector et un joueur du PSG pour appréhender la notion d’héroïsme…

Les intéressés apprécieront la haute estime que cette dame a pour eux.
Une partie du problème vient peut-être des auteurs de manuels d’ailleurs. Des agrégés, donc censés avoir été formés pour enseigner au lycée général et à l’université rédigeant des manuels pour des collégiens… Puisque les manuels sont sensés proposer des pistes pédagogiques, pourquoi ne pas demander aux principaux utilisateurs de les réaliser ? Les certifiés, qui ont vocation à enseigner au collège ne sont pas assez bon pour ça ? Pourquoi devraient-ils toujours être cornaqués par des agrégés ? Pour faire plus “sérieux” ? Heureusement que tous les éditeurs ne sont pas de cet avis.

Quant à comparer Hector et un joueur du PSG… Et si l’idée était justement de réfléchir au fait que l’un soit plus héroïque que l’autre ? (On vous laisse deviner lequel.)

Les manuels ont été fabriqués pour respecter le contenu des nouveaux programmes mais également les nouvelles modalités de l’architecture pédagogique qui nous viennent du monde anglo-saxon: le spiralaire, le curriculaire, le transdisciplinaire.

“Que d’air ! Que d’air !”
Ce qui est bien avec le jargon professionnel, c’est qu’on peut prendre le temps de l’expliciter. Ce qui coince souvent avec le jargon professionnel c’est qu’il faut justement être un professionnel pour le comprendre. Heureusement, la dame va vous expliquer à quel point ces mots sont épouvantables. Quitte à se mettre le doigt dans l’oeil jusqu’au coude.

Le Spiralaire. Les programmes sont organisés en spirales pluriannuelles. Le Cycle 1 concerne les classes de maternelle; Cycle 2: les classes de CP, CE1, CE2; le Cycle 3: CM1, CM2, 6èm; le Cycle 4: 5èm, 4èm, 3em. (sic)

Par pure charité nous ne relèverons pas l’hérésie typographique que constitue cette dernière phrase….

Nous nous contenterons de conseiller à l’auteur de ces lignes la définition préalable des termes qu’elle conspue.
Pour le spiralaire, il faut aller aller lire Bruner. Selon Bruner, un enseignement efficace doit mettre en avant les idées générales, les principes, les abstractions et autres structures profondes. Ce postulat l’a conduit à définir la progression spiralaire, qui consiste à revenir sur les connaissances acquises précédemment en les enrichissant, en ajoutant à chaque fois des informations plus détaillées.” (4) C’est un truc épouvantable, non ?
Parce que pour madame Boudjahlat, la seule bonne organisation des programmes c’est le chronologique et le linéaire.
Prenons l’exemple d’un cours d’histoire. Si on suit les recommandations de la dame, on fera étudier l’organisation de la République romaine à des gamins de CE2 (pour rappel ils ont 8 ans). Malheureusement, j’ai bien peur que l’importance de la création des tribuns de la plèbe en -493 leur passe légèrement au dessus de la tête. Selon madame Boudjahlat il serait donc préférable de ne leur raconter de l’histoire antique que la vulgate chère à monsieur Casali, et de leur faire croire que le tableau de Royer sur la reddition de Vercingétorix raconte une histoire vraie….
Le spiralaire, c’est justement la possibilité d’approfondir une période historique en fonction de l’âge des élèves.
Et tiens, d’ailleurs, les programmes d’histoire ne sont pas spiralaires. C’est même la seule discipline qui ne l’est pas, parce que des gens comme madame Boudjahlat ont dénoncé tellement fort la fin de la civilisation occidentale induite par les nouveaux programmes qu’on a effectivement récupéré des bons gros programmes chronologiques et annuels.

Les attendus en termes de savoirs et de savoir-faire ne sont plus fixés sur une année calendaire, mais s’échelonnent sur un cycle de trois ans. Le premier intérêt n’est pas d’ordre pédagogique. Il consiste surtout à empêcher le redoublement, que la Cour des Comptes a évalué, en s’appuyant sur un rapport du Haut Conseil de l’Education, à 1,6 milliards d’euros par an.

C’est bien connu. Les capacités des élèves à apprendre dépend de leur date de fabrication…. et les membre du HCE étaient des guignols.
Sauf que toutes les études prouvent que le redoublement est une pratique le plus souvent inefficace.
Ce qu’il produit surtout, ce sont des effets délétères pour les élèves qui redoublent !

[Le redoublement ] “modifie la représentation que les adolescents ont d’eux-mêmes et du métier d’élève : chez la moitié d’entre eux, cette image de soi, ainsi que celle que leur renvoie leur milieu familial, s’est détériorée après une année de redoublement, ce qui a eu des effets démobilisateurs dans l’investissement scolaire chez un quart de l’ensemble des redoublants. Ce sentiment de dévalorisation, intériorisé et peu partagé, est d’autant plus inhibant qu’il est précocement éprouvé car c’est dans l’intimité de chaque enfant mis en échec que se noue et se dénoue le sentiment d’incompétence acquis : l’élève perd confiance en surestimant les problèmes rencontrés et en sous-estimant ses compétences réelles.”(5)

Le coût du redoublement. Parlons-en. Oui, cela coûte cher à l’État pour une plus-value minuscule. Mais on oublie que ce coût est aussi et surtout à la charge des familles.
«Le redoublement, on connaît bien dans la famille. Tous mes (quatre) enfants ont redoublé au moins une fois. Si on comptait les frais que ça fait en plus, ça ferait un « sacré pactole ». A l’école ça va, mais au collège et au lycée, ça coûte cher d’apprendre. Surtout quand on met plus longtemps que les autres.»(5)

Enfin bon, les familles aux RSA n’ont qu’à se priver, c’est quand même de l’avenir de leurs enfant dont il est question.
C’est cela que vous pensez au fond madame Boudjahlat ?

Chiffre hasardeux. Il n’y a plus d’échec, la réussite est juste différée et remise à plus tard. Des enseignants y trouvent leur compte: si une notion n’est pas traitée, il n’y a plus de problème, on part du principe qu’elle sera revue. Il suffit d’effleurer le sujet. Qui sera abordé une autre fois. Parce que les connaissances s’effleurent plus qu’elles ne se traitent.

On voit bien encore une fois que madame Boudjahlat parle de quelque chose qu’elle ne connaît pas. Parce qu’une notion serait étudiée plusieurs fois, elle serait forcément “effleurée la première fois ? Quelle conception bizarre (quoi que poétique !) de l’apprentissage.

Ceci a bien sûr des conséquences sur l’évaluation. Ce mot porteur de discrimination.

Ah oui, c’est vrai dans la réforme il y  aussi le problème de l’évaluation.
L’évaluation par compétence, ça les met en rage, madame Boudjahlat et ses semblables.

Ainsi, le socle commun de connaissances et de compétences instauré par la loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’Ecole du 23 avril 2005 a doucement mais sûrement abaissé le niveau des exigences, parce que la compétence a remplacé la connaissance et le savoir.

Vous essayez de faire croire encore que les connaissances s’opposent aux compétences. Vous n’avez pas honte ?

Des connaissances, c’est solide. Ça s’évalue de façon binaire, c’est facile à noter. On sait : 1 point. On ne sait pas : 0 point. On a une note par élève, on peut les classer : les bons d’un côté, les mauvais de l’autre. Ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. C’est simple. Simpliste. Facile. Mais ça vous plaît. C’est simple : le monde se divise alors en deux camps…. (air connu) et vous vous sentez en sécurité.

Évaluer des compétences, c’est à dire évaluer des connaissances en action, c’est un tout petit peu plus délicat. Parce qu’il faut imaginer une situation pédagogique qui permette de faire cette évaluation. Pour chaque élève. C’est toujours complexe, toujours passionnant, toujours changeant. C’est beaucoup de travail. Mais quand je vois le temps que j’ai perdu à mettre des notes pendant 20 ans, j’ai envie de me mettre une fourchette dans le pied. Évaluer par compétence c’est le seul véritable moyen d’évaluer réellement le travail d’un élève.
Vous me faites marrer avec vos notes. Elles sont tellement crédible que parfois, vous préférez faire une double correction, histoire d’être sûrs d’avoir mis la bonne note. J’ai même lu quelque part que, des calculs ayant été faits, pour avoir la véritable note d’une copie de philo au bac il faudrait 172 correcteurs. Même l’Express et Luc Ferry le disent ! (6)

C’est dommage, il manque à cette diatribe #LeNiveauKiBaisse C’est vrai qu’avec le S4C, la baisse du niveau des exigences est tel que bien malin l’adulte qui oserait affirmer… maîtriser la totalité de ce socle.

On juge de la maîtrise d’un geste répétitif, avec une performance attendue minimale.
On renonce à évaluer la mémorisation

Mensonge ? Ignorance ? Ou volonté délibérée de désinformation ? La mémorisation fait partie du domaine 2 du Socle Commun, de connaissances, de compétences et de culture (S4C) et est au cœur de tous les programmes.

[On renonce à évaluer], la culture

Plus c’est gros plus ça a de chance de passer. Vous avez lu l’intitulé de ce Socle Commun ? C’est quoi le quatrième C du S4C ? (question blanche du jeu des 1000 euros)

[On renonce à évaluer] la mobilisation de savoirs.

C’est pas comme si c’était exactement la définition d’une compétence (cf. supra)

Or la République…

Qui n’est pas synonyme de démocratie, merci de nous le rappeler avec les propos suivants. Sans rire, même mes élèves de 6e savent ça !  La République c’est “l’ensemble des biens, des droits, des prérogatives de la puissance publique et des services propres à un État dont la forme de régime politique est la république. Elle est accessible également à tous ses citoyens et est la propriété collective de tous. Elle s’oppose à la propriété privée, en sorte que tout ce qui n’est pas privé est public, et réciproquement« . (7)

…ce n’est pas l’uniformité et l’égalitarisme idéologique…

(rappel : quand on n’a pas le courage de dénoncer l’égalité il est coutumier d’utiliser le mot égalitarisme) Pour une fois vous avez raison. Une République peut même être une oligarchie, c’est à dire le gouvernement par les plus riches. C’est un peu l’école d’aujourd’hui, non ? Quand on sait combien l’état dépense pour un élève de classe prépa…. (8)

…c’est l’exigence républicaine, la récompense du mérite et du travail.

On a du mal à comprendre la notion d’”’exigence républicaine” sous votre plume…. au vu de la définition de la République précédemment citée. L’exigence d’une école plus coopérative ? Ah non, en fait, pour vous cette exigence républicaine c’est : mérite + travail = résultat. Vous savez que c’est très libéral comme idéologie ?

On est passé de la récompense du « l’important c’est de participer », à la récompense du « il suffit de participer ».

Que ne dirait-on pour tenter un mot d’esprit ! Sauf que tout le monde n’a pas le talent d’un Clemenceau ou d’un Churchill. Nous laisserons donc tomber à plat cette tentative….

Le Transdisciplinaire s’inscrit dans cette logique de compétence. Au travers des EPI, dont on sait maintenant qu’ils se feront aux dépends de l’horaire disciplinaire…

Sérieusement, madame Boudjahlat pense-t-elle ce qu’elle écrit ?  À sa place j’aurais honte de montrer ainsi mon incompétence. Soit elle ne sait pas lire, soit elle a de mauvaises lectures !
À la croire, (et comme il est devenu hélas si courant de le lire) les EPI ne sont pas des enseignements disciplinaires. Regardez le titre qu’elle a donné à son paragraphe. Qu’est ce qu’il y a écrit après “trans- “ ? Concentrez vous, c’est pas facile.
Comme chacun l’aura compris (à moins d’être aussi incompétent que l’auteure de cet article en lecture de textes officiels), les EPI sont une modalité d’enseignement des disciplines. On y traitera donc les questions au programme. Ni plus, ni moins. Juste autrement. Pendant 2 ou 3 heures des 26 heures de cours des élèves. C’est vrai que c’est quand même la fin du monde !

….et dont les enseignants ne sont plus dans les textes que les « animateurs ».

Que de mépris dans le clavier quand madame Boudjahlat saisit ce mot. Sait-elle ce qu’est un animateur ? “L’animateur socioculturel organise de multiples activités. Il les adapte à ses publics, composés aussi bien d’enfants et d’adolescents que de travailleurs ou de personnes âgées.” (9) Nous ne saurions trop lui conseiller d’aller voir de plus près de quoi il retourne. Par exemple, de remplacer un “animateur” dans… je ne sais pas, par exemple un centre d’accueil de personnes SDF. On en reparle après si elle survit à l’expérience.
Hormis cela, et en dehors de sa mauvaise foi, je ne vois pas ce qui l’autorise à dire qu’un professeur de collège, enseignant sa discipline, avec ses élèves, en suivant son programme deviendrait un “animateur” en participant à un EPI. Et c’est tant mieux, car la plupart des enseignants en seraient (nous les premiers) bien incapables !
Ah c’est l’idée d’accompagner la créativité des élèves dans un projet qui chagrine ? Parce qu’on n’a plus l’impression de contrôler tout son petit monde ? Parce qu’on n’est plus le maître qui sait face aux élèves ignorants ? Parce que ça fait mal de venir, une fois de temps en temps, s’asseoir à côté d’un élève pour travailler avec lui ?

L’interdisciplinarité peut être utile, elle ne peut cependant devenir la clef de voute du système scolaire.

2 ou 3 heures sur 26 par semaine, difficile d’y voir une clé de voûte !  (vous ajouterez d’ailleurs un accent circonflexe sur le “u”, ça nous arrache un peu l’œil à lire, on est de la vieille école.)

De Vinci l’affirmait: deux arcs de faiblesse ne font pas un arc de force.

Ah ! Elle a mis du temps à venir la citation d’un homme célèbre pour donner un peu d’honorabilité au propos.
Tiens pour la peine on vous fera cadeau de la nôtre. C’est joli, c’est du Paul Valéry : “La faiblesse de la force est de ne croire qu’à la force”.

Elle consiste à réduire les connaissances à leurs aspects immédiatement pratiques mais surtout à les subordonner à une tâche. C’est l’application de l’idéologie du déconstructivisme. (sic !)

Ah, merci pour cette franche et saine rigolade. Confondre le constructivisme et le déconstructivisme… c’est énorme ! Confondre Piaget, l’épistémologiste et Philip Johnson, l’architecte, il fallait la faire. Vous l’avez faite. Bravo !

Il ne faut plus analyser le genre littéraire d’un texte, les temps verbaux, les champs lexicaux, l’époque de sa rédaction. Non, les élèves doivent juste en humer l’esprit général. Sans borne fixe ou volonté de construire une culture. Tout ceci dans un relativisme abolissant le temps et le genre: dorénavant, un élève de 5ème aura vu dans un panachage qui donne le tournis: Ulysse, Mandela, des héros du Trône de Fer, du Seigneur des Anneaux, Usain Bolt, Roland. La production attendue ? Elaborer une bande-annonce pour un film de super-héros. Les élèves ne doivent pas s’ennuyer.

Vous le faites exprès ? Au risque de nous répéter, avez vous lu les textes dont vous parlez ? Citons simplement cet extrait des programmes de français du cycle 4 (5e à 3e) :
Cet enseignement s’organise autour de compétences et de connaissances qu’on peut regrouper en trois grandes entrées :
– le développement des compétences langagières orales et écrites en réception et en production ;
– l’approfondissement des compétences linguistiques qui permettent une compréhension synthétique du système de la langue, incluant systèmes orthographique, grammatical et lexical ainsi que des éléments d’histoire de la langue (en lien avec les langues anciennes et les langues vivantes étrangères et régionales) ;
– la constitution d’une culture littéraire et artistique commune, faisant dialoguer les œuvres littéraires du patrimoine national, les productions contemporaines, les littératures de langue française et les littératures de langues anciennes et de langues étrangères ou régionales, et les autres productions artistiques, notamment les images, fixes et mobiles.

En effet : quelle horreur ! Faire dialoguer les œuvres à travers le temps et l’espace ! Mais vous n’y pensez pas très chère !

La logique est de susciter l’intérêt des élèves pour les enrôler dans une tâche complexe, dans une logique de projet collectif.

La logique est dans la logique. Le collectif, c’est le mal. Sauf que le collectif c’est définition même de la République dont madame Boudjahlat se gargarise pourtant. Donc la République c’est le mal ? Pourtant, la société toute entière est un projet collectif. Et dans les grandes écoles qui vous sont si chères, elles sont au cœur de la formation !(10)

La Ministre de l’Education a ainsi déclaré:  » Les EPI feront la part belle au travail d’équipe, à l’expression orale, à la conduite de projet…Toutes ces compétences si recherchées sur le marché du travail et trop peu développées par notre collège(1). » Les EPI sont le moyen coercitif de réduire de réduire l’école à la formation à la reproduction de compétences de moins en moins scolaires, de plus en plus émotionnelles et comportementales. L’école n’instruit plus, elle occupe et divertit.

À moins d’être une chèvre, on saisit mal le lien entre ces trois phrases. Le projet c’est le divertissement ? Allez dire ça aux élèves de l’école des Mines (10).  Pas certains que ces élèves de 4e qui ont cette année expérimenté les EPI les ait trouvés plus divertissants qu’instructifs. Rédiger un corpus de lettres “à l’époque de la révolution française”, c’est juste pour rigoler. Faire des recherches sur des notions ou des événements historiques, lire, écouter le professeur (si ! si ! c’est incroyable !), c’est pour rigoler.
Rédiger des billets de blog sur le thème de la notion de progrès technologique c’est carrément la poilade parce qu’on peut mélanger l’histoire et la technologie, voire même (horreur ! malheur !) réfléchir par soi même. Bidonnant, non ?

C’est aussi l’obsession libérale du projet aboutissant à une production impossible à évaluer individuellement, sous la forme d’une affiche, d’un diaporama, d’un livret.

À se demander qui est la plus obsédée ici…. On ne peut donc pas évaluer individuellement un écrit ? N’y aurait-il pas ici confusion ici entre la tâche et le support ? Madame Boudjahlat postule donc qu’on ne peut pas “instruire” en faisant travailler vraiment les élèves ?

Le curriculaire. «  Le curriculum s’intéresse donc à la totalité et à la réalité du cursus des élèves sur l’ensemble des années de scolarité ainsi que sur l’ensemble des enseignements qu ‘il est appelé à suivre. Il offre souvent matière à un travail local, à des négociations, qui sont autant de possibilités pour que les acteurs s’en saisissent. (2) »

Allez ! On est sympa, on vous donne une piste de travail…
Diverses organisations internationales mettent ainsi en œuvre officiellement des programmes qui placent le « curriculum » au centre, à l’image du « Programme pour l’éducation de base en Afrique développé par l’Unesco » (BEAP en anglais) et le Bureau international de l’éducation (voir aussi les documents de travail du BIE sur le curriculum).
Le curriculum répond, dans ces programmes, à une acception large et prescriptive, qui est loin de se réduire à une façon de nommer les programmes d’enseignement, qu’on décrit plus souvent, au sens restreint, avec le terme de « syllabus ».
Dans d’autres pays francophones, comme le Québec ou la Belgique, le curriculum est non seulement un objet de réflexion pour les chercheurs mais aussi un outil de politiques éducatives et un mot familier aux acteurs
éducatifs. “(11)

La fin de cet extrait est très intéressant: la finalité est bien l’adaptation à chaque élève et à chaque territoire, préoccupation louable s’il s’agit de partir d’une analyse fine de la réalité pour amener à un haut niveau d’exigence. Il s’agit plutôt d’adapter ce qui est attendu de l’élève en fonction de ce qui peut être espéré d’un élève-type de ce territoire. Lors d’une interview récente sur BFM TV, la Ministre de l’Éducation a eu recours à un élément de langage nouveau: « les singularités territoriales ». Un élève du « département de la Normandie » (sic) ne sera pas intéressé par l’enseignement de l’Allemand par exemple. Parce qu’il en est éloigné. C’est une rupture d’égalité entre les enfants de France, à qui il sera donné selon la catégorie CSP de leurs parents. Et en effet, qu’est-ce qu’un élève de collège classé Réseau D’Education Prioritaire pourrait faire du Latin ?

Parce que jusque là, chacun le sait, tous les enfants avaient droit aux mêmes enseignements, aux mêmes moyens, peut-être ? On ne nous trompera pas : ce qui gêne ici ce n’est pas l’apparition d’inégalités nouvelles mais bien la disparition de certaines inégalités entre les élèves, qu’on se donnait bonne conscience à tolérer en s’appuyant sur la notion chimérique de mérite..

Il s’agit bien d’adapter l’offre éducative à la sociologie des habitants des territoires, on comprend alors pourquoi l’académie de Paris a pu elle, maintenir les classes bilangues. Contrairement à celle de Normandie.

Là, on est d’accord pour critiquer cet état de fait : le ministère n’aurait pas dû céder aux amis de madame Boudhjalat et supprimer autant de classes bilangues.

Mais faudrait vraiment nous prendre pour des courges que d’essayer de nous faire croire qu’aujourd’hui, un élève de ce collège là : http://lyc-jb-say.scola.ac-paris.fr/ a les mêmes chances de vivre une scolarité ambitieuse et épanouie qu’un élève de ce collège là : http://www.clg-massenet.ac-aix-marseille.fr/spip/ (et ce malgré tout l’enthousiasme des collègues qui y travaillent ?)

L’approche curriculaire permet de prétexter la construction de parcours individualisés et personnalisés, alors qu’il s’agit d’assigner à résidence les élèves dans un misérabilisme qui est devenu une marque de fabrique de ce gouvernement.

Ah, mais en fait, ce texte n’est pas un texte sur l’éducation, ni sur les manuels scolaires (dont on a au final très peu parlé) C’est un texte politique ! (C’est doublement dommage parce que maintenant, il va falloir qu’on refasse un billet pour parler véritablement des manuels scolaires…. !)
Pourtant, pendant 5 années de présidence UMP, madame Boudjahlat n’a que je sache pas levé un seul petit doigt pour dénoncer la disparition de la formation des enseignants, les 60 000 suppressions de postes et la baisse drastique des moyens… Devinez pourquoi ?

On comprend qu’il soit à l’origine de l’idée de faire chanter un rappeur pour le centenaire de la bataille la plus meurtrière de la Grande Guerre, le jeune-type fantasmé est un auditeur d’Ado FM incapable de s’intéresser à autre chose. Abaissons nous, ne l’élevons surtout pas.

1)http://www.lejdd.fr/Politique/Najat-Vallaud-Belkacem-Le-probleme-c-est-la-passivite-des-eleves-au-college-731592, NVB dans le JDD – 10 mai 2015

2) http://www.education.gouv.fr/archives/2012/refondonslecole/wp-content/uploads/2012/09/consulter_la_comparaison_internationale_sur_les_programmes1.pdf

Pour faire plaisir à la mère de l’un d’entre nous, nous éviterons de commenter ce dernier paragraphe, dont le caractère pathétique pourrait nous amener à des paroles que la décence réprouve.

Nous conclurons donc ainsi : faites attention à ce que vous lisez… c’est pas parce que c’est écrit sur internet que c’est vrai !

 

[Cet article a également été publié sur le blog de Laurent Fillion sous le titre « Les manuels, la réforme du collège et la « spécialiste ».]

 

_________________________

 

1 –  http://www.huffingtonpost.fr/fatiha-boudjahlat/les-manuels-scolaires-nouveaux_b_9982766.html

2 –  https://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_r%C3%A9publicain_et_citoyen

3 – http://eduscol.education.fr/cid99750/epi.html

4 – https://zestedesavoir.com/tutoriels/604/la-pedagogie-pratiques-efficaces-et-theories-pedagogiques/1009_constructivisme-pedagogique/4197_theories-de-bruner-et-pedagogies-par-decouverte/

5 – http://www.education.gouv.fr/archives/2012/refondonslecole/wp-content/uploads/2012/07/rapport_hcee_n_14_le_redoublement_comme_moyen_de_traiter_les_difficultes_scolaires_au_cours_de_la_scolarite_obligatoire_decembre_2004.pdf

6 – http://www.lexpress.fr/actualite/societe/bac-de-philo-une-copie-dix-correcteurs-pour-quelle-note_899958.html

7 – https://fr.wikipedia.org/wiki/République

8 – http://www.education.gouv.fr/cid11/le-cout-d-une-scolarite.html%23la-depense-moyenne-par-eleve

9 – http://www.onisep.fr/Ressources/Univers-Metier/Metiers/animateur-socioculturel-animatrice-socioculturelle

10 – http://www.mines-paristech.fr/Formation/Cycle-ingenieurs-civils/Cursus/Projets/

11 – http://ife.ens-lyon.fr/vst/DA-Veille/53-avril-2010-integrale.pdf

 

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Débrouillez vous !

Je demande souvent aux élèves de lire des textes. D’abord parce que ça vient compléter tout le super boulot que font certains de mes collègues pour améliorer les compétences de lecture des élèves et puis tout simplement parce que c’est une bonne partie des supports de l’histoire et de la géographie.

J’aime bien donner les « vrais » textes. Pas ceux qu’on trouve dans les manuels et qui sont déjà édulcorés. Pourquoi un élève, même un élève de 6e ou de 5e, n’aurait-il pas droit à la lecture de documents authentiques ? Sauf que forcément, la lecture d’un document authentique c’est souvent un peu plus compliqué, tant sur le plan de la syntaxe que du vocabulaire.

Antiquité

La solution que j’utilisais jusqu’à présent ne fonctionnait pas vraiment bien. Je faisais la liste des termes qui me semblaient compliqués à comprendre et je faisait une liste de définitions en dessous du document.
Mais bon, les élèves ils ont tendance à lire les choses dans l’ordre. Et lire un texte en même temps qu’on doit aller chercher plus bas la définition pour comprendre ce qu’on lit, c’est le meilleur moyen pour mettre quelqu’un dans le pétrin, sauf quand on a à faire à un très bon lecteur.

Moyen Âge

La première amélioration, ça a été de mettre les mots de vocabulaire avant le texte. Ça fonctionnait mieux pour pas mal d’élèves. Mais j’en retrouvais toujours quelques uns, coincés parfois même dès la lecture des définitions, qui finissaient pas m’avouer « Madame, je comprends rien. » Parfois accompagné d’un « de toute façon j’y comprends jamais rien » / « Je suis nul » qui accompagne souvent le sentiment d’incompétence acquise, un des pires boulets contre lequel un enseignant ait à se battre.
Quand un élève vous dit « je ne comprends rien », c’est pas vrai, hein. Il comprend des trucs.
Mais il y a quelque chose dans ce qu’il a lu qui lui pose un tel problème qu’il ne voit plus le reste. À côté de ça, l’arbre qui masque la forêt c’est du nanan.

Époque moderne

J’ai appris (je ne sais plus où ni par qui, mais je lui dois une reconnaissance éternelle) qu’il ne faut jamais répondre dans ce cas « Qu’est ce que tu ne comprends pas ? », parce que la réponse sera invariablement « Tout ». Alors que si vous posez la question autrement : « Qu’est ce que tu comprends ? », non seulement vous permettez à l’élève de prendre confiance en lui (il n’est pas si « nul » que ça puisqu’il a compris des choses), mais en plus, vous pouvez facilement cerner ce qui pose réellement problème.Et le lui expliquer.
C’est fou comme ça change tout.

Sauf que.
Sauf que, ça ne suffit toujours pas.

Parce que si Kévin a compris tous les mots, a tout lu, et peut faire ce qu’on lui demande de faire à partir du texte, je me retrouve avec Jessica, Manfred et une bonne flopée d’autres qui vont perdre (et me faire perdre) un temps fou à comprendre ce qui les empêche de lire ce texte. Et dans 90 % du temps ce sera à cause de mots dont je n’aurai jamais imaginé qu’ils puissent leur poser problème : un verbe un peu rare conjugué, un mot qu’ils n’ont jamais croisé, etc.

Époque contemporaine

Si je vous raconte tout ça c’est parce que depuis quelques semaines, j’ai trouvé un truc qui fonctionne du feu de dieu. Enfin quand je dis « j’ai trouvé », je suis certaine que plein de gens parmi vous le font déjà. Encore une fois je me retrouve bien en peine de pouvoir dire grâce à qui j’en suis arrivée là. Même si je pense qu’un certain prof de maths du calaisis n’y est pas étranger…

Depuis quelques semaines, quand je leur donne un texte à lire, je ne leur donne pas de vocabulaire. Et je ne vais pas leur expliquer les mots. Et ils arrivent tous à lire les textes. Tout seuls.
Enfin, je veux dire, sans moi (ou presque).

Depuis quelques semaines, quand ils ne comprennent pas un mot, ils se lèvent (Horreur ! Malheur !) et vont l’écrire au tableau. Et d’autres vont écrire la définition du mot, soit parce qu’ils la connaissent, soit parce qu’ils ont été la chercher dans un des dictionnaires mis à leur disposition. Bon, je surveille du coin de l’œil si les définitions sont correctes. Et parfois il m’arrive de venir écrire une définition quand un mot reste orphelin trop longtemps.

En essayant ça la première fois, je me suis dit que je prenais le risque que les gamins en difficulté aient un peu les boules de venir écrire au tableau pour demander une définition et que les élèves « à l’aise » viendrait « se la péter » au tableau. Sauf que ça ne s’est pas passé comme ça. Tous les élèves, sans distinction, passent au tableau pour demander ou pour aider. Parce qu’il y a toujours au moins un mot qui leur pose problème et parce qu’ils sont tous compétents.
Et moi j’ai tout mon temps pour les aider dans le vrai boulot, celui de l’étude d’un texte historique ou géographique.

Encore une preuve que le principe didactique « faire faire aux élèves ce qu’on pourrait faire soi-même » est une sacré martingale pédagogique !

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L’AP en classe entière… impossible ?

Désolée de ces quelques mois de silence, bien remplis par ailleurs (je vous raconterai).
Par contre, ce billet, j’en approuve chaque syllabe, alors je vous en fais profiter.
Merci Guillaume et Laurent !

Le blog de Guillaume Caron


seulVoilà un des arguments préférés du moment : il est impossible de faire de l’AP en classe entière (tout en affirmant par ailleurs “on le fait déjà” ; on n’est plus à une contradiction près).

Levons plusieurs malentendus et  (parce qu’on n’est pas obligé d’attendre le grand soir pour commencer à avancer et que les établissements peuvent faire le choix d’utiliser les marges ailleurs), explorons cette idée d’impossibilité supposée d’AP en classe entière.

→ Il existe des heures de marge qui peuvent être utilisées en AP pour alléger la gestion du groupe-classe.

Ces heures-marges (2h45 en septembre 2016, puis 3h en septembre 2017, par classe et non pas par niveau de classe) permettent de travailler l’AP en groupes restreints ou en co intervention. Parce que, soyons clairs,  travailler en effectifs réduits ou en co-intervention, c’est évidemment plus facile. Mais cela n’a pas de sens si le contenu des séances de…

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Chère APHG…

Ma chère APHG, tu es une institution puisque tu es plus que centenaire. J’aime beaucoup les vieilles dames, en particulier parce que le temps qui passe fait que je vais finir par en devenir une, moi aussi. Mais tu sais, des fois, quand on vieillit, le corps fonctionne encore bien mais on perd un peu la tête. C’est un peu comme ça que je te vois, chère APHG, certains de tes membres sont très honorables, mais tu branlottes du chef.

Ce matin, j’ai lu ton éditorial qui m’a confirmée dans mon diagnostic.

Cet éditorial commence par ce que tu appelles une « fable »… tu sais un peu comme ces histoires que racontent les vieux mais qui n’ont ni queue ni tête. Ça commence normalement, c’est l’histoire de Tata Jacqueline et de Tonton Hubert, mais au bout d’un moment tu parles de la fois où la cousine Héloïse avait fait brûler la soupe et puis au bout d’un moment on ne comprend plus rien. Tu précises pourtant que « Toute ressemblance avec des personnes réelles, des événements ou des lieux serait pure coïncidence« , ce qui dans ce contexte précis signifie que tu vas comparer le collège d’avant et le collège de demain. Sauf qu’on ne comprend pas très bien de quel collège tu parles. Ça ressemble à celui d’avant 74, et puis en fait non, mais peut-être que si quand même.
Et puis ça dure, ça dure…. 4000 caractères quand même ! On sort de ce pensum un peu déboussolé. On hésite toujours à dire à Mamie Chantal qu’on a rien compris à son histoire. Mais comme la suite passe du coq à l’âne, on oublie ce qui précède.

Ma chère APGH, dans cet éditorial (les éditorialistes devraient te faire un procès rien que pour avoir donné ce titre à ton texte indigent), tu nous affirmes que c’est grâce à toi que « La réforme a pris en compte la chronologie« , que « Les modules optionnels ont disparu » et que « La liberté pédagogique de l’enseignant est affirmée« .
Tu vois Mamie (je peux t’appeller « Mamie » ?), c’est quand on se glorifie de trucs dont on ne devrait pas être fier qu’on devrait commencer à se poser des questions.
Et puis confondre le ministère et le conseil supérieur des programmes, quand même… je comprends que papy JP le fasse, mais toi, quand même… tu pourrais faire un effort !

Effectivement, en partie (mais en partie seulement, hélas !) grâce à toi, les programmes (qui n’ont jamais été autres que chronologiques depuis au moins mes 30 ans d’enseignement), qui s’étaient un peu ouverts à une histoire globale, ouverte, moderne, enthousiasmante sont (presque) redevenus des petites choses étriquées, engoncés dans un roman national désuet. La première version des programmes qui considérait que les enseignants étaient des praticiens responsables de leur disciplines sont redevenus des exécutants serviles, des profs de dates… Si j’étais toi, je ne m’en vanterai pas.

Ensuite tu parles de la réforme, enfin de ce que tu as compris de la réforme. Mais tu évoques les classes de Terminales S ! Tu vois bien que tu dis n’importe quoi…. que tu mélanges tout.
Tu parles de « la mise en avant démesurée des EPI » qui seraient présentés comme des « remèdes miracles ». C’est vrai… de 2h à 3 heures sur 26 heures de cours, c’est vraiment démesuré. C’est vrai quoi. Mais tu dois encore compter en anciens francs, je vois que ça comme explication. Quand tu parles des « horaires de plus en plus réduits », c’est que tu as du lire les circulaires sans mettre tes lorgnons, puisque les EPI sont des enseignements disciplinaires.

Ma chère APHG, à quoi imputer ton aveuglement sur le fait que tu serais la seule à proposer des formations ? A la rancoeur de voir que tu n’as pas été choisie comme opérateur majeur des formations nécessitées par cette réforme ? Tu l’avais déjà exprimée dans un texte en octobre dernier*. Visiblement, la pilule ne passe pas. Mais faut comprendre le ministère vu tout le mal que tu dis de lui, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il n’ait pas tellement envie de bosser avec toi. On n’a pas envie de nourrir le chien qui vous mord. Mais sois rassurée, Mamie, il y a beaucoup de gens compétents qui seront là pour le faire.

Ma chère APGH… quand je te vois écrire des trucs pareil…. vraiment tu me fais pitié.

 

———

*Extrait : « La réforme du collège a été brutalement imposée, au mépris de toute prise en compte de l’expérience du terrain et en dépit des remontées très négatives venant des établissements qui l’ont déjà expérimentée. Elle vient de faire un premier dégât rien moins que collatéral avant même son entrée en vigueur dès la rentrée 2016, décrétée, contre toute raison et tout bon sens. Conformément à la logique anti-disciplinaire qui l’inspire et la structure, elle prive en effet pour cette année les professeurs de collège qui s’y étaient inscrits avant l’été des stages de formation continue mis en place par l’APHG et d’autres associations homologues. Les instances rectorales ont opposé un refus systématique aux demandes des enseignants au motif de la priorité absolue à donner, dans les plans académiques de formation, aux stages laborieusement mis en place par l’Institution, pour former les personnels à la réforme. »

 

 

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Former des enseignants, une tâche complexe.

La Refondation de l’École initiée par Vincent Peillon s’appliquera à partir de la rentrée 2016. C’est sans doute la réforme la plus ambitieuse qu’ait connue la maison Éducation Nationale depuis sa création, à la fois parce qu’elle propose une vision globale de ce que doit devenir l’école de la République et aussi parce qu’elle se donne des moyens inégalés pour la mettre en œuvre.

Parmi les moyens engagés, l’effort de formation est impressionnant. Six journées de formations proposées à tous les enseignants des collèges (ne mesurant qu’au doigt mouillé, je dirais que cela représente plus de 250.000 personnes et donc, 1.500.000 journées de formation). Et pour la première fois, on a l’intelligence d’organiser ces formations en amont de l’entrée en vigueur des textes.

Sauf que….
Sauf que former des enseignants, c’est le truc le plus improbable qui soit.

Je ne vais pas m’appesantir sur les discours et les méthodes de ceux qui s’opposent par principe à la réforme, refusent cette formation et qui prétendent représenter 80% des enseignants. Cette intersyndicale ne représente que 80% …. des 40% d’enseignants qui se sont exprimés lors des dernières élections professionnelles. Soit donc seulement 30% des enseignants ! Grains de sables ou chevaux de Troie ne m’intéressent donc guère.

Les enseignants sont des professionnels de la formation, par essence même. Et c’est justement là que ça se complique.

Un élève va en cours. Un adulte va en formation. Les enseignants s’ils le souhaitent peuvent suivre des stages…. Le changement de terme cache beaucoup de non-dits qui me turlupinent depuis un moment.

Regardons d’abord la théorie.

Un cours, c’est un exposé de connaissances. Un spécialiste d’un domaine s’adresse à un public qui est, par définition, moins savant, mais qui le sera, théoriquement, davantage à l’issue du cours.
Une formation, c’est un moment d’acquisition ou de développement de compétences professionnelles. On se forme à de nouveaux produits, à de nouvelles techniques…
Un stage, c’est un moment de pratique professionnelle. On établit un contrat entre un maître de stage et un stagiaire, qui donne lieu à un rapport de stage et à une évaluation.

Les enseignants sont initialement formés à l’acquisition d’un haut niveau de connaissances dans une ou deux disciplines et sont ensuite chargés de transmettre une partie de ces connaissances à un public de jeunes adolescents (je parle pour le collège), suivant un programme national préalablement établi. Les enseignants savent donc « faire cours » et le seul type de formation (au sens large) dont ils auraient donc besoin c’est de « cours » afin de mettre à jour leurs connaissances, en assistant à des conférences menées par d’éminents spécialistes de leurs disciplines.

Leur formation continue est généralement désignée par le vocable « stage ». Des stages sans contrats, sans pratique professionnelle et sans évaluation. Donc, ce ne sont pas des stages mais on les appelle comme ça.

Pour accompagner la réforme du collège, ce sont donc des formations qui sont proposées aux enseignants. Pour accompagner le changement des pratiques professionnelles. Ces formations sont en particulier prévues pour aider à la mise en œuvre des Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) mais surtout l’Accompagnement Personnalisé (AP) qui est au cœur de cette volonté de refondation de l’école et qui est, pour le coup, le point le plus « révolutionnaire » de la réforme.

Sauf que pour vouloir faire évaluer sa pratique professionnelle, il faut en voir la nécessité. Enseigner est un métier complexe, difficile. Et quand on a réussi à trouver un mode de fonctionnement qui permet de travailler à peu près sereinement, c’est pas facile de voir arriver un projet qui vous propose de modifier cet équilibre. Au mieux, ça fait peur. Au pire… ça fait peur aussi.

Étant donné que la réaction normale de l’humain face à la peur, depuis qu’il est descendu de son arbre, est le rejet et/ou la fuite, la réaction face à ces formations est le rejet ou la fuite.

En fait, à bien y réfléchir, quand j’entends des collègues me dire que « les stages c’est nul », il ne parlent jamais des « stages-cours » mais toujours des « stages-formations ». Et les formations proposées par l’institution font rarement le plein.

En même temps, être « formateur d’enseignants » c’est vraiment un truc casse-gueule. Justement à cause de cette peur/rejet.
Quand on est formateur, on est en général convaincu que ce à quoi on vient former les gens est une bonne chose, un progrès. Le plus souvent même on pratique dans nos classe ce dont on va parler. Vous pourriez penser que justement, puisqu’on le pratique, on va montrer que c’est positif et que les collègues vont alors cesser d’avoir peur. Mais non en fait. Parce que vous pourrez toujours montrer que c’est possible et positif, ils vous répondront toujours que c’est parce que c’est vous, parce que ce sont vos élèves et que c’est pas reproductible avec leurs élèves à eux, dans leur établissement à eux, avec leurs collègues à eux… À de rares exceptions près, qu’on croisera de préférence quand ces formations ont lieu avec des gens qui ont choisi de venir en formation.

Les formations pour la mise en œuvre de la réforme du collège ne se font pas sur la base du volontariat. C’est à la fois inévitable et problématique.

C’est sans doute pour cela que les formateurs volontaires ne se bousculent pas au portillon.

Et que si mes collègues enseignants avaient un peu de décence, ils essaieraient au moins de ne pas leur compliquer la tâche.

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Classé dans Bavardage, enseignant

De quels enfants rêvons nous ?

Fin novembre, c’est la saison des marchés de Noël et des bulletins.
Ah qu’il est loin le temps des grands Kalamazoo qui encombraient les salles des profs à partir de la fin novembre….

Méthodes

Pour compléter les bulletins des élèves, il y a deux méthodes. La méthode « précoce » et la méthode « tardive ».

La méthode « tardive » consiste à essayer d’être la dernière (ou le dernier selon le cas) à les remplir. Inconvénient, on risque de se faire chopper par la patrouille et de se retrouver convoqué chez le chef pour subir le savon « Vous n’avez pas rempli les bulletins de la 3e C, Madame. Je ne peux pas éditer les bulletins ! », essayer maladroitement de se trouver une excuse (et à force, il faut savoir être imaginatif) et de promettre de les faire dans l’heure.
Le gros avantage (et le seul finalement) de cette méthode, c’est que si on n’a rien à dire sur Jessica, on fait un résumé de ce que les autres ont déjà écrit, sans trop de risques. Et en plus on peut faire du mauvais esprit quand le prof de français fait une faute d’orthographe (appelée aussi, diplomatiquement, une « faute de frappe »).
Cela dit, je comprends certains collègues, en particulier les profs d’arts plastiques ou d’éducation musicale qui interviennent dans 18 classes, une fois par semaine (dans le meilleurs des cas) et pour qui il est difficile de faire une appréciation réelle de tous leurs élèves (18×25, je vous laisse faire le calcul).

La méthode « précoce » consiste à être parmi les deux ou trois premiers à compléter ces f***us bulletins. Être le premier c’est carrément stylé. Parfois les grands adeptes de cette méthode ce sont les profs d’arts plastique et d’éducation musicale, parce qu’ils ont 18×25 (comment ça vous avez pas encore fait le calcul ?) bulletins à remplir et qu’ils faut qu’ils s’y prennent avant la Toussaint pour avoir fini à temps et échapper à la case « chef » sus-mentionnée.

J’ai longtemps été adepte de la méthode « tardive » (et ça m’arrive encore mais uniquement parce que je n’ai pas percuté que le marché de Noël avait commencé et que le conseil de la 5eB c’est demain). J’attendais que tout le monde ait complété les bulletins parce que je me disais que si je n’écrivais pas un truc qui ressemblait à ce que les autres écrivaient c’est que je devais m’être trompée sur le compte de Manfred. Heureusement, aujourd’hui, je suis une grande fille et j’assume mieux ce que j’écris sur les gamins.

On s’y met… ou pas

Alors maintenant, je suis généralement adepte du remplissage précoce (sauf cas mentionné précédemment). Parce que ça m’évite de lire ce que les autres vont écrire. Ça m’est quasiment recommandé par la faculté de médecine en fait.

Tout à l’heure, j’étais bien partie. Trois classes de faites, une semaine en avance… et j’attaquais la quatrième. Mais pour celle là, des collègues m’avait déjà devancée.
Je suis retrouvée à lire certaines appréciations. J’aurais pas du.
J’ai prononcé à voix haute quelques jurons bien sentis (que je vous le rappelle, ma mère m’a interdit d’écrire ici), j’ai mis un coup de poing sur la table (et réveillé le chat), et je suis sortie dehors. Il faisait nuit, il faisait un peu froid, mais je n’ai trouvé que ça pour calmer ma colère. Quand j’ai commencé à avoir vraiment froid, je suis rentrée. Je me suis assise cinq minutes dans le salon et j’ai réfléchi. J’ai fermé le logiciel de bulletins et je me suis mise à écrire ce que vous lisez.

Je réalise que ces appréciations nous racontent ce que devraient être les élèves. Et qu’ils ne ressemblent pas à ça la plupart du temps. Forcément.
Ce devrait être des enfants toujours calmes voire silencieux, bien rangés, obéissants au doigt et à l’œil, travaillant sans relâche même quand leurs résultats sont catastrophiques, gardant la foi du charbonnier devant l’enseignant. Des enfants domestiqués, soumis, formatés. Des enfants sans lien avec l’extérieur, sans vie hors de l’école. Des enfants sans rires, sans imagination. Des enfants à qui on a coupé les ailes. Des enfants imaginaires.

Pourquoi ?

Attention, je ne dis pas que TOUS mes collègues font n’importe quoi avec les bulletins scolaires. C’est comme dans les chansons de Didier Super… heureusement, « y’en a des biens ».
Mais il y en a qui font pire que n’importe quoi.

Il y en a qui sont capables d’écrire sur le bulletin d’un enfant autiste qui galère à gérer ses émotions, qu’il est « ailleurs »…
Sur celui d’un chouette gamin enthousiaste qu’il est « agité »…
Sur celui d’un autre (qui a visiblement un trouble non encore diagnostiqué) qu’il ne fait pas « preuve de volonté »…
Sur celui d’un TDA/H qu’il ne tient pas en place…
Sur celui d’une gamine qui souffre de troubles osseux incurables qu’elle a du mal à se concentrer…
Sur celui d’un môme SDF qu’il manque de sérieux…

Je lis ces « appréciations », je m’imagine à la place de certains parents et je ressens la détresse qu’on peut ressentir quand la chair de votre chair est ainsi jugée. Alors qu’on fait du mieux qu’on peut. Mais qu’on ne remplacera pas le parent décédé, qu’on a un boulot de m****, ou qu’on ne peut même pas offrir un toit à sa famille…
J’imagine les parents défaillants, confortés dans l’idée que leur gamin ne vaut rien.
Je me mets à la place du môme et je vois déjà se pavaner cet horrible prédateur qu’on nomme « sentiment d’incompétence » et qui vous dévore quand une personne qui a autorité sur vous, qui « sait », vous juge de la sorte…
Je suis partagée entre la rage et la tristesse.

C’est une jeunesse angoissée, peu sûre d’elle, docile et formatée dont on rêve dans les salles des profs ? Où sont les conseils ? Où est l’exigence bienveillante ? Où est le soutien ? L’accompagnement ?

Tous les ans je lis ce genre de choses.
Tous les ans je suis en colère.
Tous les ans je vais défendre MES élèves à TOUS leurs conseils de classe.
La semaine prochaine, je ressors mes gants de boxe.

 

NB : Il y a cinq ans, presque jour pour jour, j’avais déjà écrit à propos des bulletins scolaires.

* J’ai cherché une photo pour vous montrer à quoi ça ressemble un Kalamazoo, chers Keskelledits, mais je n’ai rien trouvé. Tout juste un fragment de bulletin manuscrit sur cette page, dont je vous conseille d’ailleurs la lecture. Si vous en avez une, envoyez la moi, je la rajouterai.

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Classé dans énervée, évaluation

Pas de mot

Ce que je vais vous raconter aujourd’hui s’est vraiment passé. Et ça s’est vraiment passé dans la même journée. Autant vous dire que quand on sort de sept heurs de cours avec ça en plus sur le dos, c’est compliqué. Il n’existe pas de mots dans la langue française pourtant riche, pour décrire un état d’esprit dans lequel on est à la fois fatiguée, écrasée par un épouvantable sentiment d’impuissance, effrayée par une énorme responsabilité et soulagée devant ce qu’on espère être un premier pas. Y’a pas de mot.

Kévin

Kévin est arrivé au collège il y a quelque temps. Je l’avais croisé avec son petit frère et sa mère, une dame charmante, quand elle était venue l’inscrire au collège. Kévin en cours, ça se sent, c’est un enfant intelligent qui n’a pas tous les codes. Il a de la culture, il s’exprime bien mais supporte mal la contrainte. Si je dois lui faire une remarque, je le fais avec précaution parce que j’ai l’impression d’appuyer juste à côté du bouton rouge qui va déclencher la guerre nucléaire.
Vendredi soir, à la fin du cours, je venais de distribuer le plan de travail et les devoirs à faire pour mardi et j’ai pris Kévin à part. Pour lui dire que je savais. Et que pour les devoirs on s’arrangerait. Que la vidéo, il la regarderait en début d’heure, sur mon ordinateur portable, rien que pour lui. Il avait la tête baissée. Je l’ai senti un peu mal à l’aise mais aussi un peu soulagé.
Kévin, il n’a pas de domicile fixe. Il a dormi à l’hôtel ces derniers temps mais on m’a dit qu’en ce moment sa famille n’est plus hébergée. Je le regarde partir et j’ai envie de pleurer mais je peux pas parce qu’une autre classe arrive.

Manfred

Manfred, je l’ai croisé pour la première fois ce vendredi là. J’en avais entendu parler parce que quand un élève arrive dans un collège après un conseil de discipline, ça se sait. Et que j’avais déjà entendu des choses sur lui de la part des collègues qui l’avaient déjà eu en cours. Pour tout vous dire c’était pas très élogieux.
Manfred, il fait une tête de plus que la plupart des élèves de sa classe. Il détonne un peu. Il a un beau sourire, on dirait un lycéen. Il s’installe rapidement sans rien dire et discute à voix basse avec son voisin. Il n’y a rien dans son cahier, sinon la trace de quelques pages arrachées. Comme on est en train de finir un chapitre, je l’invite à venir regarder une vidéo sur le thème du cours, histoire de ne pas perdre son temps. Il y va et écoute avec application puis retourne à sa place.
L’après midi je le retrouve avec sa classe (ils ont double dose d’histoire-géo le vendredi). Il est moins concentré, moins souriant. Je suppose que la journée s’est moyennement passée pour lui. Pendant que les autres finissent leurs travaux, je prends le temps de discuter avec lui. Il me dit qu’il n’aime pas l’école. « Être là, Madame, pour moi, c’est comme être en prison. Vous comprenez ? ». Quand un môme vous dit ça en vous regardant droit dans les yeux, c’est hyper violent mais il me dit ça avec sa gueule d’ange et un sourire fatigué. Et moi tout ce que je trouve à lui dire c’est un truc du genre « On va essayer de les ouvrir un peu les portes de cette prison, tu veux bien ? Et puis les fenêtres aussi, tant qu’à faire, ça te donnera peut être un peu d’air… » Il acquiesce d’un air moyennement convaincu. je le comprends. A sa place, je penserais pareil. Je retourne auprès des autres, parce qu’ils ont aussi besoin de moi. Et je me demande bien comment je vais faire pour tenir mon engagement.

Jessica

Jessica, ça fait deux ans que je la connais. Un peu plus même, puisqu’elle est en quatrième. Mais en sixième elle était dans la classe à côté de la mienne. Je crois que Jessica est une des élèves les plus improbables que j’ai jamais eues. Pétrie de fausses certitudes. Complètement décalée par rapport aux autres. Quand elle prend la parole, je m’attends à tout : hors sujet, absurdité, humour involontaire… C’est un peu une grenade dégoupillée. On sait qu’elle va exploser mais on ne sait absolument pas si elle va vous tuer de rire ou de consternation. Et entre deux prises de paroles, je crois que je l’ai vue tout faire en classe, sauf ce que j’attendais d’elle. Des dessins, des découpages, des petits mots… voire même rien. Je suis toujours sidérée par la capacité qu’ont certains individus à être capable de ne rien faire. Ça m’épate.
J’ai bien essayé de l’aider, mais pour tout vous dire, une fois sur deux elle m’engueule quand j’essaie de lui expliquer ce qu’elle n’a pas compris, et l’autre fois elle m’explique que je n’y connais rien, que je n’ai rien compris, que ce n’est pas du tout comme ça qu’on doit faire et que son travail est très réussi. Ça décourage à force. Alors je me contente de la surveiller du coin de l’œil en essayant de ne pas avoir l’air trop consternée ou trop hilare selon les cas.
Vendredi, ils avaient une carte à faire. Je les ai laissés la faire à leur façon. Ensuite je les ai aidés à construire une grille d’évaluation commune. À quoi on pouvait reconnaître une carte réussie, et à quoi on pouvait reconnaître une carte ratée. Ils sont été supers bons sur ce coup là. Je crois que j’aurais pas fait mieux. Entre les deux colonnes « réussie » et « ratée », il y avait une colonne « à améliorer » qu’ils ont utilisé pour reprendre leur carte.
Du coin de l’œil donc, j’ai vu Jessica aller chercher un nouveau fond de carte…. et refaire sa carte. Toute seule. En appliquant tous les critères.

Voilà, c’était ça ma journée de vendredi.
Et y’a pas de mot pour ça.

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