Chère APHG…

Ma chère APHG, tu es une institution puisque tu es plus que centenaire. J’aime beaucoup les vieilles dames, en particulier parce que le temps qui passe fait que je vais finir par en devenir une, moi aussi. Mais tu sais, des fois, quand on vieillit, le corps fonctionne encore bien mais on perd un peu la tête. C’est un peu comme ça que je te vois, chère APHG, certains de tes membres sont très honorables, mais tu branlottes du chef.

Ce matin, j’ai lu ton éditorial qui m’a confirmée dans mon diagnostic.

Cet éditorial commence par ce que tu appelles une « fable »… tu sais un peu comme ces histoires que racontent les vieux mais qui n’ont ni queue ni tête. Ça commence normalement, c’est l’histoire de Tata Jacqueline et de Tonton Hubert, mais au bout d’un moment tu parles de la fois où la cousine Héloïse avait fait brûler la soupe et puis au bout d’un moment on ne comprend plus rien. Tu précises pourtant que « Toute ressemblance avec des personnes réelles, des événements ou des lieux serait pure coïncidence« , ce qui dans ce contexte précis signifie que tu vas comparer le collège d’avant et le collège de demain. Sauf qu’on ne comprend pas très bien de quel collège tu parles. Ça ressemble à celui d’avant 74, et puis en fait non, mais peut-être que si quand même.
Et puis ça dure, ça dure…. 4000 caractères quand même ! On sort de ce pensum un peu déboussolé. On hésite toujours à dire à Mamie Chantal qu’on a rien compris à son histoire. Mais comme la suite passe du coq à l’âne, on oublie ce qui précède.

Ma chère APGH, dans cet éditorial (les éditorialistes devraient te faire un procès rien que pour avoir donné ce titre à ton texte indigent), tu nous affirmes que c’est grâce à toi que « La réforme a pris en compte la chronologie« , que « Les modules optionnels ont disparu » et que « La liberté pédagogique de l’enseignant est affirmée« .
Tu vois Mamie (je peux t’appeller « Mamie » ?), c’est quand on se glorifie de trucs dont on ne devrait pas être fier qu’on devrait commencer à se poser des questions.
Et puis confondre le ministère et le conseil supérieur des programmes, quand même… je comprends que papy JP le fasse, mais toi, quand même… tu pourrais faire un effort !

Effectivement, en partie (mais en partie seulement, hélas !) grâce à toi, les programmes (qui n’ont jamais été autres que chronologiques depuis au moins mes 30 ans d’enseignement), qui s’étaient un peu ouverts à une histoire globale, ouverte, moderne, enthousiasmante sont (presque) redevenus des petites choses étriquées, engoncés dans un roman national désuet. La première version des programmes qui considérait que les enseignants étaient des praticiens responsables de leur disciplines sont redevenus des exécutants serviles, des profs de dates… Si j’étais toi, je ne m’en vanterai pas.

Ensuite tu parles de la réforme, enfin de ce que tu as compris de la réforme. Mais tu évoques les classes de Terminales S ! Tu vois bien que tu dis n’importe quoi…. que tu mélanges tout.
Tu parles de « la mise en avant démesurée des EPI » qui seraient présentés comme des « remèdes miracles ». C’est vrai… de 2h à 3 heures sur 26 heures de cours, c’est vraiment démesuré. C’est vrai quoi. Mais tu dois encore compter en anciens francs, je vois que ça comme explication. Quand tu parles des « horaires de plus en plus réduits », c’est que tu as du lire les circulaires sans mettre tes lorgnons, puisque les EPI sont des enseignements disciplinaires.

Ma chère APHG, à quoi imputer ton aveuglement sur le fait que tu serais la seule à proposer des formations ? A la rancoeur de voir que tu n’as pas été choisie comme opérateur majeur des formations nécessitées par cette réforme ? Tu l’avais déjà exprimée dans un texte en octobre dernier*. Visiblement, la pilule ne passe pas. Mais faut comprendre le ministère vu tout le mal que tu dis de lui, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il n’ait pas tellement envie de bosser avec toi. On n’a pas envie de nourrir le chien qui vous mord. Mais sois rassurée, Mamie, il y a beaucoup de gens compétents qui seront là pour le faire.

Ma chère APGH… quand je te vois écrire des trucs pareil…. vraiment tu me fais pitié.

 

———

*Extrait : « La réforme du collège a été brutalement imposée, au mépris de toute prise en compte de l’expérience du terrain et en dépit des remontées très négatives venant des établissements qui l’ont déjà expérimentée. Elle vient de faire un premier dégât rien moins que collatéral avant même son entrée en vigueur dès la rentrée 2016, décrétée, contre toute raison et tout bon sens. Conformément à la logique anti-disciplinaire qui l’inspire et la structure, elle prive en effet pour cette année les professeurs de collège qui s’y étaient inscrits avant l’été des stages de formation continue mis en place par l’APHG et d’autres associations homologues. Les instances rectorales ont opposé un refus systématique aux demandes des enseignants au motif de la priorité absolue à donner, dans les plans académiques de formation, aux stages laborieusement mis en place par l’Institution, pour former les personnels à la réforme. »

 

 

1 commentaire

Classé dans Uncategorized

Former des enseignants, une tâche complexe.

La Refondation de l’École initiée par Vincent Peillon s’appliquera à partir de la rentrée 2016. C’est sans doute la réforme la plus ambitieuse qu’ait connue la maison Éducation Nationale depuis sa création, à la fois parce qu’elle propose une vision globale de ce que doit devenir l’école de la République et aussi parce qu’elle se donne des moyens inégalés pour la mettre en œuvre.

Parmi les moyens engagés, l’effort de formation est impressionnant. Six journées de formations proposées à tous les enseignants des collèges (ne mesurant qu’au doigt mouillé, je dirais que cela représente plus de 250.000 personnes et donc, 1.500.000 journées de formation). Et pour la première fois, on a l’intelligence d’organiser ces formations en amont de l’entrée en vigueur des textes.

Sauf que….
Sauf que former des enseignants, c’est le truc le plus improbable qui soit.

Je ne vais pas m’appesantir sur les discours et les méthodes de ceux qui s’opposent par principe à la réforme, refusent cette formation et qui prétendent représenter 80% des enseignants. Cette intersyndicale ne représente que 80% …. des 40% d’enseignants qui se sont exprimés lors des dernières élections professionnelles. Soit donc seulement 30% des enseignants ! Grains de sables ou chevaux de Troie ne m’intéressent donc guère.

Les enseignants sont des professionnels de la formation, par essence même. Et c’est justement là que ça se complique.

Un élève va en cours. Un adulte va en formation. Les enseignants s’ils le souhaitent peuvent suivre des stages…. Le changement de terme cache beaucoup de non-dits qui me turlupinent depuis un moment.

Regardons d’abord la théorie.

Un cours, c’est un exposé de connaissances. Un spécialiste d’un domaine s’adresse à un public qui est, par définition, moins savant, mais qui le sera, théoriquement, davantage à l’issue du cours.
Une formation, c’est un moment d’acquisition ou de développement de compétences professionnelles. On se forme à de nouveaux produits, à de nouvelles techniques…
Un stage, c’est un moment de pratique professionnelle. On établit un contrat entre un maître de stage et un stagiaire, qui donne lieu à un rapport de stage et à une évaluation.

Les enseignants sont initialement formés à l’acquisition d’un haut niveau de connaissances dans une ou deux disciplines et sont ensuite chargés de transmettre une partie de ces connaissances à un public de jeunes adolescents (je parle pour le collège), suivant un programme national préalablement établi. Les enseignants savent donc « faire cours » et le seul type de formation (au sens large) dont ils auraient donc besoin c’est de « cours » afin de mettre à jour leurs connaissances, en assistant à des conférences menées par d’éminents spécialistes de leurs disciplines.

Leur formation continue est généralement désignée par le vocable « stage ». Des stages sans contrats, sans pratique professionnelle et sans évaluation. Donc, ce ne sont pas des stages mais on les appelle comme ça.

Pour accompagner la réforme du collège, ce sont donc des formations qui sont proposées aux enseignants. Pour accompagner le changement des pratiques professionnelles. Ces formations sont en particulier prévues pour aider à la mise en œuvre des Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) mais surtout l’Accompagnement Personnalisé (AP) qui est au cœur de cette volonté de refondation de l’école et qui est, pour le coup, le point le plus « révolutionnaire » de la réforme.

Sauf que pour vouloir faire évaluer sa pratique professionnelle, il faut en voir la nécessité. Enseigner est un métier complexe, difficile. Et quand on a réussi à trouver un mode de fonctionnement qui permet de travailler à peu près sereinement, c’est pas facile de voir arriver un projet qui vous propose de modifier cet équilibre. Au mieux, ça fait peur. Au pire… ça fait peur aussi.

Étant donné que la réaction normale de l’humain face à la peur, depuis qu’il est descendu de son arbre, est le rejet et/ou la fuite, la réaction face à ces formations est le rejet ou la fuite.

En fait, à bien y réfléchir, quand j’entends des collègues me dire que « les stages c’est nul », il ne parlent jamais des « stages-cours » mais toujours des « stages-formations ». Et les formations proposées par l’institution font rarement le plein.

En même temps, être « formateur d’enseignants » c’est vraiment un truc casse-gueule. Justement à cause de cette peur/rejet.
Quand on est formateur, on est en général convaincu que ce à quoi on vient former les gens est une bonne chose, un progrès. Le plus souvent même on pratique dans nos classe ce dont on va parler. Vous pourriez penser que justement, puisqu’on le pratique, on va montrer que c’est positif et que les collègues vont alors cesser d’avoir peur. Mais non en fait. Parce que vous pourrez toujours montrer que c’est possible et positif, ils vous répondront toujours que c’est parce que c’est vous, parce que ce sont vos élèves et que c’est pas reproductible avec leurs élèves à eux, dans leur établissement à eux, avec leurs collègues à eux… À de rares exceptions près, qu’on croisera de préférence quand ces formations ont lieu avec des gens qui ont choisi de venir en formation.

Les formations pour la mise en œuvre de la réforme du collège ne se font pas sur la base du volontariat. C’est à la fois inévitable et problématique.

C’est sans doute pour cela que les formateurs volontaires ne se bousculent pas au portillon.

Et que si mes collègues enseignants avaient un peu de décence, ils essaieraient au moins de ne pas leur compliquer la tâche.

10 Commentaires

Classé dans Bavardage, enseignant

De quels enfants rêvons nous ?

Fin novembre, c’est la saison des marchés de Noël et des bulletins.
Ah qu’il est loin le temps des grands Kalamazoo qui encombraient les salles des profs à partir de la fin novembre….

Méthodes

Pour compléter les bulletins des élèves, il y a deux méthodes. La méthode « précoce » et la méthode « tardive ».

La méthode « tardive » consiste à essayer d’être la dernière (ou le dernier selon le cas) à les remplir. Inconvénient, on risque de se faire chopper par la patrouille et de se retrouver convoqué chez le chef pour subir le savon « Vous n’avez pas rempli les bulletins de la 3e C, Madame. Je ne peux pas éditer les bulletins ! », essayer maladroitement de se trouver une excuse (et à force, il faut savoir être imaginatif) et de promettre de les faire dans l’heure.
Le gros avantage (et le seul finalement) de cette méthode, c’est que si on n’a rien à dire sur Jessica, on fait un résumé de ce que les autres ont déjà écrit, sans trop de risques. Et en plus on peut faire du mauvais esprit quand le prof de français fait une faute d’orthographe (appelée aussi, diplomatiquement, une « faute de frappe »).
Cela dit, je comprends certains collègues, en particulier les profs d’arts plastiques ou d’éducation musicale qui interviennent dans 18 classes, une fois par semaine (dans le meilleurs des cas) et pour qui il est difficile de faire une appréciation réelle de tous leurs élèves (18×25, je vous laisse faire le calcul).

La méthode « précoce » consiste à être parmi les deux ou trois premiers à compléter ces f***us bulletins. Être le premier c’est carrément stylé. Parfois les grands adeptes de cette méthode ce sont les profs d’arts plastique et d’éducation musicale, parce qu’ils ont 18×25 (comment ça vous avez pas encore fait le calcul ?) bulletins à remplir et qu’ils faut qu’ils s’y prennent avant la Toussaint pour avoir fini à temps et échapper à la case « chef » sus-mentionnée.

J’ai longtemps été adepte de la méthode « tardive » (et ça m’arrive encore mais uniquement parce que je n’ai pas percuté que le marché de Noël avait commencé et que le conseil de la 5eB c’est demain). J’attendais que tout le monde ait complété les bulletins parce que je me disais que si je n’écrivais pas un truc qui ressemblait à ce que les autres écrivaient c’est que je devais m’être trompée sur le compte de Manfred. Heureusement, aujourd’hui, je suis une grande fille et j’assume mieux ce que j’écris sur les gamins.

On s’y met… ou pas

Alors maintenant, je suis généralement adepte du remplissage précoce (sauf cas mentionné précédemment). Parce que ça m’évite de lire ce que les autres vont écrire. Ça m’est quasiment recommandé par la faculté de médecine en fait.

Tout à l’heure, j’étais bien partie. Trois classes de faites, une semaine en avance… et j’attaquais la quatrième. Mais pour celle là, des collègues m’avait déjà devancée.
Je suis retrouvée à lire certaines appréciations. J’aurais pas du.
J’ai prononcé à voix haute quelques jurons bien sentis (que je vous le rappelle, ma mère m’a interdit d’écrire ici), j’ai mis un coup de poing sur la table (et réveillé le chat), et je suis sortie dehors. Il faisait nuit, il faisait un peu froid, mais je n’ai trouvé que ça pour calmer ma colère. Quand j’ai commencé à avoir vraiment froid, je suis rentrée. Je me suis assise cinq minutes dans le salon et j’ai réfléchi. J’ai fermé le logiciel de bulletins et je me suis mise à écrire ce que vous lisez.

Je réalise que ces appréciations nous racontent ce que devraient être les élèves. Et qu’ils ne ressemblent pas à ça la plupart du temps. Forcément.
Ce devrait être des enfants toujours calmes voire silencieux, bien rangés, obéissants au doigt et à l’œil, travaillant sans relâche même quand leurs résultats sont catastrophiques, gardant la foi du charbonnier devant l’enseignant. Des enfants domestiqués, soumis, formatés. Des enfants sans lien avec l’extérieur, sans vie hors de l’école. Des enfants sans rires, sans imagination. Des enfants à qui on a coupé les ailes. Des enfants imaginaires.

Pourquoi ?

Attention, je ne dis pas que TOUS mes collègues font n’importe quoi avec les bulletins scolaires. C’est comme dans les chansons de Didier Super… heureusement, « y’en a des biens ».
Mais il y en a qui font pire que n’importe quoi.

Il y en a qui sont capables d’écrire sur le bulletin d’un enfant autiste qui galère à gérer ses émotions, qu’il est « ailleurs »…
Sur celui d’un chouette gamin enthousiaste qu’il est « agité »…
Sur celui d’un autre (qui a visiblement un trouble non encore diagnostiqué) qu’il ne fait pas « preuve de volonté »…
Sur celui d’un TDA/H qu’il ne tient pas en place…
Sur celui d’une gamine qui souffre de troubles osseux incurables qu’elle a du mal à se concentrer…
Sur celui d’un môme SDF qu’il manque de sérieux…

Je lis ces « appréciations », je m’imagine à la place de certains parents et je ressens la détresse qu’on peut ressentir quand la chair de votre chair est ainsi jugée. Alors qu’on fait du mieux qu’on peut. Mais qu’on ne remplacera pas le parent décédé, qu’on a un boulot de m****, ou qu’on ne peut même pas offrir un toit à sa famille…
J’imagine les parents défaillants, confortés dans l’idée que leur gamin ne vaut rien.
Je me mets à la place du môme et je vois déjà se pavaner cet horrible prédateur qu’on nomme « sentiment d’incompétence » et qui vous dévore quand une personne qui a autorité sur vous, qui « sait », vous juge de la sorte…
Je suis partagée entre la rage et la tristesse.

C’est une jeunesse angoissée, peu sûre d’elle, docile et formatée dont on rêve dans les salles des profs ? Où sont les conseils ? Où est l’exigence bienveillante ? Où est le soutien ? L’accompagnement ?

Tous les ans je lis ce genre de choses.
Tous les ans je suis en colère.
Tous les ans je vais défendre MES élèves à TOUS leurs conseils de classe.
La semaine prochaine, je ressors mes gants de boxe.

 

NB : Il y a cinq ans, presque jour pour jour, j’avais déjà écrit à propos des bulletins scolaires.

* J’ai cherché une photo pour vous montrer à quoi ça ressemble un Kalamazoo, chers Keskelledits, mais je n’ai rien trouvé. Tout juste un fragment de bulletin manuscrit sur cette page, dont je vous conseille d’ailleurs la lecture. Si vous en avez une, envoyez la moi, je la rajouterai.

9 Commentaires

Classé dans énervée, évaluation

Pas de mot

Ce que je vais vous raconter aujourd’hui s’est vraiment passé. Et ça s’est vraiment passé dans la même journée. Autant vous dire que quand on sort de sept heurs de cours avec ça en plus sur le dos, c’est compliqué. Il n’existe pas de mots dans la langue française pourtant riche, pour décrire un état d’esprit dans lequel on est à la fois fatiguée, écrasée par un épouvantable sentiment d’impuissance, effrayée par une énorme responsabilité et soulagée devant ce qu’on espère être un premier pas. Y’a pas de mot.

Kévin

Kévin est arrivé au collège il y a quelque temps. Je l’avais croisé avec son petit frère et sa mère, une dame charmante, quand elle était venue l’inscrire au collège. Kévin en cours, ça se sent, c’est un enfant intelligent qui n’a pas tous les codes. Il a de la culture, il s’exprime bien mais supporte mal la contrainte. Si je dois lui faire une remarque, je le fais avec précaution parce que j’ai l’impression d’appuyer juste à côté du bouton rouge qui va déclencher la guerre nucléaire.
Vendredi soir, à la fin du cours, je venais de distribuer le plan de travail et les devoirs à faire pour mardi et j’ai pris Kévin à part. Pour lui dire que je savais. Et que pour les devoirs on s’arrangerait. Que la vidéo, il la regarderait en début d’heure, sur mon ordinateur portable, rien que pour lui. Il avait la tête baissée. Je l’ai senti un peu mal à l’aise mais aussi un peu soulagé.
Kévin, il n’a pas de domicile fixe. Il a dormi à l’hôtel ces derniers temps mais on m’a dit qu’en ce moment sa famille n’est plus hébergée. Je le regarde partir et j’ai envie de pleurer mais je peux pas parce qu’une autre classe arrive.

Manfred

Manfred, je l’ai croisé pour la première fois ce vendredi là. J’en avais entendu parler parce que quand un élève arrive dans un collège après un conseil de discipline, ça se sait. Et que j’avais déjà entendu des choses sur lui de la part des collègues qui l’avaient déjà eu en cours. Pour tout vous dire c’était pas très élogieux.
Manfred, il fait une tête de plus que la plupart des élèves de sa classe. Il détonne un peu. Il a un beau sourire, on dirait un lycéen. Il s’installe rapidement sans rien dire et discute à voix basse avec son voisin. Il n’y a rien dans son cahier, sinon la trace de quelques pages arrachées. Comme on est en train de finir un chapitre, je l’invite à venir regarder une vidéo sur le thème du cours, histoire de ne pas perdre son temps. Il y va et écoute avec application puis retourne à sa place.
L’après midi je le retrouve avec sa classe (ils ont double dose d’histoire-géo le vendredi). Il est moins concentré, moins souriant. Je suppose que la journée s’est moyennement passée pour lui. Pendant que les autres finissent leurs travaux, je prends le temps de discuter avec lui. Il me dit qu’il n’aime pas l’école. « Être là, Madame, pour moi, c’est comme être en prison. Vous comprenez ? ». Quand un môme vous dit ça en vous regardant droit dans les yeux, c’est hyper violent mais il me dit ça avec sa gueule d’ange et un sourire fatigué. Et moi tout ce que je trouve à lui dire c’est un truc du genre « On va essayer de les ouvrir un peu les portes de cette prison, tu veux bien ? Et puis les fenêtres aussi, tant qu’à faire, ça te donnera peut être un peu d’air… » Il acquiesce d’un air moyennement convaincu. je le comprends. A sa place, je penserais pareil. Je retourne auprès des autres, parce qu’ils ont aussi besoin de moi. Et je me demande bien comment je vais faire pour tenir mon engagement.

Jessica

Jessica, ça fait deux ans que je la connais. Un peu plus même, puisqu’elle est en quatrième. Mais en sixième elle était dans la classe à côté de la mienne. Je crois que Jessica est une des élèves les plus improbables que j’ai jamais eues. Pétrie de fausses certitudes. Complètement décalée par rapport aux autres. Quand elle prend la parole, je m’attends à tout : hors sujet, absurdité, humour involontaire… C’est un peu une grenade dégoupillée. On sait qu’elle va exploser mais on ne sait absolument pas si elle va vous tuer de rire ou de consternation. Et entre deux prises de paroles, je crois que je l’ai vue tout faire en classe, sauf ce que j’attendais d’elle. Des dessins, des découpages, des petits mots… voire même rien. Je suis toujours sidérée par la capacité qu’ont certains individus à être capable de ne rien faire. Ça m’épate.
J’ai bien essayé de l’aider, mais pour tout vous dire, une fois sur deux elle m’engueule quand j’essaie de lui expliquer ce qu’elle n’a pas compris, et l’autre fois elle m’explique que je n’y connais rien, que je n’ai rien compris, que ce n’est pas du tout comme ça qu’on doit faire et que son travail est très réussi. Ça décourage à force. Alors je me contente de la surveiller du coin de l’œil en essayant de ne pas avoir l’air trop consternée ou trop hilare selon les cas.
Vendredi, ils avaient une carte à faire. Je les ai laissés la faire à leur façon. Ensuite je les ai aidés à construire une grille d’évaluation commune. À quoi on pouvait reconnaître une carte réussie, et à quoi on pouvait reconnaître une carte ratée. Ils sont été supers bons sur ce coup là. Je crois que j’aurais pas fait mieux. Entre les deux colonnes « réussie » et « ratée », il y avait une colonne « à améliorer » qu’ils ont utilisé pour reprendre leur carte.
Du coin de l’œil donc, j’ai vu Jessica aller chercher un nouveau fond de carte…. et refaire sa carte. Toute seule. En appliquant tous les critères.

Voilà, c’était ça ma journée de vendredi.
Et y’a pas de mot pour ça.

1 commentaire

Classé dans récit

Vous auriez la recette ?

Il arrive parfois que des collègues (parfois même un de mes chers Keskelledit) me posent la question qui tue. Comme ils sont gentils [et qu’ils espèrent peut-être même une réponse] ils ne me disent pas les choses abruptement. Ils commencent en général par un truc gentil du genre « J’aime bien ce que tu écris [oui, je vous jure et  moi je deviens toute rouge], mais… [et c’est là que je commence à m’évanouir, parce que je  vois arriver la suite gros comme une maison] …. comment tu fais concrètement ? « Oui, parce que tu comprends, c’est super tout ça….. Freinet, la pédagogie des gestes mentaux, la classe inversée, les intelligences multiples, les TICE, les compétences, la suppression des notes, les classes à géométrie variable, tous les Kévin et toutes les Jessica en route vers le bonheur pédagogique. Mais comment je fais moi,  avec MES élèves, dans MON bahut, avec MES collègues, avec MON chef et dans MA salle ?  »

Je n’ai pas là réponse à tout ça mais je peux vous parler du cadre dans lequel j’ai choisi de me poser cette année. Ça vous intéressera peut-être et ce sera toujours un début de réponse.

Backstage

Cette année, j’ai décidé (comme une guedin* que je suis parfois) de faire les choses bien. D’abord parce que j’ai une super stagiaire EAP (coucou Anays!) et puis aussi parce que j’ai un emploi du temps professionnel et personnel qui m’oblige à être (et sans doute pour la première fois de ma vie, enfin) très très très organisée. En fait, il faut que je vous avoue. Je suis une bordélique contrariée.

Donc je me lance cette année dans plusieurs choses en même temps, qui font au final une mayonnaise pédagogique assez savoureuse : classe inversée, plan de travail, îlots dans la classe, évaluations sommatives en version numérique pour les connaissances, publication de blog.
Donc cela signifie que, pour une séquence de cours, je dois construire : un plan de travail, une capsule et un exercice lié à cette capsule, une série de documents pour les élèves, une évaluation numérique et un article pour le blog de la classe, et pour finir créer une fiche-bilan des notions essentielles du cours.
Je sais, faire tout ça alors que les programmes vont changer l’année prochaine, c’est un peu idiot, mais j’en ai besoin cette année et je me dis que pas mal de choses pourront resservir l’année prochaine si je m’y prends bien.

Story Board

La première étape, avant de commencer c’est la planification. Je prépare un tableau de ce genre là pour chaque séquence, histoire de ne pas me perdre :

Plan de travail   Capsule Exercice Documents pour les élèves Évaluation numérique Fiche-bilan Billet de blog

Le premier document que je prépare, c’est le plan de travail. Parce que c’est lui, bien sûr qui va déterminer tout le reste. Je relis le programme, que je dois connaître par cœur à force, mais qui me permet de me focaliser sur les attendus réels (qui sont très souvent extrêmement éloignés de ce qui est proposé dans les manuels qui ne me sont donc d’aucune utilité).

Un plan de travail est découpé en trois parties : ce qui doit être fait avant, ce qui doit être fait pendant, et ce qui doit rester après.
Il faut bien sûr commencer par la troisième partie, celle qui récapitule ce que les élèves devront savoir et savoir faire à l’issue de la séquence. Le fait de m’adosser au programme me permet d’être juste au bon endroit, ni trop exigeante, ni trop laxiste et de préciser avec des mots simples et accessibles aux élèves ce que j’attends d’eux.

Making of

Ensuite j’attaque la deuxième partie. C’est là que je fais vraiment un travail de pédagogue. Le moment où j’imagine le scénario pédagogique de la séquence entière. C’est à ce moment que je prépare mes ingrédients. Les intelligences multiples, le travail en îlots, les jeux pédagogiques, les compétences à mettre en œuvre, la façon dont les choses vont se passer, les activités et les productions des élèves, les modalités de ces activités mais aussi les remédiations possibles parce que je sais d’avance que pour Kévin, cette activité là va être compliquée et que Jessica, par contre, aura fini avant tout le monde et qu’il faut impérativement que je lui prépare des activités complémentaires pour qu’elle puisse aller plus loin. Je prépare ensuite tous les documents dont je vais avoir besoin et je les dépose dans mon espace personnel du cloud.

Cambouis

Une fois que je sais ce que je vais faire, je m’attaque à la capsule qui va permettre aux élèves d’avoir les prérequis pour ces activités. Des fois j’ai de la chance et des collègues formidables ont fait exactement ce dont j’ai besoin. Des fois j’en ai moins, ce qui est en ligne ne me convient pas ou j’ai besoin d’un truc vraiment spécifique et je dois faire la capsule avec mes petits bras. Il y a plein d’outils** pour les réaliser, d’une simplicité extrême. En fait l’outil on s’en tamponne. L’important c’est de savoir ce qu’on va mettre dedans. C’est ce qui prend le plus de temps. Finalement, réaliser une capsule, c’est pour moi 75 % de temps de réflexion sur une feuille de papier et pour la rédaction des textes que je vais dire et 25 % de temps de réalisation (enregistrement compris parce qu’il faut que je fasse attention à ma diction et que je m’y reprends souvent à plusieurs fois). Quand je pense que la est capsule prête, je la mets sur un serveur vidéo bien connu et je demande aux copains de la relire***. Et là je pleure parce que j’ai toujours laissé plein de bugs que je dois corriger.
Quand elle est enfin présentable, je la visionne, comme un élève pourrait le faire, et je crée un exercice lié à cette capsule. Ça peut être un questionnaire à remplir via un formulaire en ligne ou des questions à créer, ou plein d’autres choses. Ça dépend vraiment du type de capsule, de mes besoins pédagogiques et de l’âge du capitaine.

Ensuite, je complète la première partie du plan de travail avec un lien vers la capsule et ses exercices et j’ajoute les QR code**** qui font directement le lien vers ces deux ressources.
La fiche de projet est prête, je la dépose aussi dans le cloud.

Cerise sur le gâteau

L’étape suivante, c’est la fiche-bilan. J’en ai déjà pas mal de prêtes parce que j’en avais déjà réalisées les années précédentes, mais il m’en manque plein. La principale difficulté c’est de leur conserver un aspect uniforme pour qu’elles deviennent une routine, facilement lisible par les élèves. La deuxième difficulté, c’est de trouver l’iconographie, libre de droit, of course. Et de ne pas aller plus loin que ce que demandent les programmes pour les éléments à mémoriser. C’est frustrant, je sais.

Ensuite je prépare l’évaluation numérique qui ne portera (sauf exception) que sur des connaissances pures***** (le reste étant évalué directement en classe, pendant le travail des élèves) : des dates, des lieux, des mots de vocabulaire… Je le fais en version numérique parce que ça doit aller vite. Il y a plusieurs outils possibles, tous hyper simples d’utilisation.

Enfin, je m’attaque au billet de blog****** pour la classe. Là aussi j’essaie de conserver une certaine uniformité. Une illustration, un découpage clair et lisible et tous les documents de la leçon. Tous, y compris les documents utilisés en classe et la fiche bilan. Les élèves ont tout. Certains sont tellement fans qu’ils font le travail en avance ! Du coup ça m’oblige à prévoir davantage, avec des liens vers d’autres ressources que je n’exploiterai pas en classe avec tous les élèves (des jeux en ligne sur le thème, des vidéos, des sites d’exposition, de la musique…) mais que tous pourront utiliser hors temps scolaire, avec leurs familles par exemple.

blog

Yatta !

Attention ! Je ne fais pas ça d’une seule traite. Je suis pas Wonderwoman ! Je n’arrive pas toujours à me dégager le temps nécessaire et je ne suis pas une machine. Alors je me fais une planification pour les séquences de la période pour mes trois niveaux et je picore. Des fois je vais faire deux capsules, d’autres fois, je me pose et je réfléchis au contenu d’une séquence, ou alors je prends 10 mn entre deux pour faire un questionnaire. Petit à petit, les vides se remplissent et j’arrive à avoir une période entière complète. Et là je me dis « Yatta !  Y’a plus qu’à ! » et puis surtout… « Pourvu que ça fonctionne! »

Mais ça, c’est une autre histoire.

 

 

—-

* C’est du verlan :)
** Des outils pour créer des capsules vidéo signalés par l’association Inversons la classe ! .
*** Merci Twitter !
**** Création facile et rapide de QR-Codes ici , mais il y en a beaucoup d’autres.
***** Mon chouchou du moment ? Plickers !
****** Hébergé par l’excellente plate-forme LeWebPedagogique

10 Commentaires

Classé dans Making Of, pédagogie

La ligne de démarcation

Je n’ai encore rien dit ici sur la réforme du collège qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Volontairement. Trop de bruit, trop de vociférations, trop de caricatures, trop d’invectives pour raisonner sereinement. Beaucoup de choses que j’aurais pu écrire ont été très bien écrites par d’autres, pas besoin d’en rajouter. J’ai préféré m’occuper de mes élèves, travailler, réfléchir en essayant de me tenir à l’écart de la fureur ambiante. Au final, j’ai quand même un idée à partager avec vous parce qu’il me semble que cela n’a pas été évoqué ailleurs. Enfin, je crois. je ne lis pas tout. Vous me direz. C’est sans doute l’interview de Robin Renucci qui m’a aidé à écrire enfin*.

Paradoxes

Depuis que les textes de la réforme du collège ont été publiés, les anti- font du bruit. Beaucoup plus de bruit que les pro-. C’est d’ailleurs souvent le cas, quelque soit le sujet.
Le premier paradoxe de cette histoire c’est que la plupart des opposants sont des fonctionnaires d’État, qui ont pour mission d’appliquer la loi**[édit]. Mais que dans un déni sidérant de démocratie, il se refusent à appliquer les lois de la République.
Le deuxième paradoxe c’est que les gens qui s’emploient à faire en sorte d’appliquer la loi sont sommés de s’expliquer et de justifier leurs actes.
Le troisième paradoxe, et j’en ai déjà parlé est que la France est un pays peuplé aujourd’hui d’environ 66 millions de spécialistes de l’éducation qui ont tous un avis forcément éclairé à donner sur la question.
Résultat de ces trois paradoxes, un incroyable pataquès franco-français qui dévore quasiment toute l’énergie disponible actuellement en matière d’éducation.

Pièges

Je ne m’étendrai pas sur le premier paradoxe. Certains de mes collègues me font peur. Ils n’ont même pas la reconnaissance du ventre envers un État qui les nourrit (oui, je sais, pas toujours très bien, et d’ailleurs, ils devraient plutôt employer leur énergie à ça…), veulent être reconnus comme des cadres mais sans les contraintes liée à cette fonction. Le beurre, l’argent du beurre…

C’est surtout le second paradoxe qui me rend dingue. Hier encore sur un réseau social, un recteur honoraire, très virulent contre la réforme du collège, m’a posé cette question : « Vous enseignez ? ». J’aurais pu répondre. Je ne l’ai pas fait. Je lui ai retourné sa question. « Et vous ? ». Il ne m’a pas répondu. Évidemment.
Ce genre de question est forcément un piège. Observez les « discussions » entre les opposants à la réforme et ceux qui essaient conte vents et marées de se l’approprier. Les anti- affirment. Quand on essaie de leur dire qu’ils se trompent, ils posent des questions, demandent des preuves, des arguments. Que vous leur donnez. Ils posent d’autres questions, demandent d’autres preuves, d’autres arguments… et cela n’en finit plus. Vous finissez par céder. Vous ne répondez plus. Vous avez perdu.
En désespoir de cause, vous bloquez votre interlocuteur (ou vos interlocuteurs, souvent ils viennent en groupe), pour ne plus le lire, pour ne plus avoir à subir ces interrogatoires. Pour souffler un peu. Vous êtes alors devenu quelqu’un « qui refuse le dialogue », qui « méprise les positions des autres », qui s’enferre dans un « déni de réalité », voire pire.

Sans titre

La mécanique est imparable.

Fracture

C’est dans le troisième paradoxe que je vois de plus en plus clairement la véritable ligne de démarcation.
Tout le monde parle de l’École, ce que qui doit s’y passer, sur ce que l’on doit y apprendre, sur les méthodes, les filières, les programmes… Chacun a son avis personnel sur tout cela, fruit de son expérience d’élève, de sa proximité avec le monde enseignant (les personnels de l’Éducation Nationale représentent environ 1.5% de la population française), de son appartenance politique, syndicale, religieuse… À chacun son prisme d’observation, à chacun son kaléidoscope pour parler d’École. En faire une typologie est inimaginable et surtout impensable. Je me suis toujours refusée à inscrire les gens dans des catégories. Comme si les choses humaines étaient si simples.

Cependant, quelque chose est là, sans appartenir à une catégorie particulière, qui traverse tout ce que je peux lire sur ce sujet. Pour certains, l’efficacité des apprentissages serait en corrélation directe avec le nombre d’heures de cours. Pour d’autres, l’efficacité des apprentissages serait en corrélation directe avec la façon d’enseigner. Et elle est là, la ligne de démarcation. La vraie. Elles sont là les réticences. Parce que si l’école va mal (et elle va mal, quand elle laisse 150.000 jeunes sans qualification après 13 ou 14 années de scolarité,  c’est peut être la seule chose sur laquelle tout le monde est à peu près d’accord), il y a plusieurs axes de propositions pour l’améliorer. L’une consiste à vouloir « davantage » : davantage d’heures de cours, davantage de français et de maths (ou de ce que vous voulez), davantage de devoirs, davantage de dictées, davantage de chronologie, davantage d’examens, davantage de numérique… L’autre consiste à vouloir « autrement » : une autre organisation des enseignements, d’autres disciplines, d’autres dispositions de classe, d’autres façons d’évaluer, d’autres façons d’apprendre, d’autre façons d’aider…

Vous devinerez aisément de quel côté de cette ligne de fracture je me situe.
Et quand je dis une fracture, on pourrait me rétorquer « C’est un peu court, jeune fille ! » (quoi qu’à mon âge…) Effectivement, on pourrait dire… bien des choses en somme…
C’est une bifurcation pédagogique, une distinction de taille, une division profonde, un divorce, une rupture, un fossé infranchissable, un abîme ! Que dis-je ! Un schisme !!!

Choix

Cela dit, je peux comprendre que l’on hésite au bord du gouffre. Les sciences de l’éducation étant ce qu’elles sont, c’est à dire des sciences humaines, on trouvera sans doute des arguments pour conforter les deux positions. Sauf qu’enseigner, c’est choisir.

Si la quantité induisait la qualité ça se saurait. Et je devrais être devenue une déesse vivante des mathématiques vu le nombre d’heures que j’ai passé à être en cours de maths pour obtenir mon baccalauréat scientifique. Et une latiniste experte après neuf années de cours de latin. Sauf que, vous le savez comme moi, suivre des cours ne signifie pas automatiquement en bénéficier. Qu’on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif.

Enseigner autrement. Adopter ce que Ken Robinson appelle un nouveau paradigme. C’est compliqué, c’est difficile. Comme tout changement ça peut faire peur. Je peux comprendre ces peurs, cette impression de devoir renier ce qu’on pense être la bonne façon d’enseigner. Mais comment expliquer alors que certains s’efforcent de s’approprier ce changement alors que d’autres s’attachent à des convictions dont le monde (et nos élèves les premiers) nous prouve tous les jours qu’elles sont obsolètes ?
Oui, les enseignants français ont la chance de disposer d’une large liberté pédagogique, dont certains, parmi les premiers à vouloir la défendre, usent bien peu.

Exemple

Je prendrai juste un exemple que j’illustrerai par une illustration empruntée à une conférence de Marcel Lebrun (en vous laissant le bonheur de suivre sa conférence « enseigner à l’envers, apprendre à l’endroit ou l’inverse ?« ), celui du numérique.
Une récente étude de l’OCDE mettait l’accent sur la faible efficience du numérique sur les apprentissages et l’on pouvait lire dans la presse que « Le numérique à l’école n’est pas une garantie de performances », vite devenu « Numérique à l’école: pas un outil miracle pour améliorer les résultats des élèves » rejoignant ainsi un sénateur qui, changeant d’avis comme de chemise évoquait en juillet dernier « l’envahissement du numérique à l’école ».
Sauf que quand on parle de « numérique à l’école », on parle de quoi ? On parle d’outils, jamais de pratiques ou alors de façon tellement vague… L’étude de l’OCDE évalue la plus-value de deux éléments : les élèves surfant sur Internet et l’utilisation d’ordinateurs en mathématique. Sérieusement. Mais arrivent à des conclusions que beaucoup ont oublié de lire :

Donner aux jeunes les moyens de participer pleinement à l’espace public numérique d’aujourd’hui,les doter des codes et outils de leur monde à forte composante technologique, et les encourager à utiliser les ressources d’apprentissage en ligne – tout en explorant l’utilisation des technologies numériques en vue de renforcer les processus éducatifs en place, tels que l’évaluation des élèves ou l’administration scolaire –, voici autant d’objectifs justifiant l’introduction des nouvelles technologies dans l’enceinte de la classe. (page 32)
et
La technologie peut permettre d’optimiser un enseignement d’excellente qualité, mais elle ne pourra jamais, aussi avancée soit-elle, pallier un enseignement de piètre qualité. À l’école comme ailleurs, la technologie améliore souvent l’efficacité des processus déjà performants, mais peut également accentuer l’inefficacité de ceux ne fonctionnant pas. (page 57)

Je croise de nombreux collègues qui estiment utiliser le numérique en classe parce qu’il projettent un diaporama à leurs élèves et remplissent des bulletins électroniques. J’en croise aussi beaucoup d’autres qui, de classe inversée en création multimédia, d’éducation aux médias numérique en webradio ne disent jamais qu’ils utilisent le numérique. Ils parlent de leurs démarches pédagogiques, des activités de leurs élèves, du climat scolaire. Et pourtant, ils sortent du même moule, de la même formation, ils ont la même profession. Sauf que certains usent de leur liberté pédagogique et d’autres pas. Certains explorent de nouveaux chemins quand d’autres cherchent encore les anciennes routes balisées dont on leur a dit qu’elles étaient les seules possibles. Et forcément, utiliser de nouvelles techniques pour faire la même chose qu’avant, c’est inefficace. Donc, ne changeons rien.

aspirateur1

 —

* et en particulier ces extrait :

Mes enfants s’en sont bien sortis, mais l’école fut un parcours du combattant terrible pour eux. J’ai détesté ce rapport de compétition permanent qui prévalait dans les lycées où ils sont passés.
J’ai beaucoup de respect pour le corps enseignant, mais je constate qu’il fonctionne trop souvent sous l’égide de la course à la performance. Ce fonctionnement anxiogène est basé sur le paradigme, faux, qui considère l’autre comme est un ennemi, un concurrent.

et

Le rapport de transmission est totalement basculé, les outils changent, et l’école est au cœur de ça, car l’élévation de l’enfant part de l’école… Alors, oui, il faut radicalement transformer l’école pour s’adapter à ces nouvelles réalités. Je reste optimiste, je trouve cette époque formidable et très intéressante. Mais comme le disait Tocqueville « quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres ». Je tente — comme le colibri de la fable — d’y prendre ma part.
** [Edité le 28/09/15] Certains commentaires me font remarquer que « Collège 2016 » n’est pas une loi. Certes, un spécialiste de droit constitutionnel pourrait m’en vouloir de confondre lois, décrets et textes d’application. Mais c’est bien d’une loi qu’il s’agit, celle de la Refondation de l’École dont le projet a été proposé en conseil des ministres en janvier 2013 et promulguée en juillet de la même année. Le projet de réforme des collège qui en découle a été présenté au conseil des ministres en mars 2015, adopté (largement) par le Conseil supérieur de l’Éducation. Le décret et l’arrêté qui permettent son application ayant été publié en mai dernier.
D’ailleurs puisque j’y pense, voila encore une chronologie qui vient détruire le fameux argument d’un décret présenté dans la précipitation et sans concertation. 2 ans c’est vrai que ça passe vite mais quand même.

 

 

5 Commentaires

Classé dans Bavardage, pédagogie

Quel est votre secret ?

La rentrée scolaire est toujours un moment important, surtout quand c’est votre première rentrée. Vous vous rappelez peut-être de votre première année scolaire en tant qu’élève, la première rentrée de votre premier enfant vous a plongé dans l’inquiétude. Il est une expérience de rentrée qui est sans doute encore plus impressionnante : celle qui fait de vous, pour la première fois, un prof.

On ne naît pas prof

Aussi étrange que cela puisse paraître, on ne naît pas prof, on le devient (pour parodier à la fois cette très chère Simone et une campagne de protestation contre la disparition de la formation des enseignants voulue par Nicolas). Et quoi qu’on en pense, ce n’est ni le jour de la publication des résultats, ni le jour de la prérentrée des enseignants, ni même le jour de votre première paye que vous devenez prof. Vous devenez prof parce que vous avez devant vous des êtres humains en devenir qu’on vous présente comme étant des élèves. Ce sont eux qui feront de vous un prof.

Un bon prof

A quelques semaines de la rentrée, tous ceux qui deviendront profs en cette rentrée 2015 sont en ébullition. Je n’oublie pas tous les éléments matériels qui vont avec cette future métamorphose. Ils sont importants. Mais ce qui taraude la plupart de mes futurs nouveaux collègues est cette fameuse idée de l’autorité. C’est un lieu commun qu’ils ont lu, entendu, vu tellement souvent qu’ils en arrivent à ne plus penser qu’à cela : Comment asseoir mon autorité dès le début du cours afin de devenir un « bon » prof ?

Vous me connaissez un peu, vous savez que je ne vais pas vous donner la réponse (que je n’ai pas). Je voudrais seulement réfléchir un peu à ce que sous-tend cette fameuse notion d’autorité professorale, que certains politiques voudraient voir rétablir en classe.

Un prof c’est quoi ?

Pour commencer, regardons ce que c’est qu’une classe avec des élèves et un professeur.
Il existe plusieurs métaphores couramment utilisées. La métaphore du dispositif théâtral. Unité de temps, de lieu et d’action. Une heure de cours, une salle de classe, une séquence pédagogique. Dans ce théâtre, on jouerait une pièce d’un auteur extérieur au dispositif (l’auteur des programmes), le prof serait à la fois metteur en scène et acteur principal, les élèves seraient les spectateurs. Sauf que cette métaphore ne fonctionne pas. La salle de classe n’a pas vocation à être la scène d’un one-man-show. Et les élèves sont un public captif. Cerise sur le gâteau, pour les élèves, la pièce peut durer 8 heures d’affilée (même si il y a quelques entr’actes) et les actes n’ont que rarement de rapports les uns avec les autres. Même les pires performeurs n’oseraient pas proposer ce genre de production.

Autre métaphore souvent imaginée, même si elle est moins avouable, c’est celle du champ de bataille. Le prof / général-en-chef, à la tête de ses troupes, s’élance à l’assaut de la cote 128. Certains de ses troufions partiront la fleur au fusil et planteront leur oriflamme sur le but désigné : citation à l’ordre du mérite, médaille, montée en grade. Pour les autres, les déserteurs, les réfractaires, ceux qui auront refusé de monter au front : conseil de guerre, dégradation, relégation, déshonneur.

La pire à mes yeux est la métaphore de l’arène. Le prof / gladiateur face à quelques dizaines de fauves sauvages et indomptables. Selon qu’on s’imagine secutor, retiaire ou mirmillon, selon le choix des armes, l’issue du combat est sans équivoque : vaincre ou être vaincu. On ne compose pas avec les tigres. On les domine ou ils vous dévorent.

L’heure du choix

Pour la plupart de mes futurs collègues, le mois d’août va être celui du choix entre l’une ou l’autre de ces options. Parce qu’aucun n’a l’outrecuidance de se croire béni des dieux au point d’avoir hérité de la fameuse « autorité naturelle » dont ne disposent que certains élus ; saint Jérôme de la pédagogie, Alexandre des programmes, Cicéron des estrades…

Sauf que tout ça c’est du vent. Du flan. La légende dorée des tableaux noirs.

D’abord, l’autorité naturelle, ça n’existe pas. Mais c’est une histoire qu’on se raconte depuis tellement longtemps qu’on a fini par y croire. Un genre de dangereux croque-mitaine pour candidat.

Pour quoi faire en fait ?

Chers futurs collègues, quelle que soit la raison qui a fait de vous un prof, quelle que soit la représentation que vous ayez de votre futur métier, je vous en prie, oubliez cette histoire d’autorité.

Vos élèves sont encore des enfants, au sens juridique du terme. Votre rôle auprès d’eux sera de leur donner envie de grandir, de s’approprier le monde, d’en devenir des acteurs. Aucune autorité n’est nécessaire pour cela. L’enfant est par nature épistémophilique. Profitez-en. Soyez le moteur de cette envie.

La seule chose dont vous devez vous préoccuper en attendant cette rentrée des classes, c’est de la façon dont vous allez créer un environnement apte à développer cette envie. C’est ce qu’on appelle la pédagogie.

Quand vous pensez au mot « autorité », remplacez-le par « réciprocité ». Soyez l’adulte que vous aimeriez qu’ils deviennent. Soyez le modèle de respect que vous aimeriez qu’ils suivent. La réciprocité sera au rendez-vous, naturellement, aussi incroyable que cela paraisse. C’est ce respect mutuel dont vous aurez été l’initiateur qu’on peut éventuellement appeler « autorité ».

 

 

 

2 Commentaires

Classé dans Bavardage, pédagogie, Uncategorized