Quels sont vos critères ?

Aujourd’hui, je suis tombée par hasard sur des travaux d’élèves magnifiques. La collègue avait demandé à ses collégiens de 5e de réaliser chez eux la maquette d’une ville médiévale. Elle a posté sur un réseau social bien connu (qui commence par « face » et qui finit par « book ») des photos des productions de ses élèves, qui sont magnifiques (Les productions sont magnifiques, pas les photos. Enfin si les photos sont bien aussi, mais c’est pas la question. Bon vous allez pas commencer à chipoter sinon, on s’en sortira pas).*

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Ce travail pourrait donner lieu à de nombreux débats (sur le travail personnel de l’élève par exemple), mais ce qui m’a interpellée, c’est la question d’une autre collègue qui demandait : « Tu évalues ? Si oui, sur quels critères ?« .

Voila. Treize ans après la loi de 2005 sur les compétences, on en est encore là : est ce qu’il faut évaluer et si oui, sur quels critères ?

Soyons clairs, je ne critique absolument pas la collègue qui pose la question. Toute question sincère est légitime.
J’ai posté une réponse lapidaire (sur le réseau social bien connu qui commence par « face » et qui finit par « book ») que j’aimerais développer ici.

Faut-il évaluer ?

Faut-il évaluer ? La question qu’on devrait se poser d’abord est « qu’est ce que signifie évaluer quand on est un enseignant ». J’en ai déjà parlé ici il y a des années.**
Trop souvent, on confond évaluer et noter.
La note, classiquement, joue le rôle de « salaire de l’élève » (expression que j’ai souvent lue ou entendue) sans lequel il est censé être incapable de fournir le moindre effort. Plus le travail est réussi, plus le salaire est élevé.
Ce qui, en passant, trahit une certaine vision de la société : tu ne travailles que pour être payé (et le bénévolat ? c’est pas du travail ?) donc si ton travail plaît au chef et qu’il est conforme à la norme sociale en vigueur, tu seras riche mon fils. Dans le cas contraire, tu seras considéré comme étant en échec, au grand dam de tes parents et de tes enseignants qui auront quand même fait tout leur possible pour te sauver des griffes de l’oisiveté et de la paresse qui sont, comme chacun le sait les deux mamelles de tous les vices.
Mais je m’égare.

Enfin pas tant que ça puisque pour certains de mes honorables et honorés collègues, « évaluer par compétences » consiste à transformer un 05/20 en point rouge et un 16/20 en point vert. (Et à m’engueuler *** quand j’émets quelques doutes, mais c’est une autre histoire.)

Donc faut-il évaluer ? Oui. On doit évaluer le travail des élèves. Leurs productions. Quelles qu’elles soient. Ne pas évaluer ce qu’ils sont mais ce qu’ils font. Parce qu’évaluer, ça donne de la valeur, effectivement.

On s’étonne du fait que les élèves posent toujours la question avant de se lancer dans un travail : « C’est noté Madame ? » / « C’est évalué Monsieur ?  » Parce que dans la configuration classique, ce qui compte c’est la course finale. On s’entraîne pour le jour J.
On ne retiendra de Christophe Lemaître que son classement sur la ligne d’arrivée. Pas ses heures d’entraînement, ses échecs, ses moments de doutes, ses tentatives ratées, ses arrivées au pied du podium… Est-ce à dire que tout ce temps passé, tous ces efforts n’ont pas de valeur ? Est-ce que la seule chose qui compte c’est la photo avec la médaille et le bouquet de fleurs ?

Du coup, on a persuadé les élèves que si c’est pas noté, ça n’a pas de valeur. Donc, pas la peine de se fouler, « ça ne compte pas ». Et on s’étonne que les élèves rechignent à faire des brouillons, des essais, des tentatives originales ?  Sans blague ?

J’évalue mes élèves. Tout le temps, dès qu’ils produisent quelque chose. Un brouillon, une tentative maladroite, un essai manqué. C’est le point de départ, un point d’étape. Celui qui va me permettre de le conseiller pour qu’il trouve son chemin pour aller plus loin, plus haut, plus fort. Je ne les note jamais.

Alors oui,  il faut évaluer ces beaux travaux d’élèves sur la ville médiévale ! Bien sûr !

Si oui, sur quels critères ?

Je ne suis pas fan de Maria Montessori. La femme, ses relations avec le régime mussolinien me chiffonnent un peu (euphémisme). Et surtout la puissante récupération commerciale qui est actuellement faite de son travail pour vous vendre très cher des tas de choses qu’il serait tellement plus chouette de fabriquer vous même et pour vous vendre des formations hors de prix me chiffonne beaucoup. C’est ainsi que pour la modique somme de 285€ TTC **** vous avez le droit de devenir l’heureux propriétaire d’une « magnifique boite en hêtre », de 28 animaux en plastique et de quelques cartes en papier plastifiées. Oui c’est cher, mais ces merveilles vous permettront de faire de la géographie Montessori. Et ça, ça n’a pas de prix.

Au secours !

Par contre, s’il y a une chose que vous devez retenir de Montessori c’est que les activités s’évaluent par elles même. Si c’est fait c’est…. que l’enfant a réussi à le faire.
Si la série de 10 cubes (pour la modique somme de 77,90€) tient empilée, c’est qu’il sait empiler des cubes.
Alors vous pourrez vous amuser à faire toutes les grilles d’évaluations que vous voudrez,  mesurer le temps de réalisation et faire un classement qui vous permettra de savoir si Kévin est plus rapide ou plus lent que Manfred, compter le nombre de cubes empilés, le nombre de chutes de cubes, retirer des points pour les agressions avérées à coup de cubes sur la tête de son voisin… Vous râlerez à cause de « l’évaluation par compétence » qui vous oblige à fabriquer ce genre d’usine à case.***** Au final, comme vous êtes un professionnel consciencieux vous ferez votre grille d’évaluation dont vous serez très fier (et vous aurez raison, c’est sans doute une des choses les plus complexe à faire)… mais ce sera du temps perdu.
Elle tient cette pile de cubes ? Oui ? Bon alors, ça va,  la compétence « mpiler des cubes » est acquise. Si vous êtes d’un naturel inquiet, refaite faire la pile dans un ou deux mois, histoire d’être certain.
Oui, mais, me direz vous (car vous êtes un professionnel consciencieux et soucieux de bien faire), le nombre de cubes peut varier, la forme des choses à empiler peut changer, comment je sais que Jennifer saura toujours tout empiler ?
Je vais vous décevoir.
Vous ne le saurez pas. Vous ne le saurez jamais.
Sauf à proposer à Jennifer TOUS les empilements de choses possible.

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Alors, si vous voulez passer du temps à réfléchir à quelque chose de complexe, demandez vous quelles sortes d’empilements vous allez proposer. Et je vais même aller plus loin : c’est notre travail de savoir quelle difficulté d’exercice convient à chacun de nos élèves pour qu’il soit obligé de faire un effort pour le réussir. C’est toute la noblesse et la difficulté de notre métier.
Et ça, ça ne rentre pas dans une grille.

Conclusion

Alors, pour finir de répondre à la collègue qui se demandait « Tu évalues ? Si oui, sur quels critères ? » je dirais : bien sûr qu’on évalue !
La consigne était « Réaliser une maquette d’une ville au Moyen Âge avec au moins trois bâtiments. » Si c’est une maquette, qu’on y reconnaît une ville et qu’il y a au moins trois bâtiments, l’élève est bon pour la pastille verte (voire verte foncée si en plus il a fait preuve de créativité ).

Et quand vous me demanderez « Qu’est ce qu’on met comme compétence évaluée pour aller dans le bulletin ? », je vous dirai que c’est sans doute la seule bonne et véritable question qu’il faut se poser : qu’est ce qu’on cherchait à évaluer en demandant ce travail aux élèves ?

Et là …..


 

* Je ne peux pas vous donner le lien vers le post car il a été publié dans un groupe fermé.
** Je sais, je la ferai un jour cette p**** de table des matières…
** Je ne parle pas ici des collègues de mon établissement qui sont des amours, mais de certains énergumènes qui essaient de faire du bruit sur les internets.
*** Vous comprendrez que la décence m’interdit de vous donner ma source mais je vous jure que c’est vrai. Sinon ce serait moins croustillant !
**** Je crois qu’une bonne façon de se faire de l’argent serait de déposer l’expression « usine à case » à l’INPI. Vu le nombre de fois où je la croise (à l’écrit comme à l’oral, pour dénigrer tout et n’importe quoi) si je fais ça, mon prochain billet sera écrit au bord de ma piscine aux Bahamas.

PS : Je n’ai pas utilisé l’écriture inclusive pour ce texte mais ceux qui me connaissent savent que je l’utilise la plupart du temps. Pour ne pas alourdir la lecture, j’ai préféré ici me servir du masculin comme neutre dans de nombreux cas. En même temps, en écrivant ça, j’ai l’impression d’agiter un appeau à troll, mais tant pis 🙂

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Classé dans évaluation, Bavardage, pédagogie

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