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Il suffit parfois de presque rien…

Aujourd’hui, j’ai fait faire aux élèves un truc super banal.
Enfin, banal quand on est prof d’histoire-géo, hein.
La plupart des gens normaux ne font pas ça d’habitude.
Je vous laisse juge…

 

Aujourd’hui, mes élèves ont fait de la géographie : ils ont classé des pays selon la taille de leur population, ils ont fait une carte pour localiser ces pays, ils ont répondu à des questions portant sur un texte et ils ont fait des schémas logiques en utilisant des mots-clé.
Vous trouvez ça sexy vous ? Non, vous avez raison. C’est pas sexy du tout !

Sauf que quand la sonnerie annonçant la récréation a sonné, aucun d’eux n’a bougé.
Enfin au début, je vous rassure, ce sont des élèves.
Pas des huitres.
Ils ont fini par partir.

Ils ont donc fait des exercices d’une banalité sans nom, mais ils ne s’en sont même pas rendu compte parce que je leur ai enveloppé le tout dans un paquet-cadeau auquel ils n’ont pas pu résister.

Je les ai obligé à se mettre en groupe de 4 que j’ai déterminé. Ça a grogné un peu parce que Manfred voulait pas être avec Jessica…
Je leur ai annoncé qu’ils allaient avoir un rôle à jouer dans leur groupe (ça a arrêté d’un coup les grognements). Le greffier noterait tout et c’est son cahier que je ramasserai pour évaluer le travail. L’émissaire pourrait aller chercher des infos et des documents dans les bouquins à disposition ou venir me demander de l’aide. Le gardien veillerait au respect du temps et du niveau sonore de son groupe. L’espion pourrait aller voir ce qui se tramait dans les autres groupes.
Je leur ai donné des petites fiches pour matérialiser leurs rôles et ils se les sont attribués.

Je leur ai ensuite déposé sur une table 5 paquets d’enveloppes (en fait des feuilles de brouillon agrafées) sur lesquelles était indiqué « Mission n°1 », « Mission n°2 »,  etc. et j’ai noté au tableau les liens entre les différentes missions : pour faire la mission n° 3 il faudra avoir fait la mission n°4 avant par exemple.

J’ai demandé aux émissaires de venir chercher la mission de leur choix.

J’ai lancé le chrono.

Et je les ai regardé travailler pendant une heure trente.

Ils ont tous réussi à faire tous les exercices.
Tous.
Même Kévin qui n’a jamais son cahier (sauf les jours impairs de pleine lune).
Même Jessica qui n’aime rien tant que de glousser avec ses copines pendant la plupart des cours.

En prime, j’ai levé pas mal de loups, d’incompréhensions….
Parce qu’il faut pouvoir prendre le temps de comprendre ce qui se passe dans leurs têtes au lieu de les voir comme « des gamins qui ne travaillent jamais, qui n’apprennent jamais une leçon et qui sont complètement incapables de comprendre ce que l’on attend d’eux, et dont on se contente d’attendre qu’ils sauvent les apparences, qu’ils fassent semblant d’agir en élèves. » (je n’ai rien inventé de ce qui est entre guillemets). Mais que ça demande de prendre du temps. De venir s’asseoir avec un groupe et de discuter avec eux pour écouter leurs mots, leurs raisonnements, les chemins détournés de leurs pensées.
Quand la totalité de la classe est au boulot, on peut prendre le temps de le faire.

En fait, ma séquence d’aujourd’hui mettait en œuvre quelque chose que Ryan et Deci ont défini comme les clés de la motivation. Pour qu’un élève soit motivé, il faut satisfaire trois besoins essentiels : son besoin d’autonomie, son besoin de compétence et son besoin de proximité sociale.
On a vraiment besoin d’aller voir du côté de la recherche !

Voila. C’était un chouette moment d’enseignement, et j’avais envie de le partager.

Ah, j’oubliais : comme d’habitude le travail n’était pas noté.

Bonne semaine !

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NB : Si une coquille s’était glissée malencontreusement dans ce texte, n’hésitez pas à me le faire remarquer gentiment ! Nobody’s perfect !

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Classé dans autonomie, Élèves, Géographie, jeu, pédagogie, récit, recherche

Lutter contre les inégalités dans la classe

Comme tous les enseignants, j’ai souvent l’impression d’avoir « la tête dans le guidon » et cette impression m’empêche trop souvent d’avoir un regard lucide sur ce que je fais réellement dans mes classes, et d’envisager sérieusement sur ce que je pourrais faire pour que ça marche mieux. Pourtant, des fois, ça vaut la peine de se poser.

Une des choses que nous ont appris les différents rapports publiés ces derniers mois c’est que notre École était une des plus inégalitaire au monde. Pas de quoi être fier. Surtout quand on a encore en tête le rapport sur la grande pauvreté de Jean-Paul Delahaye ou qu’au hasard d’une actualité on découvre que c’est au lycée professionnel qu’on rencontre le plus d’orphelins dans les classes…

Que faire quand un élève rencontre des difficultés ? Et d’ailleurs, peut-on faire quelque chose ? Est-ce qu’il échoue parce qu’il n’a pas les capacités ou bien y a-t-il une autre raison ? Est-ce que je dois changer quelque chose à mes pratiques ? Est-ce que ça servirait à quelque chose ?

En 2015, Marie- Christine Toczek-Capelle, professeur en sciences de l’éducation à l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand a présenté lors d’un colloque des résultats de recherche saisissants.

Il a été depuis longtemps prouvé que l’appartenance à certains groupes sociaux déterminait le destin scolaire des élèves. C’est ce que l’on appelle « le phénomène de menace du stéréotype » qui a été démontré en 1995 par deux chercheurs de l’université de Stanford, Claude Steele et Joshua Aronson. Mais le plus souvent dans nos classes, on n’imagine pas à quel point la représentation des élèves par rapport à cette appartenance avait des effets sur leurs performances scolaires.

Sachant que ce phénomène existe, ne pas en tenir compte dans notre métier serait au mieux dramatique, au pire…
Mais comment faire ?

Changer les choses ça semble souvent insurmontable. Comme tout changement, cela nécessite de sortir de sa « zone de confort » (qu’elle soit confortable ou pas d’ailleurs) et c’est parfois effrayant.

Pourtant il y a des moyens simples et efficaces d’améliorer les choses sans se mettre véritablement en danger. La recherche nous ouvre des chemins qu’on peut emprunter sans trop prendre de risques et dont les effets seront immédiatement visibles.

L’étude que Marie- Christine Toczek-Capelle présente (dans une vidéo en lien ci-dessous) porte sur les performances en sciences physique des filles. En effet, on constate que les jeunes filles réussissent généralement moins bien que les garçons dans les domaines scientifiques. Mais ne serait-ce pas un effet de la façon dont on évalue ?

Pour cette étude on a donné le même travail à effectuer à trois groupes d’élèves, mais on leur a présenté les choses différemment.
Au premier groupe, on annonce que la tâche ne sera pas évaluée.
Au deuxième groupe, on annonce que la tâche sera évaluée et que l’évaluation aura pour but d’évaluer les compétences acquises par rapport aux autres élèves.
Au troisième groupe, on annonce que l’évaluation aura pour but de vous aider dans vos apprentissages, de vous permettre de mieux mémoriser et mieux apprendre.

Et que croyez vous qu’il arriva ?

Dans le premier cas, les filles ont réussi bien mieux que les garçons.
Dans le deuxième cas, les garçons ont réussi bien mieux que les filles.
Dans le troisième cas, il n’y a pas eu de différence entre les résultats des filles et des garçons.

 

Et vous, vous évaluez comment ?

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Voir en ligne l’intervention de Marie- Christine Toczek-Capelle

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Classé dans évaluation, pédagogie, recherche

Maux d’hier…

Une fois n’est pas coutume, ce que vous allez lire n’est pas de moi. Il s’agit d’un courrier déniché dans un fonds d’archives par un correspondant qui a préféré conserver l’anonymat. Cette lettre est étonnante par son sujet et par l’écho qu’elle fait à notre époque et à un supposé désastre de l’école numérique. C’est à se demander si elle n’a pas servi de source à certains auteurs… Bonne lecture.

Paris, le 26 novembre 1887

Monsieur le ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes

« La révolution du livre » est en train de fondre sur nos écoles. Par ce terme, j’entends aussi bien les usages des dictionnaires, encyclopédies, journaux, manuels scolaires (distribués aux élèves) que les cahiers de relevés de notes, les cahiers du jour et registres divers, ou bien encore les bibliothèques (accessibles aux élèves). On pourrait ajouter à cette liste les ouvrages que les élèves les plus fortunés apportent de chez eux.

Le président du conseil, monsieur Maurice Rouvier, a annoncé un « grand plan du livre pour l’école de la République » qui vise à lutter contre l’illettrisme de nos concitoyens et promet que d’ici 4 ans, tous les élèves auront un livre chez eux.

Avec tout le respect que je dois à votre fonction, monsieur le ministre, permettez-moi une hardiesse : cette idée est un désastre. Le terme peut sembler excessif, mais il est à la hauteur des dangers qui planent désormais sur notre République !

Un désastre, oui ! Car enfin, qu’est-ce qui motive notre gouvernement à prendre de telles mesures si ce n’est la volonté effrénée de proposer des choses nouvelles pour séduire le peuple ? Personne n’a pris la peine de réfléchir un instant aux conséquences de cette idée hasardeuse ! Quelle naïveté ! N’est-ce pas se rendre à la merci des éditeurs et des fabricants de bibliothèques ?

Comment imaginer que les livres puissent un jour résoudre toutes les plaies de notre instruction, voire de la société toute entière ! Non, monsieur, donner un livre à tous les enfants ne rendra pas la société plus juste, ni l’instruction plus efficace et ne redonnera pas la vue aux aveugles ! À quoi bon avoir laïcisé l’école, si c’est pour oublier la grande leçon des catholiques, qui défendent sagement la lecture de la Bible au croyant ?

Un désastre, vous dis-je ! Et sans doute encore pire que celui que nous sommes en mesure d’envisager aujourd’hui !

Aujourd’hui, l’usage des livres est certes un choix irrationnel, mais tout ce qui se pique de nouveauté doit en passer par là. Mais il reste dans le champ sacré et clos du foyer. Qu’ils sachent lire, et les enfants de France passeront leur soirée dans les bibliothèques et les cabinets de lectures, désertant le foyer domestique, détruisant la cellule familiale plus sûrement que l’alcool et la paresse.

Feint-on d’ignorer que l’imprimerie est née à Nuremberg que la presse est d’invention anglaise ? Que croit-on faire en confiant l’éveil de notre jeunesse à des créations étrangères, j’ose dire à nos ennemis de toujours ? Nos paysans, nos marins, nos artisans ont-ils besoin de livres ? Avaient-il besoin de lire, les corsaires de Surcouf, les fantassins de Valmy, les grognards de l’Empire, pour faire leur devoir ?

De surcroit, ces livres n’existent qu’au prix du saccage de nos belles forêts, dont les halliers sont sacrifiés sur l’autel des maisons d’édition ! Dégarnir ainsi le front bleu des Vosges de ses pins qui marquent aujourd’hui la plus blessée et la plus sacrée de nos frontières, c’est ajouter l’outrage à l’infamie ! S’il les faut sacrifier, ces forêts nationales, que ce soit pour faire des navires battant pavillons français, des crosses, des baguettes de tambours des fifres, des chevaux de frise !

Et puis avez-vous songé à la multiplication des voitures de poste, wagons, trains, locomotives qui seront nécessaires pour les transporter tous et donc aux risques accrus dans les transports ?

Compteriez-vous pour moins que rien la santé de notre belle jeunesse qui, mise au contact de ces livres, ne pourra échapper aux produits chimiques qui entrent dans sa fabrication ? Au papier chloré, aux émanations des encres ?  Et quand ils auront été lus et relus, manipulés par de jeunes mains inattentives et imprécautionneuses, maculés d’encre, qu’en fera-t-on ? A-t-on songé un seul instant aux montagnes de papiers sales et défraîchis dont il faudra se séparer ?

Je ne peux croire qu’il vous a échappé à quel point les livres isolent ceux qui en sont adeptes. Donner un livre à un enfant, c’est l’enfermer dans le repli sur lui-même, à l’écart de la communauté, de l’école et de la Nation. C’est l’encourager sur la pente qui lui fera bientôt lire des livres condamnés, ces Baudelaire, ces Flaubert, ces Goncourt, qui méprisent insidieusement la loi et qui le conduiront à suivre dans les journaux les misérables exploits des complots anarchistes !

Outre le fait que ce projet aurait pour les finances de l’État un coût exorbitant pour un effet désastreux, ce serait mettre directement dans la poche des éditeurs de livres et des artisans menuisiers le fruit du labeur de tout un pays.

Chercherait-on à détruire l’école de la République qu’on ne s’y prendrait pas autrement ! Que deviendrait le lien entre le maître et l’élève quand le livre viendrait à se placer entre eux ? Pourquoi s’évertuer à détruire ce lien puissant, fait de douceur et de fermeté, seul capable de transmettre à notre jeunesse l’amour des nobles vertus qui sont l’apanage de notre Nation ? Si la parole du maître est dans les livres, il n’est plus besoin de maîtres !

Cette lettre, monsieur le ministre est un appel ! Un appel à ne pas laisser entrer les livres dans nos écoles sans que le pays tout entier n’ait pu donner son avis sur ce projet insensé. Loin de participer à l’émancipation de notre pays, c’est à sa ruine qu’il travaille. Mais qui suis-je pour m’élever contre les soi-disant forces de progrès, ces auteurs, ces papetiers, ces vendeurs de livres qui chaque jour vous abreuvent de leurs conseils ? Je ne suis qu’un humble ingénieur parisien, un français patriote qui constate chaque jour les méfaits du livre et qui espère que sa contribution aura quelque écho auprès de votre ministère.

Je vous prie d’accepter, monsieur le Ministre, l’expression de mon plus profond respect.

 Charles – Philémond Trichou

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Classé dans Bavardage, Lectures, pédagogie, TIC

Élèves agités ? Méditez !

 

Écoutant ce matin sur France Culture une excellente émission intitulée « Sexe, hypnose, méditation: peut-on percer les mystères de la conscience ? », je me suis rappelé que j’avais une petite astuce pédagogique à vous proposer. Je vous préviens tout de suite, c’est pas un scoop, de nombreux collègues utilisent cette méthode. Je vous propose juste un témoignage.

Commençons par le commencement :

Le problème.

Le problème que j’ai (et que je crois, tous les enseignants ont) est de mobiliser l’attention d’un groupe de jeunes adolescents pour leur proposer une séance de cours efficace. C’est toujours une sorte d’exploit quand on y arrive. Et quand, cerise sur le gâteau, la séance de cours se déroule à des moments où leur horloge biologique n’est pas vraiment en phase avec les apprentissages, les choses peuvent tourner à la catastrophe.

Si je vous parle d’une classe de sixième qui se présente pour un cours de fin de journée, après deux heures d’EPS et une courte récréation, tous les collègues de collège voient très bien à quoi ça peut ressembler. Pour les autres, je vous raconte. Les élèves arrivent super-excités, chahutent dans le couloir, s’installent dans un brouhaha incroyable, sont agités, inattentifs ou alors fatigués et éteints. Il est rare que l’heure se passe sans que vous n’ayez à élever la voix et/ou à punir un bon tiers de la classe. Et puis, pour l’enseignant aussi c’est la fin de journée et la fatigue n’aide pas à la bonne gestion du groupe. Pour moi cette année, cette heure-là était la dernière d’une journée de sept heures de cours.
Bref. Soit je me résignais à perdre cette heure de cours entre énervement mutuel et sanctions, soit je cherchais une solution.

Une piste

Si vous me connaissez un peu, vous savez que je suis toujours preneuse de bonnes idées pour améliorer mon enseignement et après avoir longtemps hésité et lu beaucoup de choses*, j’ai utilisé ce qu’on appelle la « méditation de pleine conscience » avec ces élèves et j’ai vraiment été impressionnée par les résultats obtenus.

Au premier abord, rien que l’intitulé (« méditation de pleine conscience ») aurait tendance à me faire fuir en courant. Mais comme je suis pragmatique et que je voyais de plus en plus de gens évoquer l’utilisation et les bienfaits de l’utilisation de cette technique en classe, j’ai fini par me lancer dans cette affaire.

Je me suis procuré l’ouvrage d’Eline Snel, destiné aux jeunes enfants (5 à 12 ans), qui s’intitule « Calme et attentif comme une grenouille »**. Eline Snel est une psychothérapeute belge auteur de nombreux ouvrages qui permettent de pratiquer chez soi la méditation de pleine conscience, une méthode élaborée par Jon Kabat-Zinn***.

 

9782352041917

J’ai commencé par faire moi même les exercices, pour les comprendre. Non seulement la mise en œuvre est très simple grâce au CD inclus dans le livre****, mais c’est chouette comme tout à faire. Je me sentais prête à essayer avec les élèves et pour la première fois de l’année, j’ai attendu avec impatience cette dernière séance du vendredi.

Tester

Tout a commencé comme d’habitude : chahuts, agitation, bavardages, bruit… J’ai annoncé aux élèves que la séance du jour allait commencer par quelque chose de spécial que j’avais envie d’essayer avec eux s’ils voulaient bien. La nouveauté les intrigue toujours, ils étaient prêts à essayer.

Nous avons fait trois exercices. Trois. Ça a duré exactement 10 minutes.
En 10 minutes, les élèves étaient transformés.
Je vous jure. J’en étais époustouflée moi même.
Pour cette première fois, 85 % des élèves ont fait les exercices avec un sérieux remarquable. Les 15 % autres ont eu plus de mal. Il y a eu quelques ricanements, quelques regards en coins entre copains…. Mais cela n’a pas gêné les autres. Malgré cela, en 10 minutes, j’avais devant moi des élèves calmes et attentifs, prêts à travailler. Et pour la première fois de l’année, on a vraiment travaillé, dans le calme pendant cette dernière heure de la semaine.

Du coup, j’avais hâte de recommencer : un comble, j’attendais avec encore plus d’impatience ce cours-là !

La semaine suivante, en arrivant en classe, les élèves m’ont demandé de refaire l’exercice. Et cette fois, presque tous les élèves ont « joué le jeu ». Le seul réfractaire n’arrivait pas à entrer dans les exercices mais il n’a pas gêné ses camarades.

Du coup, je me suis dit que je pouvais utiliser ces exercices à chaque fois que je sentais devant moi un groupe d’élève agité, déconcentré. Plutôt que d’élever la voix et de punir, méditer.

Et l’effet était toujours le même, quelque soit le niveau de classe : 6e, 5e, 4e…
Et plus on faisait les exercices, plus leur efficacité augmentait.

Plusieurs élèves sont venu me demander de leur prêter le livre pour faire des exercices à la maison.

Le gros avantage de cette technique, c’est qu’une fois qu’on connaît les exercices, on peut les refaire quand on veut. Quand un élève est trop déconcentré/énervé pour travailler, je lui propose de prendre quelques minutes et de refaire l’exercice de son choix tout en restant à sa place. Souvent je n’ai même pas besoin de l’aider à le faire, il y arrive très bien tout seul et les autres comprennent et respectent son « absence » temporaire. Que d’énergie économisée !

Ce qu’on a à perdre

Vous allez me dire : « Mais si on est obligé de « perdre » dix minutes à chaque début de cours, on n’aura jamais fini le programme ! »

Effectivement. On « perd » quelques minutes de cours. Mais faites la comparaison avec le temps que vous allez « perdre » en engueulades, mots sur le carnet de correspondance, punition à donner et à vérifier, déplacements d’élèves bavards….
Alors, oui, je veux bien échanger un cours de 55 minutes qui ressemble à un combat de boxe contre un cours de 45 minutes réellement efficace qui me permet ensuite de ne plus perdre de temps.

Je sais qu’en cet été de pré-réforme, nous avons tous beaucoup de travail et beaucoup de choses à préparer, mais cette technique ne demande pas réellement de temps de préparation et le rapport investissement/résultat est incroyablement positif.

Essayez, vous me direz !

 

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* Merci à Jeanne Siaud-Faccin que je suis depuis longtemps sur Facebook et qui a été la première à me mettre la puce à l’oreille à ce sujet.

** À voir sur le site de l’éditeur.

*** La page Wikipédia consacrée à Jon Kabat-Zinn.

*** Vous en trouverez un extrait en ligne à cette adresse.

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Classé dans pédagogie, récit

Débrouillez vous !

Je demande souvent aux élèves de lire des textes. D’abord parce que ça vient compléter tout le super boulot que font certains de mes collègues pour améliorer les compétences de lecture des élèves et puis tout simplement parce que c’est une bonne partie des supports de l’histoire et de la géographie.

J’aime bien donner les « vrais » textes. Pas ceux qu’on trouve dans les manuels et qui sont déjà édulcorés. Pourquoi un élève, même un élève de 6e ou de 5e, n’aurait-il pas droit à la lecture de documents authentiques ? Sauf que forcément, la lecture d’un document authentique c’est souvent un peu plus compliqué, tant sur le plan de la syntaxe que du vocabulaire.

Antiquité

La solution que j’utilisais jusqu’à présent ne fonctionnait pas vraiment bien. Je faisais la liste des termes qui me semblaient compliqués à comprendre et je faisait une liste de définitions en dessous du document.
Mais bon, les élèves ils ont tendance à lire les choses dans l’ordre. Et lire un texte en même temps qu’on doit aller chercher plus bas la définition pour comprendre ce qu’on lit, c’est le meilleur moyen pour mettre quelqu’un dans le pétrin, sauf quand on a à faire à un très bon lecteur.

Moyen Âge

La première amélioration, ça a été de mettre les mots de vocabulaire avant le texte. Ça fonctionnait mieux pour pas mal d’élèves. Mais j’en retrouvais toujours quelques uns, coincés parfois même dès la lecture des définitions, qui finissaient pas m’avouer « Madame, je comprends rien. » Parfois accompagné d’un « de toute façon j’y comprends jamais rien » / « Je suis nul » qui accompagne souvent le sentiment d’incompétence acquise, un des pires boulets contre lequel un enseignant ait à se battre.
Quand un élève vous dit « je ne comprends rien », c’est pas vrai, hein. Il comprend des trucs.
Mais il y a quelque chose dans ce qu’il a lu qui lui pose un tel problème qu’il ne voit plus le reste. À côté de ça, l’arbre qui masque la forêt c’est du nanan.

Époque moderne

J’ai appris (je ne sais plus où ni par qui, mais je lui dois une reconnaissance éternelle) qu’il ne faut jamais répondre dans ce cas « Qu’est ce que tu ne comprends pas ? », parce que la réponse sera invariablement « Tout ». Alors que si vous posez la question autrement : « Qu’est ce que tu comprends ? », non seulement vous permettez à l’élève de prendre confiance en lui (il n’est pas si « nul » que ça puisqu’il a compris des choses), mais en plus, vous pouvez facilement cerner ce qui pose réellement problème.Et le lui expliquer.
C’est fou comme ça change tout.

Sauf que.
Sauf que, ça ne suffit toujours pas.

Parce que si Kévin a compris tous les mots, a tout lu, et peut faire ce qu’on lui demande de faire à partir du texte, je me retrouve avec Jessica, Manfred et une bonne flopée d’autres qui vont perdre (et me faire perdre) un temps fou à comprendre ce qui les empêche de lire ce texte. Et dans 90 % du temps ce sera à cause de mots dont je n’aurai jamais imaginé qu’ils puissent leur poser problème : un verbe un peu rare conjugué, un mot qu’ils n’ont jamais croisé, etc.

Époque contemporaine

Si je vous raconte tout ça c’est parce que depuis quelques semaines, j’ai trouvé un truc qui fonctionne du feu de dieu. Enfin quand je dis « j’ai trouvé », je suis certaine que plein de gens parmi vous le font déjà. Encore une fois je me retrouve bien en peine de pouvoir dire grâce à qui j’en suis arrivée là. Même si je pense qu’un certain prof de maths du calaisis n’y est pas étranger…

Depuis quelques semaines, quand je leur donne un texte à lire, je ne leur donne pas de vocabulaire. Et je ne vais pas leur expliquer les mots. Et ils arrivent tous à lire les textes. Tout seuls.
Enfin, je veux dire, sans moi (ou presque).

Depuis quelques semaines, quand ils ne comprennent pas un mot, ils se lèvent (Horreur ! Malheur !) et vont l’écrire au tableau. Et d’autres vont écrire la définition du mot, soit parce qu’ils la connaissent, soit parce qu’ils ont été la chercher dans un des dictionnaires mis à leur disposition. Bon, je surveille du coin de l’œil si les définitions sont correctes. Et parfois il m’arrive de venir écrire une définition quand un mot reste orphelin trop longtemps.

En essayant ça la première fois, je me suis dit que je prenais le risque que les gamins en difficulté aient un peu les boules de venir écrire au tableau pour demander une définition et que les élèves « à l’aise » viendrait « se la péter » au tableau. Sauf que ça ne s’est pas passé comme ça. Tous les élèves, sans distinction, passent au tableau pour demander ou pour aider. Parce qu’il y a toujours au moins un mot qui leur pose problème et parce qu’ils sont tous compétents.
Et moi j’ai tout mon temps pour les aider dans le vrai boulot, celui de l’étude d’un texte historique ou géographique.

Encore une preuve que le principe didactique « faire faire aux élèves ce qu’on pourrait faire soi-même » est une sacré martingale pédagogique !

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Classé dans autonomie, pédagogie

Vous auriez la recette ?

Il arrive parfois que des collègues (parfois même un de mes chers Keskelledit) me posent la question qui tue. Comme ils sont gentils [et qu’ils espèrent peut-être même une réponse] ils ne me disent pas les choses abruptement. Ils commencent en général par un truc gentil du genre « J’aime bien ce que tu écris [oui, je vous jure et  moi je deviens toute rouge], mais… [et c’est là que je commence à m’évanouir, parce que je  vois arriver la suite gros comme une maison] …. comment tu fais concrètement ? « Oui, parce que tu comprends, c’est super tout ça….. Freinet, la pédagogie des gestes mentaux, la classe inversée, les intelligences multiples, les TICE, les compétences, la suppression des notes, les classes à géométrie variable, tous les Kévin et toutes les Jessica en route vers le bonheur pédagogique. Mais comment je fais moi,  avec MES élèves, dans MON bahut, avec MES collègues, avec MON chef et dans MA salle ?  »

Je n’ai pas là réponse à tout ça mais je peux vous parler du cadre dans lequel j’ai choisi de me poser cette année. Ça vous intéressera peut-être et ce sera toujours un début de réponse.

Backstage

Cette année, j’ai décidé (comme une guedin* que je suis parfois) de faire les choses bien. D’abord parce que j’ai une super stagiaire EAP (coucou Anays!) et puis aussi parce que j’ai un emploi du temps professionnel et personnel qui m’oblige à être (et sans doute pour la première fois de ma vie, enfin) très très très organisée. En fait, il faut que je vous avoue. Je suis une bordélique contrariée.

Donc je me lance cette année dans plusieurs choses en même temps, qui font au final une mayonnaise pédagogique assez savoureuse : classe inversée, plan de travail, îlots dans la classe, évaluations sommatives en version numérique pour les connaissances, publication de blog.
Donc cela signifie que, pour une séquence de cours, je dois construire : un plan de travail, une capsule et un exercice lié à cette capsule, une série de documents pour les élèves, une évaluation numérique et un article pour le blog de la classe, et pour finir créer une fiche-bilan des notions essentielles du cours.
Je sais, faire tout ça alors que les programmes vont changer l’année prochaine, c’est un peu idiot, mais j’en ai besoin cette année et je me dis que pas mal de choses pourront resservir l’année prochaine si je m’y prends bien.

Story Board

La première étape, avant de commencer c’est la planification. Je prépare un tableau de ce genre là pour chaque séquence, histoire de ne pas me perdre :

Plan de travail   Capsule Exercice Documents pour les élèves Évaluation numérique Fiche-bilan Billet de blog

Le premier document que je prépare, c’est le plan de travail. Parce que c’est lui, bien sûr qui va déterminer tout le reste. Je relis le programme, que je dois connaître par cœur à force, mais qui me permet de me focaliser sur les attendus réels (qui sont très souvent extrêmement éloignés de ce qui est proposé dans les manuels qui ne me sont donc d’aucune utilité).

Un plan de travail est découpé en trois parties : ce qui doit être fait avant, ce qui doit être fait pendant, et ce qui doit rester après.
Il faut bien sûr commencer par la troisième partie, celle qui récapitule ce que les élèves devront savoir et savoir faire à l’issue de la séquence. Le fait de m’adosser au programme me permet d’être juste au bon endroit, ni trop exigeante, ni trop laxiste et de préciser avec des mots simples et accessibles aux élèves ce que j’attends d’eux.

Making of

Ensuite j’attaque la deuxième partie. C’est là que je fais vraiment un travail de pédagogue. Le moment où j’imagine le scénario pédagogique de la séquence entière. C’est à ce moment que je prépare mes ingrédients. Les intelligences multiples, le travail en îlots, les jeux pédagogiques, les compétences à mettre en œuvre, la façon dont les choses vont se passer, les activités et les productions des élèves, les modalités de ces activités mais aussi les remédiations possibles parce que je sais d’avance que pour Kévin, cette activité là va être compliquée et que Jessica, par contre, aura fini avant tout le monde et qu’il faut impérativement que je lui prépare des activités complémentaires pour qu’elle puisse aller plus loin. Je prépare ensuite tous les documents dont je vais avoir besoin et je les dépose dans mon espace personnel du cloud.

Cambouis

Une fois que je sais ce que je vais faire, je m’attaque à la capsule qui va permettre aux élèves d’avoir les prérequis pour ces activités. Des fois j’ai de la chance et des collègues formidables ont fait exactement ce dont j’ai besoin. Des fois j’en ai moins, ce qui est en ligne ne me convient pas ou j’ai besoin d’un truc vraiment spécifique et je dois faire la capsule avec mes petits bras. Il y a plein d’outils** pour les réaliser, d’une simplicité extrême. En fait l’outil on s’en tamponne. L’important c’est de savoir ce qu’on va mettre dedans. C’est ce qui prend le plus de temps. Finalement, réaliser une capsule, c’est pour moi 75 % de temps de réflexion sur une feuille de papier et pour la rédaction des textes que je vais dire et 25 % de temps de réalisation (enregistrement compris parce qu’il faut que je fasse attention à ma diction et que je m’y reprends souvent à plusieurs fois). Quand je pense que la est capsule prête, je la mets sur un serveur vidéo bien connu et je demande aux copains de la relire***. Et là je pleure parce que j’ai toujours laissé plein de bugs que je dois corriger.
Quand elle est enfin présentable, je la visionne, comme un élève pourrait le faire, et je crée un exercice lié à cette capsule. Ça peut être un questionnaire à remplir via un formulaire en ligne ou des questions à créer, ou plein d’autres choses. Ça dépend vraiment du type de capsule, de mes besoins pédagogiques et de l’âge du capitaine.

Ensuite, je complète la première partie du plan de travail avec un lien vers la capsule et ses exercices et j’ajoute les QR code**** qui font directement le lien vers ces deux ressources.
La fiche de projet est prête, je la dépose aussi dans le cloud.

Cerise sur le gâteau

L’étape suivante, c’est la fiche-bilan. J’en ai déjà pas mal de prêtes parce que j’en avais déjà réalisées les années précédentes, mais il m’en manque plein. La principale difficulté c’est de leur conserver un aspect uniforme pour qu’elles deviennent une routine, facilement lisible par les élèves. La deuxième difficulté, c’est de trouver l’iconographie, libre de droit, of course. Et de ne pas aller plus loin que ce que demandent les programmes pour les éléments à mémoriser. C’est frustrant, je sais.

Ensuite je prépare l’évaluation numérique qui ne portera (sauf exception) que sur des connaissances pures***** (le reste étant évalué directement en classe, pendant le travail des élèves) : des dates, des lieux, des mots de vocabulaire… Je le fais en version numérique parce que ça doit aller vite. Il y a plusieurs outils possibles, tous hyper simples d’utilisation.

Enfin, je m’attaque au billet de blog****** pour la classe. Là aussi j’essaie de conserver une certaine uniformité. Une illustration, un découpage clair et lisible et tous les documents de la leçon. Tous, y compris les documents utilisés en classe et la fiche bilan. Les élèves ont tout. Certains sont tellement fans qu’ils font le travail en avance ! Du coup ça m’oblige à prévoir davantage, avec des liens vers d’autres ressources que je n’exploiterai pas en classe avec tous les élèves (des jeux en ligne sur le thème, des vidéos, des sites d’exposition, de la musique…) mais que tous pourront utiliser hors temps scolaire, avec leurs familles par exemple.

blog

Yatta !

Attention ! Je ne fais pas ça d’une seule traite. Je suis pas Wonderwoman ! Je n’arrive pas toujours à me dégager le temps nécessaire et je ne suis pas une machine. Alors je me fais une planification pour les séquences de la période pour mes trois niveaux et je picore. Des fois je vais faire deux capsules, d’autres fois, je me pose et je réfléchis au contenu d’une séquence, ou alors je prends 10 mn entre deux pour faire un questionnaire. Petit à petit, les vides se remplissent et j’arrive à avoir une période entière complète. Et là je me dis « Yatta !  Y’a plus qu’à ! » et puis surtout… « Pourvu que ça fonctionne! »

Mais ça, c’est une autre histoire.

 

 

—-

* C’est du verlan 🙂
** Des outils pour créer des capsules vidéo signalés par l’association Inversons la classe ! .
*** Merci Twitter !
**** Création facile et rapide de QR-Codes ici , mais il y en a beaucoup d’autres.
***** Mon chouchou du moment ? Plickers !
****** Hébergé par l’excellente plate-forme LeWebPedagogique

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La ligne de démarcation

Je n’ai encore rien dit ici sur la réforme du collège qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Volontairement. Trop de bruit, trop de vociférations, trop de caricatures, trop d’invectives pour raisonner sereinement. Beaucoup de choses que j’aurais pu écrire ont été très bien écrites par d’autres, pas besoin d’en rajouter. J’ai préféré m’occuper de mes élèves, travailler, réfléchir en essayant de me tenir à l’écart de la fureur ambiante. Au final, j’ai quand même un idée à partager avec vous parce qu’il me semble que cela n’a pas été évoqué ailleurs. Enfin, je crois. je ne lis pas tout. Vous me direz. C’est sans doute l’interview de Robin Renucci qui m’a aidé à écrire enfin*.

Paradoxes

Depuis que les textes de la réforme du collège ont été publiés, les anti- font du bruit. Beaucoup plus de bruit que les pro-. C’est d’ailleurs souvent le cas, quelque soit le sujet.
Le premier paradoxe de cette histoire c’est que la plupart des opposants sont des fonctionnaires d’État, qui ont pour mission d’appliquer la loi**[édit]. Mais que dans un déni sidérant de démocratie, il se refusent à appliquer les lois de la République.
Le deuxième paradoxe c’est que les gens qui s’emploient à faire en sorte d’appliquer la loi sont sommés de s’expliquer et de justifier leurs actes.
Le troisième paradoxe, et j’en ai déjà parlé est que la France est un pays peuplé aujourd’hui d’environ 66 millions de spécialistes de l’éducation qui ont tous un avis forcément éclairé à donner sur la question.
Résultat de ces trois paradoxes, un incroyable pataquès franco-français qui dévore quasiment toute l’énergie disponible actuellement en matière d’éducation.

Pièges

Je ne m’étendrai pas sur le premier paradoxe. Certains de mes collègues me font peur. Ils n’ont même pas la reconnaissance du ventre envers un État qui les nourrit (oui, je sais, pas toujours très bien, et d’ailleurs, ils devraient plutôt employer leur énergie à ça…), veulent être reconnus comme des cadres mais sans les contraintes liée à cette fonction. Le beurre, l’argent du beurre…

C’est surtout le second paradoxe qui me rend dingue. Hier encore sur un réseau social, un recteur honoraire, très virulent contre la réforme du collège, m’a posé cette question : « Vous enseignez ? ». J’aurais pu répondre. Je ne l’ai pas fait. Je lui ai retourné sa question. « Et vous ? ». Il ne m’a pas répondu. Évidemment.
Ce genre de question est forcément un piège. Observez les « discussions » entre les opposants à la réforme et ceux qui essaient conte vents et marées de se l’approprier. Les anti- affirment. Quand on essaie de leur dire qu’ils se trompent, ils posent des questions, demandent des preuves, des arguments. Que vous leur donnez. Ils posent d’autres questions, demandent d’autres preuves, d’autres arguments… et cela n’en finit plus. Vous finissez par céder. Vous ne répondez plus. Vous avez perdu.
En désespoir de cause, vous bloquez votre interlocuteur (ou vos interlocuteurs, souvent ils viennent en groupe), pour ne plus le lire, pour ne plus avoir à subir ces interrogatoires. Pour souffler un peu. Vous êtes alors devenu quelqu’un « qui refuse le dialogue », qui « méprise les positions des autres », qui s’enferre dans un « déni de réalité », voire pire.

Sans titre

La mécanique est imparable.

Fracture

C’est dans le troisième paradoxe que je vois de plus en plus clairement la véritable ligne de démarcation.
Tout le monde parle de l’École, ce que qui doit s’y passer, sur ce que l’on doit y apprendre, sur les méthodes, les filières, les programmes… Chacun a son avis personnel sur tout cela, fruit de son expérience d’élève, de sa proximité avec le monde enseignant (les personnels de l’Éducation Nationale représentent environ 1.5% de la population française), de son appartenance politique, syndicale, religieuse… À chacun son prisme d’observation, à chacun son kaléidoscope pour parler d’École. En faire une typologie est inimaginable et surtout impensable. Je me suis toujours refusée à inscrire les gens dans des catégories. Comme si les choses humaines étaient si simples.

Cependant, quelque chose est là, sans appartenir à une catégorie particulière, qui traverse tout ce que je peux lire sur ce sujet. Pour certains, l’efficacité des apprentissages serait en corrélation directe avec le nombre d’heures de cours. Pour d’autres, l’efficacité des apprentissages serait en corrélation directe avec la façon d’enseigner. Et elle est là, la ligne de démarcation. La vraie. Elles sont là les réticences. Parce que si l’école va mal (et elle va mal, quand elle laisse 150.000 jeunes sans qualification après 13 ou 14 années de scolarité,  c’est peut être la seule chose sur laquelle tout le monde est à peu près d’accord), il y a plusieurs axes de propositions pour l’améliorer. L’une consiste à vouloir « davantage » : davantage d’heures de cours, davantage de français et de maths (ou de ce que vous voulez), davantage de devoirs, davantage de dictées, davantage de chronologie, davantage d’examens, davantage de numérique… L’autre consiste à vouloir « autrement » : une autre organisation des enseignements, d’autres disciplines, d’autres dispositions de classe, d’autres façons d’évaluer, d’autres façons d’apprendre, d’autre façons d’aider…

Vous devinerez aisément de quel côté de cette ligne de fracture je me situe.
Et quand je dis une fracture, on pourrait me rétorquer « C’est un peu court, jeune fille ! » (quoi qu’à mon âge…) Effectivement, on pourrait dire… bien des choses en somme…
C’est une bifurcation pédagogique, une distinction de taille, une division profonde, un divorce, une rupture, un fossé infranchissable, un abîme ! Que dis-je ! Un schisme !!!

Choix

Cela dit, je peux comprendre que l’on hésite au bord du gouffre. Les sciences de l’éducation étant ce qu’elles sont, c’est à dire des sciences humaines, on trouvera sans doute des arguments pour conforter les deux positions. Sauf qu’enseigner, c’est choisir.

Si la quantité induisait la qualité ça se saurait. Et je devrais être devenue une déesse vivante des mathématiques vu le nombre d’heures que j’ai passé à être en cours de maths pour obtenir mon baccalauréat scientifique. Et une latiniste experte après neuf années de cours de latin. Sauf que, vous le savez comme moi, suivre des cours ne signifie pas automatiquement en bénéficier. Qu’on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif.

Enseigner autrement. Adopter ce que Ken Robinson appelle un nouveau paradigme. C’est compliqué, c’est difficile. Comme tout changement ça peut faire peur. Je peux comprendre ces peurs, cette impression de devoir renier ce qu’on pense être la bonne façon d’enseigner. Mais comment expliquer alors que certains s’efforcent de s’approprier ce changement alors que d’autres s’attachent à des convictions dont le monde (et nos élèves les premiers) nous prouve tous les jours qu’elles sont obsolètes ?
Oui, les enseignants français ont la chance de disposer d’une large liberté pédagogique, dont certains, parmi les premiers à vouloir la défendre, usent bien peu.

Exemple

Je prendrai juste un exemple que j’illustrerai par une illustration empruntée à une conférence de Marcel Lebrun (en vous laissant le bonheur de suivre sa conférence « enseigner à l’envers, apprendre à l’endroit ou l’inverse ?« ), celui du numérique.
Une récente étude de l’OCDE mettait l’accent sur la faible efficience du numérique sur les apprentissages et l’on pouvait lire dans la presse que « Le numérique à l’école n’est pas une garantie de performances », vite devenu « Numérique à l’école: pas un outil miracle pour améliorer les résultats des élèves » rejoignant ainsi un sénateur qui, changeant d’avis comme de chemise évoquait en juillet dernier « l’envahissement du numérique à l’école ».
Sauf que quand on parle de « numérique à l’école », on parle de quoi ? On parle d’outils, jamais de pratiques ou alors de façon tellement vague… L’étude de l’OCDE évalue la plus-value de deux éléments : les élèves surfant sur Internet et l’utilisation d’ordinateurs en mathématique. Sérieusement. Mais arrivent à des conclusions que beaucoup ont oublié de lire :

Donner aux jeunes les moyens de participer pleinement à l’espace public numérique d’aujourd’hui,les doter des codes et outils de leur monde à forte composante technologique, et les encourager à utiliser les ressources d’apprentissage en ligne – tout en explorant l’utilisation des technologies numériques en vue de renforcer les processus éducatifs en place, tels que l’évaluation des élèves ou l’administration scolaire –, voici autant d’objectifs justifiant l’introduction des nouvelles technologies dans l’enceinte de la classe. (page 32)
et
La technologie peut permettre d’optimiser un enseignement d’excellente qualité, mais elle ne pourra jamais, aussi avancée soit-elle, pallier un enseignement de piètre qualité. À l’école comme ailleurs, la technologie améliore souvent l’efficacité des processus déjà performants, mais peut également accentuer l’inefficacité de ceux ne fonctionnant pas. (page 57)

Je croise de nombreux collègues qui estiment utiliser le numérique en classe parce qu’il projettent un diaporama à leurs élèves et remplissent des bulletins électroniques. J’en croise aussi beaucoup d’autres qui, de classe inversée en création multimédia, d’éducation aux médias numérique en webradio ne disent jamais qu’ils utilisent le numérique. Ils parlent de leurs démarches pédagogiques, des activités de leurs élèves, du climat scolaire. Et pourtant, ils sortent du même moule, de la même formation, ils ont la même profession. Sauf que certains usent de leur liberté pédagogique et d’autres pas. Certains explorent de nouveaux chemins quand d’autres cherchent encore les anciennes routes balisées dont on leur a dit qu’elles étaient les seules possibles. Et forcément, utiliser de nouvelles techniques pour faire la même chose qu’avant, c’est inefficace. Donc, ne changeons rien.

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* et en particulier ces extrait :

Mes enfants s’en sont bien sortis, mais l’école fut un parcours du combattant terrible pour eux. J’ai détesté ce rapport de compétition permanent qui prévalait dans les lycées où ils sont passés.
J’ai beaucoup de respect pour le corps enseignant, mais je constate qu’il fonctionne trop souvent sous l’égide de la course à la performance. Ce fonctionnement anxiogène est basé sur le paradigme, faux, qui considère l’autre comme est un ennemi, un concurrent.

et

Le rapport de transmission est totalement basculé, les outils changent, et l’école est au cœur de ça, car l’élévation de l’enfant part de l’école… Alors, oui, il faut radicalement transformer l’école pour s’adapter à ces nouvelles réalités. Je reste optimiste, je trouve cette époque formidable et très intéressante. Mais comme le disait Tocqueville « quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres ». Je tente — comme le colibri de la fable — d’y prendre ma part.
** [Edité le 28/09/15] Certains commentaires me font remarquer que « Collège 2016 » n’est pas une loi. Certes, un spécialiste de droit constitutionnel pourrait m’en vouloir de confondre lois, décrets et textes d’application. Mais c’est bien d’une loi qu’il s’agit, celle de la Refondation de l’École dont le projet a été proposé en conseil des ministres en janvier 2013 et promulguée en juillet de la même année. Le projet de réforme des collège qui en découle a été présenté au conseil des ministres en mars 2015, adopté (largement) par le Conseil supérieur de l’Éducation. Le décret et l’arrêté qui permettent son application ayant été publié en mai dernier.
D’ailleurs puisque j’y pense, voila encore une chronologie qui vient détruire le fameux argument d’un décret présenté dans la précipitation et sans concertation. 2 ans c’est vrai que ça passe vite mais quand même.

 

 

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