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Par le petit bout de la lorgnette

[Avertissement : ce billet peut contenir de l’ironie, voire du second degré. Si vous avez des doutes sur mes opinions au sujet des compétences du socle, vous pouvez vous reporter aux précédents billets. Par ailleurs, vous trouverez dans la partie « commentaires » un certain nombre de précisions. Vos remarques constructives y seront toujours les bienvenues.]

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Quand j’étais petite (je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaitre), il y avait une émission géniale à la télé (si, si, je vous jure, c’était possible à l’époque) qui s’appelait « Le petit rapporteur » et dans lesquels on pouvait voir Jacques Martin,  Pierre Bonte, Piem, Stéphane Collaro, Robert Lassus, Philippe Couderc, Pierre Desproges et Daniel Prévost, à l’époque ou tous ces gens là étaient vraiment drôles ou pas morts. Pour ceux qui ne connaissent pas vous verrez que beaucoup de leurs successeurs n’ont rien inventé. Ensuite, entre 1977 et 78, il y a eu « La lorgnette« , moins drôle, mais dont le générique me revient souvent en mémoire ces temps-ci : « Par le petit bout de la lorgnette, on y voit bien mieux, que le monde est fou, on y voit bien mieux que par le gros bout. »

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En ce moment, même si vous n’avez jamais corrigé un DM, un DS, organisé un PPRE ou un IDD*, vous avez forcément entendu dire que les enseignants allaient être obligé de « valider les compétences du socle commun« . (Bon, d’un autre côté, c’est bien qu’ils aient enfin quelque chose à faire, les profs, avec leurs quatre mois de vacances et leurs 15 ou 18 heures de cours, bande de feignasses).

La plupart des non-enseignants ne connaissent de cette validation obligatoire que ce qu’en disent les grands médias. C’est aussi le cas de certains enseignants d’ailleurs,  et c’est là que le bât blesse. Eh oui, même quand on est prof on ne lit pas toujours le BOEN**…

Ce qu’en disent les médias traditionnels

Donc, la validation des compétences du Socle Commun c’est quoi ? Une « usine à gaz » créée en catimini par des technocrates et des ronds de cuirs qui s’appliquent à transcrire servilement les rêves libéraux d’obscures instances européennes qui n’ont pour but que de détruire l’École au service de grand Capital et appliqué par des « pédagogos » soixante-huitards. Les enseignants qui déjà ne font pas grand chose (puisque Kévin a de grande chances de quitter le système scolaire sans savoir ni lire ni écrire grâce aux efforts conjoints du laxisme, du pédagogisme et de la méthode globale) vont en faire encore moins, il n’auront même plus à enseigner.
Je vous assure, je caricature à peine et on peut même lire régulièrement dans les commentaire de ce genre de prose des gens qui rêvent de voir Marine aux affaires pour nettoyer toute cette chienlit.

Encore une fois, ce serait faire trop d’honneur que de faire de la pub à ces torchons textes alors je vais juste parler de ce qui revient tout le temps :
– Les compétences à valider n’ont rien à voir avec les programmes. Et en plus personne ne sait définir ce que c’est qu’une « compétences ».
– En validant les compétences, l’École renonce à transmettre des savoirs aux élèves.
– La validation binaire ne laisse place à aucune nuance et empêche de valoriser le travail des élèves.
– On demande aux enseignants de faire des croix (ou des smiley) dans des cases.
– Pendant qu’on valide le socle, et vu le temps que ça va prendre, on n’enseigne pas.
– Il faut faire ça vite fait, sans aucune formation ni aucune explication. On met les enseignants au pied du mur pour le Brevet 2011.

L’arbre qui cache la forêt

Alors, évidement, la validation du S3C (hé, les Keskelledit, lisez les billets précédent au lieu de poser tout le temps des questions… :), si on le regarde par le gros bout de la lorgnette, on voit un bout de papier avec des items et des croix, genre QCM (dont chacun sait qu’on a 50% de réussir au pif) et une montagne de boulot pour les profs (en particulier si l’on songe à ceux des disciplines artistiques à 1h hebdomadaire et qui voient donc au bas mot 25 x 18 élèves par semaine = 450 dossiers) pour compléter,  en vitesse pour le conseil de classe du 3e trimestre ce fichu papelard.

Sauf que c’est pas exactement ça le problème. Enfin si, c’est un problème. Parce qu’on ne regarde que la validation. Et qu’en plus, la validation, ce n’est pas les profs qui la font. Aussi incroyable que cela paraisse, ce ne sont pas les enseignants qui valident le socle, mais le chef d’établissement. C’est bizarre mais je ne le lis jamais nulle part.

J’explique pour les incrédules.
Les enseignants ils évaluent les compétences de leur élèves. Ils en font le bilan et ils profitent d’un conseil de classe pour dire au chef si oui ou non les élèves ont acquis tel ou tel item. Finalement, ca ressemble furieusement à un conseil de classe tout à fait banal ou les profs se réunissent pour dire si oui ou non Jennifer a le niveau pour passer en seconde générale ou en BEP chaudronnerie et à la fin duquel le chef d’établissement met une signature avec « Admise en 2nde » et un joli tampon. Des fois, les profs ne sont pas d’accord entre eux et ça donne l’occasion de jolies foires d’empoigne (j’ai même assisté à de sérieuses engueulades, avec claquements de porte et départs à la Maurice Clavel).

Et comment ils le savent les profs, si Jennifer elle est capable de devenir chaudronnier ? Parce qu’ils lui ont donné leur enseignement toute l’année et qu’ils savent de quoi elle est capable. (Ça c’est la théorie dans le monde des Bisounours. Dans les faits, moi, je n’ai jamais été sûre de savoir ce genre de chose…)

Donc, le problème ne peut pas être la validation !

Le problème, c’est l’enseignement par compétences

Si on regarde par le bon côté de la lorgnette, on se rend compte que si l’important ce n’est pas la validation, c’est le reste, c’est à dire l’enseignement et l’évaluation Et ça change tout. Mais de cela, personne (ou presque) n’en parle.

Cela veut dire qu’il faut réfléchir à ce qu’il y a dans le travail qu’on donne à nos élèves. Quelles sont les connaissances ET les compétences (il y a 3″C » dans le S3c, quoi qu’en disent certains, suivez mon regard…) dont Manfred va avoir besoin pour analyser une affiche de propagande nazie par exemple. Il aura besoin de méthode (pour présenter l’affiche : nature, date, origine, auteur..), il aura besoin de connaissances (en 1932, quelle est la situation économique de l’Allemagne ?), il aura besoin de sensibilité (pourquoi Hitler est-il représenté comme ça, avec les sourcils froncés et le poing serré ? Quelle symbolique ?), il aura besoin de savoir s’exprimer dans un français cohérent, d’organiser son texte, d’ajouter des connaissances personnelles.
Enseigner par compétences c’est prendre conscience de cette complexité.

Ça veut dire aussi qu’il faut que ce soit les élèves qui fassent le travail. Pas le prof. Et qu’il faudra désormais préparer ses cours en se posant comme première question : Qu’est ce que je veux que mes élèves soient capable de faire ? Qu’est ce que je veux évaluer ? Comment je vais me débrouiller pour qu’il apprennent à le faire ?
Commencer par la fin. Et pas l’inverse.
Ne pas commencer par faire un joli cours, bien léché, impeccable sur le plan épistémologique, inattaquable sur le plan scientifique et agrémenté de quelques anecdotes, pour aller ensuite photocopier un ancien sujet de brevet qui sera sur le même sujet que votre leçon afin de leur proposer un DM ou un DS.

C’est vrai, ça demande de retourner les habitudes de nombreux enseignants comme une peau de lapin.

Je n’ai jamais été un lapin

Je n’ai jamais été un lapin (enfin, si, mais il y a longtemps et j’ai un peu oublié), mais j’imagine que ça doit faire mal, non ?

Alors je dois finir ce billet par quelques mots destinés aux enseignants qui ont l’impression de subir malgré eux cette révolution.

Vous n’êtes pas non plus des lapins. Et vous n’êtes pas les seuls à vous poser des questions. Même les plus engagés dans la démarche de l’enseignement par compétences s’en posent. Et de bien passionnantes. Regardez les faire, lisez leurs travaux, leurs hésitations, leurs doutes. Inscrivez vous dans la grande communauté de ceux qui essayent de faire changer l’École pour qu’elle permettent aux élèves de donner le meilleur d’eux même. Ne cédez pas à ceux qui, comme Aristote déjà en son temps, disent que les jeunes ne respectent plus rien et qu’ils sont tous ignares. Oubliez l’École mythique du Pensionnat Dechavanne, elle n’a jamais existé.
Essayez, au moins une fois, pour voir, d’enseigner par compétences.
Et regardez le résultat.

 

PS : Sur le même thème, je vous invite à lire le très clair compte-rendu de la conférence de Dominique Raulin par mon ami et collègue Anthony sur son blog : « Enseignants, vous ne tiendrez pas longtemps dans une optique de transmission de connaissances ! »

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*Pour les Keskelledit non atteints de la siglite aiguë qui ravage les rangs de l’Éducation nationale, je m’explique. Il s’agit, dans l’ordre, d’un « Devoir Maison » (comme le dernier devoir de maths que vous avez fait pour votre nièce le week end dernier) d’un « Devoir Surveillé » (un contrôle quoi..), d’un « Programme Personnalisé de Réussite Éducative » (ce truc que tout le monde doit faire mais que personne ou presque n’a envie de se fader parce qu’on ne sait pas par quel bout le prendre) et d’un « Itinéraire De Découverte » (ces machins bancals que des tas de prof ont réussi à transformer en supers projets pédagogiques).

** Toujours pour les Keskelledit , le BOEN c’est le Bulletin Officiel de l’Éduc’ Nat’… Une lecture de chevet indispensable en cas d’insomnie, mais dont la connaissance fait partie des obligation de service des enseignants….

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Socle commun : un malentendu ou pire ?

(Bon, je sais, c’est mal de ne pas poster de billet pendant si longtemps quand on a la prétention de tenir un blog. C’est pas de ma faute, c’est de la faute de Manfred et de Jessica.)

A force de m’intéresser au sujet, j’en suis venue à la conclusion que l’on peut dire tout et n’importe quoi sur le Socle Commun des Connaissances et des Compétences », aussi appelé « S3C » pour les intimes. Ou plutôt qu’on peut en dire tout et son exact contraire. J’ai eu envie d’ajouter ma petite voix à cette polyphonie…

Le Socle Commun, c’est ça :

Pour commencer, les sources. C’est toujours la meilleure arme pour lutter contre les phantasmes et en revenir à la réalité.

Décret de juillet 2006 : L’article 9 de la loi du 23 avril 2005 d’orientation et de programme pour l’avenir de l’École en arrête le principe en précisant que « la scolarité obligatoire doit au moins garantir à chaque élève les moyens nécessaires à l’acquisition d’un socle commun constitué d’un ensemble de connaissances et de compétences qu’il est indispensable de maîtriser pour accomplir avec succès sa scolarité, poursuivre sa formation, construire son avenir personnel et professionnel et réussir sa vie en société« .

Ce décret se fonde sur la liste des compétences-clé proposées par la Commission Européenne (légèrement différente de celles adoptées en France) :  la communication dans la langue maternelle ; la communication en langues étrangères ; la compétence mathématique et les compétences de base en sciences et technologies ; la compétence numérique ; apprendre à apprendre ; les compétences sociales et civiques ; l’esprit d’initiative et d’entreprise ; la sensibilité et l’expression culturelles

Le socle commun, on peut aussi en dire ça :

En regard de ces deux extraits, voici ce qu’on peut lire ici ou là :
– une affirmation de Jean-Michel Léost, président de la Société des agrégés cité par le Figaro du 5 novembre 2010 :
C’est la conception humaniste de l’enseignement qui est en train de disparaître. L’enseignement n’a plus pour but d’élever les individus. Et nous avons affaire à un processus européen, mis en place par les textes de la Commission sur les “compétences clés”.
– sur le blog d’un collègue, en mars 2008 :
Avec la mise en place du socle commun, de nombreuses matières sont en danger : l’EPS, les sciences, les arts… Seuls les plus privilégiés bénéficieront d’une éducation complète qui leur donne la possibilité de faire de longues études.
– dans un tract syndical
Halte à la régression pédagogique ! (…) Non au socle commun dans le secondaire !

– dans un forum d’enseignants :
Sujet : « Il faut stopper les socle commun des … conneries » –  J’ai lu quelque part (dans l’Autopsie du M ? je ne sais plus !) que ce socle représente un smic culturel. J’ai bien l’intention de le présenter ainsi aux parents d’élèves qui en parleraient.

Bon, j’arrête là, ça me déprime…

Le socle commun tel que je le vis

Il y a tout d’abord une raison qui fait que je dois intégrer l’évaluation du S3C, c’est que je suis fonctionnaire, au service de l’État, du Parlement, et que je me dois de faire ce que l’État me demande (sauf à me demander de faire des choses contraires à la constitution ou au droit, ou qui mettent ma vie en danger. Ça fait un peu « Oui-Oui au pays des Bisounours comme justification, mais c’est l’exacte vérité. ).

Mais la VRAIE raison, c’est que je suis intimement persuadée que cette façon d’enseigner est la meilleure qui soit. Pour moi, l’arrivée officielle du Socle Commun a été comme une bouffée d’oxygène. Enfin, j’allais pouvoir enseigner en MONTRANT aux élèves et à leurs parents non pas seulement le résultat du travail fait en classe, mais la mécanique, le cambouis pédagogique. Détricoter les choses, pour mieux les comprendre moi-même et permettre aux élèves de comprendre aux-même ce qu’ils faisaient.
Et parce qu’enfin, je la tenais ma justification pour supprimer la notation (chiffrée ou pas), voire même (soyons extrémiste !) les évaluations sommatives (pour les Keskelledit, j’ai expliqué ça dans un billet précédent).

Ce qu’est VRAIMENT le Socle Commun

Je pense sincèrement que la véritable définition du socle commun est contenu tout entier dans ces deux mots : « Révolution pédagogique« . Rien de moins.
Et que c’est pour ça que ça coince si fort parfois.
C’est l’ouverture officielle vers une pédagogie de la confiance et de l’attention à l’enfant (et pas seulement de son statut d’élève). Celle de Maria Montessori, de Célestin Freinet.
Une pédagogie de la remise en cause permanente. La mienne et celle de mes élèves.
Une pédagogie tournée vers les autres : les collègues, les parents, les partenaires, le monde qui vit autour de l’École.

Des fois, je suis pessimiste et je me dis que les forces qui s’opposent à ces changements sont nombreux, protéiformes, puissantes, anciennes…

Et puis, je regarde Kévin qui rentre dans ma classe avec le sourire, et je me dis que c’est grâce à lui que cette révolution tranquille se fera.

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PS : Pour ceux que ça intéresse, j’ai ouvert un groupe Diigo (groupe public – sur inscription) pour mettre en commun les ressources disponibles en ligne sur le « Socle Commun » et l’enseignement par compétences.
Si vous voulez participer c’est ici.

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