Vous auriez la recette ?

Il arrive parfois que des collègues (parfois même un de mes chers Keskelledit) me posent la question qui tue. Comme ils sont gentils [et qu’ils espèrent peut-être même une réponse] ils ne me disent pas les choses abruptement. Ils commencent en général par un truc gentil du genre « J’aime bien ce que tu écris [oui, je vous jure et  moi je deviens toute rouge], mais… [et c’est là que je commence à m’évanouir, parce que je  vois arriver la suite gros comme une maison] …. comment tu fais concrètement ? « Oui, parce que tu comprends, c’est super tout ça….. Freinet, la pédagogie des gestes mentaux, la classe inversée, les intelligences multiples, les TICE, les compétences, la suppression des notes, les classes à géométrie variable, tous les Kévin et toutes les Jessica en route vers le bonheur pédagogique. Mais comment je fais moi,  avec MES élèves, dans MON bahut, avec MES collègues, avec MON chef et dans MA salle ?  »

Je n’ai pas là réponse à tout ça mais je peux vous parler du cadre dans lequel j’ai choisi de me poser cette année. Ça vous intéressera peut-être et ce sera toujours un début de réponse.

Backstage

Cette année, j’ai décidé (comme une guedin* que je suis parfois) de faire les choses bien. D’abord parce que j’ai une super stagiaire EAP (coucou Anays!) et puis aussi parce que j’ai un emploi du temps professionnel et personnel qui m’oblige à être (et sans doute pour la première fois de ma vie, enfin) très très très organisée. En fait, il faut que je vous avoue. Je suis une bordélique contrariée.

Donc je me lance cette année dans plusieurs choses en même temps, qui font au final une mayonnaise pédagogique assez savoureuse : classe inversée, plan de travail, îlots dans la classe, évaluations sommatives en version numérique pour les connaissances, publication de blog.
Donc cela signifie que, pour une séquence de cours, je dois construire : un plan de travail, une capsule et un exercice lié à cette capsule, une série de documents pour les élèves, une évaluation numérique et un article pour le blog de la classe, et pour finir créer une fiche-bilan des notions essentielles du cours.
Je sais, faire tout ça alors que les programmes vont changer l’année prochaine, c’est un peu idiot, mais j’en ai besoin cette année et je me dis que pas mal de choses pourront resservir l’année prochaine si je m’y prends bien.

Story Board

La première étape, avant de commencer c’est la planification. Je prépare un tableau de ce genre là pour chaque séquence, histoire de ne pas me perdre :

Plan de travail   Capsule Exercice Documents pour les élèves Évaluation numérique Fiche-bilan Billet de blog

Le premier document que je prépare, c’est le plan de travail. Parce que c’est lui, bien sûr qui va déterminer tout le reste. Je relis le programme, que je dois connaître par cœur à force, mais qui me permet de me focaliser sur les attendus réels (qui sont très souvent extrêmement éloignés de ce qui est proposé dans les manuels qui ne me sont donc d’aucune utilité).

Un plan de travail est découpé en trois parties : ce qui doit être fait avant, ce qui doit être fait pendant, et ce qui doit rester après.
Il faut bien sûr commencer par la troisième partie, celle qui récapitule ce que les élèves devront savoir et savoir faire à l’issue de la séquence. Le fait de m’adosser au programme me permet d’être juste au bon endroit, ni trop exigeante, ni trop laxiste et de préciser avec des mots simples et accessibles aux élèves ce que j’attends d’eux.

Making of

Ensuite j’attaque la deuxième partie. C’est là que je fais vraiment un travail de pédagogue. Le moment où j’imagine le scénario pédagogique de la séquence entière. C’est à ce moment que je prépare mes ingrédients. Les intelligences multiples, le travail en îlots, les jeux pédagogiques, les compétences à mettre en œuvre, la façon dont les choses vont se passer, les activités et les productions des élèves, les modalités de ces activités mais aussi les remédiations possibles parce que je sais d’avance que pour Kévin, cette activité là va être compliquée et que Jessica, par contre, aura fini avant tout le monde et qu’il faut impérativement que je lui prépare des activités complémentaires pour qu’elle puisse aller plus loin. Je prépare ensuite tous les documents dont je vais avoir besoin et je les dépose dans mon espace personnel du cloud.

Cambouis

Une fois que je sais ce que je vais faire, je m’attaque à la capsule qui va permettre aux élèves d’avoir les prérequis pour ces activités. Des fois j’ai de la chance et des collègues formidables ont fait exactement ce dont j’ai besoin. Des fois j’en ai moins, ce qui est en ligne ne me convient pas ou j’ai besoin d’un truc vraiment spécifique et je dois faire la capsule avec mes petits bras. Il y a plein d’outils** pour les réaliser, d’une simplicité extrême. En fait l’outil on s’en tamponne. L’important c’est de savoir ce qu’on va mettre dedans. C’est ce qui prend le plus de temps. Finalement, réaliser une capsule, c’est pour moi 75 % de temps de réflexion sur une feuille de papier et pour la rédaction des textes que je vais dire et 25 % de temps de réalisation (enregistrement compris parce qu’il faut que je fasse attention à ma diction et que je m’y reprends souvent à plusieurs fois). Quand je pense que la est capsule prête, je la mets sur un serveur vidéo bien connu et je demande aux copains de la relire***. Et là je pleure parce que j’ai toujours laissé plein de bugs que je dois corriger.
Quand elle est enfin présentable, je la visionne, comme un élève pourrait le faire, et je crée un exercice lié à cette capsule. Ça peut être un questionnaire à remplir via un formulaire en ligne ou des questions à créer, ou plein d’autres choses. Ça dépend vraiment du type de capsule, de mes besoins pédagogiques et de l’âge du capitaine.

Ensuite, je complète la première partie du plan de travail avec un lien vers la capsule et ses exercices et j’ajoute les QR code**** qui font directement le lien vers ces deux ressources.
La fiche de projet est prête, je la dépose aussi dans le cloud.

Cerise sur le gâteau

L’étape suivante, c’est la fiche-bilan. J’en ai déjà pas mal de prêtes parce que j’en avais déjà réalisées les années précédentes, mais il m’en manque plein. La principale difficulté c’est de leur conserver un aspect uniforme pour qu’elles deviennent une routine, facilement lisible par les élèves. La deuxième difficulté, c’est de trouver l’iconographie, libre de droit, of course. Et de ne pas aller plus loin que ce que demandent les programmes pour les éléments à mémoriser. C’est frustrant, je sais.

Ensuite je prépare l’évaluation numérique qui ne portera (sauf exception) que sur des connaissances pures***** (le reste étant évalué directement en classe, pendant le travail des élèves) : des dates, des lieux, des mots de vocabulaire… Je le fais en version numérique parce que ça doit aller vite. Il y a plusieurs outils possibles, tous hyper simples d’utilisation.

Enfin, je m’attaque au billet de blog****** pour la classe. Là aussi j’essaie de conserver une certaine uniformité. Une illustration, un découpage clair et lisible et tous les documents de la leçon. Tous, y compris les documents utilisés en classe et la fiche bilan. Les élèves ont tout. Certains sont tellement fans qu’ils font le travail en avance ! Du coup ça m’oblige à prévoir davantage, avec des liens vers d’autres ressources que je n’exploiterai pas en classe avec tous les élèves (des jeux en ligne sur le thème, des vidéos, des sites d’exposition, de la musique…) mais que tous pourront utiliser hors temps scolaire, avec leurs familles par exemple.

blog

Yatta !

Attention ! Je ne fais pas ça d’une seule traite. Je suis pas Wonderwoman ! Je n’arrive pas toujours à me dégager le temps nécessaire et je ne suis pas une machine. Alors je me fais une planification pour les séquences de la période pour mes trois niveaux et je picore. Des fois je vais faire deux capsules, d’autres fois, je me pose et je réfléchis au contenu d’une séquence, ou alors je prends 10 mn entre deux pour faire un questionnaire. Petit à petit, les vides se remplissent et j’arrive à avoir une période entière complète. Et là je me dis « Yatta !  Y’a plus qu’à ! » et puis surtout… « Pourvu que ça fonctionne! »

Mais ça, c’est une autre histoire.

 

 

—-

* C’est du verlan 🙂
** Des outils pour créer des capsules vidéo signalés par l’association Inversons la classe ! .
*** Merci Twitter !
**** Création facile et rapide de QR-Codes ici , mais il y en a beaucoup d’autres.
***** Mon chouchou du moment ? Plickers !
****** Hébergé par l’excellente plate-forme LeWebPedagogique

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11 Commentaires

Classé dans Making Of, pédagogie

11 réponses à “Vous auriez la recette ?

  1. marie bruno

    euh comment fait on pour avoir le mot de passe ? merci par avance  Marie

  2. Christine Galopeau de Almeida

    merci Mila ! C’est vraiment super, on t’imagine en train de faire tout ça !

  3. Julien

    Bonjour,

    je ne suis pas professeur dans un établissement du secondaire, mais pour de multiples raisons j’en côtoie beaucoup et souvent. Et suite à de nombreuses discussions avec la plupart (qui ne sont d’ailleurs pas tous du même avis), je ne comprends toujours pas comment on peut manifester autant d’enthousiasme, autant de volonté de se laisser submerger par des projets qui bouffent toute l’énergie et le temps de ceux qui acceptent de se laisser volontairement asservir de la sorte.

    Sur le fond, je pense que les EPI, projets numériques et autres proclamées innovations (que d’aucuns tentent déjà dans leur coin depuis plus ou moins longtemps) ne sont pas à jeter directement à la poubelle. Mais concrètement cela veut dire que, pour un traitement mensuel qui est déjà hautement discutable au vu du niveau de qualification et se dégrade chaque année un peu plus, on va continuer à demander des efforts supplémentaires aux enseignants, surtout à ceux qui en font déjà beaucoup, et qui n’ont pas été formés pour cela (et ce n’est vraiment pas sérieux de croire qu’une année de transition suffit) !

    Alors sans doute vous faites du très bon travail avec vos élèves, et peut-être bien que cette façon de travailler est celle qui vous convient le mieux. Il n’en reste pas moins que, au plus haut niveau décisionnel, le message « si quelques-uns y arrivent, tout le monde peut le faire » est parfaitement reçu par l’équipe en place. Vous ne pouvez pas ignorer ce fait, ni ces conséquences. Le jour où les professeurs seront formés, écoutés, respectés, correctement payés, bref tout simplement traités comme ils le méritent, j’applaudirai ce genre de travail sans réserve. Je crains que cela ne soit ni pour tout de suite, ni pour demain, et que toutes les bonnes intentions du monde se révèlent malheureusement in fine nettement contre-productives pour le monde éducatif.

    • Mila Saint Anne

      Votre commentaire est hors sujet, je ne parle absolument pas des EPI.

    • Bonjour, personnellement je ne travaille pas que pour être payé, formé, écouté et respecté . Ça compte bien sûr mais la motivation première reste le plaisir d’exercer ce métier et l’envie de faire apprendre des connaissances et acquérir des compétences à mes élèves. Ce genre d’initiative n’impose rien aux autres dont je respecte le travail. Nous ne pouvons pas nous brider sous prétexte qu’il faut faire attention qu’on impose pas certaines façons de faire aux autres collègues. Pour finir ce travail remarquable de Mila dont je ne partage pas tous les ingrédients demande un gros investissement sur quelques années, mérite d’être mutualisé à plusieurs, mais ensuite quel plaisir de retrouver l’année suivante des capsules, des séances etc déjà au point et de combler petit à petit les trous dans notre progression.

  4. Julien

    Vous avez raison. Les EPI, c’est une pratique pédagogique exigeante que certains professeurs ont déjà pratiqué et que le ministère tente d’institutionnaliser sans avoir formé les professeurs et sans reconnaître le temps de travail nécessaire, au détriment d’un temps qui serait utile pour d’autres apprentissages. Alors que le numérique, c’est un outil pédagogique qu’il faut s’approprier, que certains professeurs pratiquent déjà et que le ministère voudrait généraliser alors que les professeurs ne sont pas formés, que cela ne sera pas compté sur leur temps de travail et qui pourrait impacter le temps d’apprentissage des élèves qui n’est généralement pas pris en compte dans ce cadre. Merci d’avoir rectifié sur ces points qui n’ont effectivement rien à voir.

    Pour le reste : bravo, c’est super, continuez comme ça, votre réponse m’a définitivement convaincu !

    • Mila Saint Anne

      Le numérique est un outil pédagogique auquel les enseignants peuvent se former depuis une quinzaine d’année.
      Je n’ai pas du tout besoin de vous convaincre. La liberté pédagogique est bien trop précieuse.
      Faites comme bon vous semble, pour le bien de vos élèves.

  5. Stéphane B

    Bonjour !

    Et, surtout : merci ! Je viens tout juste de découvrir votre blog et je suis véritablement stupéfait (comprendre « sur le cul ») par le travail que vous faites ! J’aimerais beaucoup tenter ce type de démarche. Pensez-vous qu’elle puisse fonctionner pour une séquence en cours de français ? Et, selon vous, est-ce accessible à quelqu’un dont les compétences en informatique sont assez… rudimentaires ? Si vous avez un peu de temps à me consacrer ou des références à me donner, je serais vraiment ravi de me lancer dans cette aventure !

    • Mila Saint Anne

      Merci, c’est gentil. En fait c’est la compilation de beaucoup de choses. Sur le plan informatique il y a beaucoup d’outils simplissimes aujourd’hui. Quelques références si vous voulez vous lancer (dans quoi, je ne sais pas exactement, alors je vous donne deux ou trois pistes à creuser).
      – Pour découvrir la « Classe inversée » c’est le moment de rejoindre le MOOC Classe inversée https://www.france-universite-numerique-mooc.fr/courses/Canope/80001/session01/info
      – Pour trouver des capsules en français : http://padlet.com/marie34/methodeinversee
      – Pour les plans de travail, chacun a sa sauce…. Il y a un diaporama de l’académie de Grenoble là : https://tinyurl.com/po9q5a6
      – pour des tutoriels d’outils numériques, LE site à consulter : http://www.ticeman.fr/lecoutelas/
      – Pour le reste, allez piocher sur le site des Cahiers pédagogiques par exemple, c’est une mine 🙂
      N’hésitez pas à me joindre par mail ou sur les réseaux sociaux si vous avez des questions.
      Bonne fin de vacances !

  6. Stéphane B

    Merci beaucoup pour cette prompte et riche réponse ! Je vais prendre le temps de découvrir tout ça avec le plus grand intérêt ! A très bientôt, très certainement !

  7. Giroud

    TICE, les nouveaux nomades

    Ils sont là. Assis, concentrés, attentifs. Ils manipulent leurs outils nomades avec précaution, ils sont si précieux. Ils s’appliquent à ébaucher des plans à distance. Ils mesurent. Ils s’informent, ils saisissent avec un regard avide le moindre signe qui les mènera plus loin, toujours plus loin, à une meilleure connaissance de leur environnement.

    Près d’eux, face à eux, à côté d’eux, les maîtres les encadrent. Ils les encouragent à mieux se positionner grâce au GPS qu’on leur prêtera peut-être, ils les invitent à une consommation raisonnable de leurs tablettes, à apprendre la patience grâce à l’écoute en boucle de leur mp3… Parfois, un smartphone laisse entendre une sonnerie exotique qui évoque un lointain nostalgique… la source d’un savoir oublié… peut-être une clé…

    Cette nouvelle école de la vie, offrant la maîtrise de la mobilité, à l’origine de la migration définitive des apprentissages fondamentaux puisés aux quatre vents du monde, en est donc aux débuts émouvants des premières découvertes de l’échange à distance. Une distanciation capable de repousser les ultimes frontières de la transmission des acquis humains : une rupture avec la sédentarité, sclérose de tous les esprits.

    Enfin une évasion dans l’autonomie absolue, la compétition en solitaire dans la glorieuse incertitude de la communication !

    Non, vous ne rêvez pas. Nous sommes bien en cours d’histoire-géographie assisté par le numérique, sur un rocher ensoleillé, entre Menton et Vintimille, auprès de ces audacieux nouveaux nomades, au commencement d’un bel été. Avant le passage des policiers…

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