La ligne de démarcation

Je n’ai encore rien dit ici sur la réforme du collège qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Volontairement. Trop de bruit, trop de vociférations, trop de caricatures, trop d’invectives pour raisonner sereinement. Beaucoup de choses que j’aurais pu écrire ont été très bien écrites par d’autres, pas besoin d’en rajouter. J’ai préféré m’occuper de mes élèves, travailler, réfléchir en essayant de me tenir à l’écart de la fureur ambiante. Au final, j’ai quand même un idée à partager avec vous parce qu’il me semble que cela n’a pas été évoqué ailleurs. Enfin, je crois. je ne lis pas tout. Vous me direz. C’est sans doute l’interview de Robin Renucci qui m’a aidé à écrire enfin*.

Paradoxes

Depuis que les textes de la réforme du collège ont été publiés, les anti- font du bruit. Beaucoup plus de bruit que les pro-. C’est d’ailleurs souvent le cas, quelque soit le sujet.
Le premier paradoxe de cette histoire c’est que la plupart des opposants sont des fonctionnaires d’État, qui ont pour mission d’appliquer la loi**[édit]. Mais que dans un déni sidérant de démocratie, il se refusent à appliquer les lois de la République.
Le deuxième paradoxe c’est que les gens qui s’emploient à faire en sorte d’appliquer la loi sont sommés de s’expliquer et de justifier leurs actes.
Le troisième paradoxe, et j’en ai déjà parlé est que la France est un pays peuplé aujourd’hui d’environ 66 millions de spécialistes de l’éducation qui ont tous un avis forcément éclairé à donner sur la question.
Résultat de ces trois paradoxes, un incroyable pataquès franco-français qui dévore quasiment toute l’énergie disponible actuellement en matière d’éducation.

Pièges

Je ne m’étendrai pas sur le premier paradoxe. Certains de mes collègues me font peur. Ils n’ont même pas la reconnaissance du ventre envers un État qui les nourrit (oui, je sais, pas toujours très bien, et d’ailleurs, ils devraient plutôt employer leur énergie à ça…), veulent être reconnus comme des cadres mais sans les contraintes liée à cette fonction. Le beurre, l’argent du beurre…

C’est surtout le second paradoxe qui me rend dingue. Hier encore sur un réseau social, un recteur honoraire, très virulent contre la réforme du collège, m’a posé cette question : « Vous enseignez ? ». J’aurais pu répondre. Je ne l’ai pas fait. Je lui ai retourné sa question. « Et vous ? ». Il ne m’a pas répondu. Évidemment.
Ce genre de question est forcément un piège. Observez les « discussions » entre les opposants à la réforme et ceux qui essaient conte vents et marées de se l’approprier. Les anti- affirment. Quand on essaie de leur dire qu’ils se trompent, ils posent des questions, demandent des preuves, des arguments. Que vous leur donnez. Ils posent d’autres questions, demandent d’autres preuves, d’autres arguments… et cela n’en finit plus. Vous finissez par céder. Vous ne répondez plus. Vous avez perdu.
En désespoir de cause, vous bloquez votre interlocuteur (ou vos interlocuteurs, souvent ils viennent en groupe), pour ne plus le lire, pour ne plus avoir à subir ces interrogatoires. Pour souffler un peu. Vous êtes alors devenu quelqu’un « qui refuse le dialogue », qui « méprise les positions des autres », qui s’enferre dans un « déni de réalité », voire pire.

Sans titre

La mécanique est imparable.

Fracture

C’est dans le troisième paradoxe que je vois de plus en plus clairement la véritable ligne de démarcation.
Tout le monde parle de l’École, ce que qui doit s’y passer, sur ce que l’on doit y apprendre, sur les méthodes, les filières, les programmes… Chacun a son avis personnel sur tout cela, fruit de son expérience d’élève, de sa proximité avec le monde enseignant (les personnels de l’Éducation Nationale représentent environ 1.5% de la population française), de son appartenance politique, syndicale, religieuse… À chacun son prisme d’observation, à chacun son kaléidoscope pour parler d’École. En faire une typologie est inimaginable et surtout impensable. Je me suis toujours refusée à inscrire les gens dans des catégories. Comme si les choses humaines étaient si simples.

Cependant, quelque chose est là, sans appartenir à une catégorie particulière, qui traverse tout ce que je peux lire sur ce sujet. Pour certains, l’efficacité des apprentissages serait en corrélation directe avec le nombre d’heures de cours. Pour d’autres, l’efficacité des apprentissages serait en corrélation directe avec la façon d’enseigner. Et elle est là, la ligne de démarcation. La vraie. Elles sont là les réticences. Parce que si l’école va mal (et elle va mal, quand elle laisse 150.000 jeunes sans qualification après 13 ou 14 années de scolarité,  c’est peut être la seule chose sur laquelle tout le monde est à peu près d’accord), il y a plusieurs axes de propositions pour l’améliorer. L’une consiste à vouloir « davantage » : davantage d’heures de cours, davantage de français et de maths (ou de ce que vous voulez), davantage de devoirs, davantage de dictées, davantage de chronologie, davantage d’examens, davantage de numérique… L’autre consiste à vouloir « autrement » : une autre organisation des enseignements, d’autres disciplines, d’autres dispositions de classe, d’autres façons d’évaluer, d’autres façons d’apprendre, d’autre façons d’aider…

Vous devinerez aisément de quel côté de cette ligne de fracture je me situe.
Et quand je dis une fracture, on pourrait me rétorquer « C’est un peu court, jeune fille ! » (quoi qu’à mon âge…) Effectivement, on pourrait dire… bien des choses en somme…
C’est une bifurcation pédagogique, une distinction de taille, une division profonde, un divorce, une rupture, un fossé infranchissable, un abîme ! Que dis-je ! Un schisme !!!

Choix

Cela dit, je peux comprendre que l’on hésite au bord du gouffre. Les sciences de l’éducation étant ce qu’elles sont, c’est à dire des sciences humaines, on trouvera sans doute des arguments pour conforter les deux positions. Sauf qu’enseigner, c’est choisir.

Si la quantité induisait la qualité ça se saurait. Et je devrais être devenue une déesse vivante des mathématiques vu le nombre d’heures que j’ai passé à être en cours de maths pour obtenir mon baccalauréat scientifique. Et une latiniste experte après neuf années de cours de latin. Sauf que, vous le savez comme moi, suivre des cours ne signifie pas automatiquement en bénéficier. Qu’on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif.

Enseigner autrement. Adopter ce que Ken Robinson appelle un nouveau paradigme. C’est compliqué, c’est difficile. Comme tout changement ça peut faire peur. Je peux comprendre ces peurs, cette impression de devoir renier ce qu’on pense être la bonne façon d’enseigner. Mais comment expliquer alors que certains s’efforcent de s’approprier ce changement alors que d’autres s’attachent à des convictions dont le monde (et nos élèves les premiers) nous prouve tous les jours qu’elles sont obsolètes ?
Oui, les enseignants français ont la chance de disposer d’une large liberté pédagogique, dont certains, parmi les premiers à vouloir la défendre, usent bien peu.

Exemple

Je prendrai juste un exemple que j’illustrerai par une illustration empruntée à une conférence de Marcel Lebrun (en vous laissant le bonheur de suivre sa conférence « enseigner à l’envers, apprendre à l’endroit ou l’inverse ?« ), celui du numérique.
Une récente étude de l’OCDE mettait l’accent sur la faible efficience du numérique sur les apprentissages et l’on pouvait lire dans la presse que « Le numérique à l’école n’est pas une garantie de performances », vite devenu « Numérique à l’école: pas un outil miracle pour améliorer les résultats des élèves » rejoignant ainsi un sénateur qui, changeant d’avis comme de chemise évoquait en juillet dernier « l’envahissement du numérique à l’école ».
Sauf que quand on parle de « numérique à l’école », on parle de quoi ? On parle d’outils, jamais de pratiques ou alors de façon tellement vague… L’étude de l’OCDE évalue la plus-value de deux éléments : les élèves surfant sur Internet et l’utilisation d’ordinateurs en mathématique. Sérieusement. Mais arrivent à des conclusions que beaucoup ont oublié de lire :

Donner aux jeunes les moyens de participer pleinement à l’espace public numérique d’aujourd’hui,les doter des codes et outils de leur monde à forte composante technologique, et les encourager à utiliser les ressources d’apprentissage en ligne – tout en explorant l’utilisation des technologies numériques en vue de renforcer les processus éducatifs en place, tels que l’évaluation des élèves ou l’administration scolaire –, voici autant d’objectifs justifiant l’introduction des nouvelles technologies dans l’enceinte de la classe. (page 32)
et
La technologie peut permettre d’optimiser un enseignement d’excellente qualité, mais elle ne pourra jamais, aussi avancée soit-elle, pallier un enseignement de piètre qualité. À l’école comme ailleurs, la technologie améliore souvent l’efficacité des processus déjà performants, mais peut également accentuer l’inefficacité de ceux ne fonctionnant pas. (page 57)

Je croise de nombreux collègues qui estiment utiliser le numérique en classe parce qu’il projettent un diaporama à leurs élèves et remplissent des bulletins électroniques. J’en croise aussi beaucoup d’autres qui, de classe inversée en création multimédia, d’éducation aux médias numérique en webradio ne disent jamais qu’ils utilisent le numérique. Ils parlent de leurs démarches pédagogiques, des activités de leurs élèves, du climat scolaire. Et pourtant, ils sortent du même moule, de la même formation, ils ont la même profession. Sauf que certains usent de leur liberté pédagogique et d’autres pas. Certains explorent de nouveaux chemins quand d’autres cherchent encore les anciennes routes balisées dont on leur a dit qu’elles étaient les seules possibles. Et forcément, utiliser de nouvelles techniques pour faire la même chose qu’avant, c’est inefficace. Donc, ne changeons rien.

aspirateur1

 —

* et en particulier ces extrait :

Mes enfants s’en sont bien sortis, mais l’école fut un parcours du combattant terrible pour eux. J’ai détesté ce rapport de compétition permanent qui prévalait dans les lycées où ils sont passés.
J’ai beaucoup de respect pour le corps enseignant, mais je constate qu’il fonctionne trop souvent sous l’égide de la course à la performance. Ce fonctionnement anxiogène est basé sur le paradigme, faux, qui considère l’autre comme est un ennemi, un concurrent.

et

Le rapport de transmission est totalement basculé, les outils changent, et l’école est au cœur de ça, car l’élévation de l’enfant part de l’école… Alors, oui, il faut radicalement transformer l’école pour s’adapter à ces nouvelles réalités. Je reste optimiste, je trouve cette époque formidable et très intéressante. Mais comme le disait Tocqueville « quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres ». Je tente — comme le colibri de la fable — d’y prendre ma part.
** [Edité le 28/09/15] Certains commentaires me font remarquer que « Collège 2016 » n’est pas une loi. Certes, un spécialiste de droit constitutionnel pourrait m’en vouloir de confondre lois, décrets et textes d’application. Mais c’est bien d’une loi qu’il s’agit, celle de la Refondation de l’École dont le projet a été proposé en conseil des ministres en janvier 2013 et promulguée en juillet de la même année. Le projet de réforme des collège qui en découle a été présenté au conseil des ministres en mars 2015, adopté (largement) par le Conseil supérieur de l’Éducation. Le décret et l’arrêté qui permettent son application ayant été publié en mai dernier.
D’ailleurs puisque j’y pense, voila encore une chronologie qui vient détruire le fameux argument d’un décret présenté dans la précipitation et sans concertation. 2 ans c’est vrai que ça passe vite mais quand même.

 

 

Publicités

7 Commentaires

Classé dans Bavardage, pédagogie

7 réponses à “La ligne de démarcation

  1. Laure Hauwaert

    Toujours le même bonheur de vous lire. Merci de mettre des mots sur ce que je ressens mais exprime moins bien que vous.

  2. Babeth

    Très clair, très juste….

  3. Y. Le Meur

    Juste une précision, mais d’importance: on ne peut pas dire que les antis réforme du collège refuse d’appliquer la loi, vu que cette réforme ne relève pas de la loi.

    Et si les antis font beaucoup plus de bruit que les pros, c’est sans doute lié au fait qu’ils sont beaucoup plus nombreux.

    • Mila Saint Anne

      Je viens d’éditer mon billet pour vous répondre à ce sujet.
      Quant à la question du nombre, je pense que ni vous ni moi ne sommes en mesure de le savoir.

      • Y. Le Meur

        Un exemple qui montre que l’argument « le projet découle de la loi » est mauvais.

        Le mot interdisciplinaire ne se trouve qu’une seule fois dans la loi (concernant le collège), dans la phrase suivante: « Le développement d’une culture commune à tous les enseignants et à l’ensemble de la communauté éducative doit permettre d’encourager le développement de projets transversaux et interdisciplinaires. »

        Le projet de réforme, avec les EPI, n’encourage pas, il impose.

        Beaucoup des éléments de la réforme que l’on trouve dans le décret et l’arrêté n’étaient pas dans la loi.

  4. Adeline

    Ce qui me dérange profondément dans votre post, c’est votre manière d’expliquer ce que veulent – ou pas – les antis. En effet, ils ne veulent pas de cette réforme, pas parce que c’est une réforme (contrairement à ce qu’on entend et ce qu’on lit), ni parce qu’il faut enseigner autrement (contrairement à ce que vous dites) mais parce que cette réforme est économique et ne met pas au coeur le bien des élèves. Les antis ne veulent pas de « plus de » (plus d’heures, plus de cours, plus de devoirs, plus de dictées…, contrairement à ce que vous dites), ils veulent du mieux. Et ce qu’on nous demande de faire, ce n’est pas du mieux. C’est du « moins cher » pour l’Etat. En supprimant des heures de LV, de latin, de grec et d’autres matières, on fait des économies. On nous dit qu’aucun poste en sera supprimé. Je réponds « Faux! ». Je connais un prof d’anglais qui perdra son poste à la rentrée à cause de la suppression de la bilangue (perte d’heures en anglais, si si!). Et ce n’est qu’un exemple. Sérieusement et sincèrement, qu’est-ce qui justifie la disparition du grec, des bilangues, des classes européennes et la mise en danger du latin (qui disparaitra de certains établissements)? A part l’argent, je ne vois pas. La ministre nous répond qu’elle veut offrir la même chose à tout le monde, je lui dis: « Le latin, la bilangue et les classes européennes étaient ouverts à TOUS LES ÉLÈVES ». Dans tous les établissements où je suis passée, ces options étaient ouvertes à tous et s’il fallait 2 groupes, on ouvrait. Si certains établissements ne le faisaient pas, alors, le problème venait de ces établissements (chef, recteur…). Mais comme d’habitude, pour tout, on prend les problèmes à l’envers. Plutôt que d’ouvrir plus de groupes d’options, on ferme ceux existant… en nous disant que c’est pour le bien des élèves. Quelle malhonnêteté intellectuelle! Au final, les enfants qui vont subir cette réforme seront tous pareils. Il n’y aura plus la possibilité de se démarquer, de s’approprier son parcours scolaire. Bientôt, on pourra leur mettre des blouses marron… Quant aux fonctionnaires d’Etat, ils ont obligation d’appliquer les textes, mais ça ne les empêche pas d’avoir un cerveau et un avis. On est fonctionnaires, pas moutons de Panurge. On a le droit de dire ce qu’on pense, il existe dans notre pays ce qu’on appelle la « désobéissance civile ». Vous me rétorquerez qu’en tant que fonctionnaire, je ne suis pas civile. Mais je ne suis pas non plus mouton. Si mon statut de fonctionnaire m’empêche de réfléchir par moi-même et d’avoir un avis, alors, je devrais changer de métier. Dommage! J’avais choisi ce métier car je croyais encore à l’école, en cette école qui qui pouvait servir d’ascenseur social (ce fut mon cas), en l’école de Jules Ferry. Mais elle est bien loin, cette école… Mon message est long et d’avis opposé au vôtre, mais en tant qu’adultes, on peut discuter, non?

  5. Piemelia

    Dites-moi, vous espérez un poste ministériel ? Avez-vous un peu interrogé les parents? Pas vos amis, non, ni ceux que peut-être vous embobinez avec des projets qui en jettent plein la vue mais n’apprennent pas grand chose. Oui, je sais, je ne vous connais pas et d’ailleurs je ne sais même pas ce que vous enseignez. Ce que je sais c’est que depuis des années on bourre le crâne des profs pour enseigner autrement. Depuis des années, ça ne fait qu’empirer la dégringolade du niveau. Étant instit après des années dans le privé, ayant des amis qui recrutent tous les jours dans d’autres postes, je peux vous dire que votre aveuglement me choque. Je ne sais pas si vous avez des enfants. Si c’est le cas, je vous mets au défi de ne jamais travailler avec eux autre chose que ce qu’ils ont abordé en classe. Et on en reparle dans 10 ans. Peut-être faites-vous partie de tous ces profs qui disent amen aux lubies ministérielles tout en assurant la transmission nécessaire à leurs enfants à la maison?
    Un dernier mot : je suis particulièrement touchée de vos propos sur l’obéissance à l’Etat. Puisque vous aimez les comparaisons et visiblement les amalgames les plus répugnants, je vais me mettre à votre niveau. Que se serait-il passé si en 40 tout le monde avait accepté de se soumettre à l’Etat? Quel regard portez-vous sur ces fonctionnaires collaborateurs? Le crime est plus visible, plus direct, plus choquant me direz-vous. Vous nous parlez de République, de lois…or il me semble que cette réforme est passée sans aucune consultation par décret. Lisez-vous un peu la presse? Écoutez-vous un peu les gens autour de vous ( autres que vos proches)? Pensez-vous sincèrement qu’à ce jour le peuple soit vraiment satisfait de sa République et de ceux qui sont au pouvoir?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s