Pas de mot

Ce que je vais vous raconter aujourd’hui s’est vraiment passé. Et ça s’est vraiment passé dans la même journée. Autant vous dire que quand on sort de sept heurs de cours avec ça en plus sur le dos, c’est compliqué. Il n’existe pas de mots dans la langue française pourtant riche, pour décrire un état d’esprit dans lequel on est à la fois fatiguée, écrasée par un épouvantable sentiment d’impuissance, effrayée par une énorme responsabilité et soulagée devant ce qu’on espère être un premier pas. Y’a pas de mot.

Kévin

Kévin est arrivé au collège il y a quelque temps. Je l’avais croisé avec son petit frère et sa mère, une dame charmante, quand elle était venue l’inscrire au collège. Kévin en cours, ça se sent, c’est un enfant intelligent qui n’a pas tous les codes. Il a de la culture, il s’exprime bien mais supporte mal la contrainte. Si je dois lui faire une remarque, je le fais avec précaution parce que j’ai l’impression d’appuyer juste à côté du bouton rouge qui va déclencher la guerre nucléaire.
Vendredi soir, à la fin du cours, je venais de distribuer le plan de travail et les devoirs à faire pour mardi et j’ai pris Kévin à part. Pour lui dire que je savais. Et que pour les devoirs on s’arrangerait. Que la vidéo, il la regarderait en début d’heure, sur mon ordinateur portable, rien que pour lui. Il avait la tête baissée. Je l’ai senti un peu mal à l’aise mais aussi un peu soulagé.
Kévin, il n’a pas de domicile fixe. Il a dormi à l’hôtel ces derniers temps mais on m’a dit qu’en ce moment sa famille n’est plus hébergée. Je le regarde partir et j’ai envie de pleurer mais je peux pas parce qu’une autre classe arrive.

Manfred

Manfred, je l’ai croisé pour la première fois ce vendredi là. J’en avais entendu parler parce que quand un élève arrive dans un collège après un conseil de discipline, ça se sait. Et que j’avais déjà entendu des choses sur lui de la part des collègues qui l’avaient déjà eu en cours. Pour tout vous dire c’était pas très élogieux.
Manfred, il fait une tête de plus que la plupart des élèves de sa classe. Il détonne un peu. Il a un beau sourire, on dirait un lycéen. Il s’installe rapidement sans rien dire et discute à voix basse avec son voisin. Il n’y a rien dans son cahier, sinon la trace de quelques pages arrachées. Comme on est en train de finir un chapitre, je l’invite à venir regarder une vidéo sur le thème du cours, histoire de ne pas perdre son temps. Il y va et écoute avec application puis retourne à sa place.
L’après midi je le retrouve avec sa classe (ils ont double dose d’histoire-géo le vendredi). Il est moins concentré, moins souriant. Je suppose que la journée s’est moyennement passée pour lui. Pendant que les autres finissent leurs travaux, je prends le temps de discuter avec lui. Il me dit qu’il n’aime pas l’école. « Être là, Madame, pour moi, c’est comme être en prison. Vous comprenez ? ». Quand un môme vous dit ça en vous regardant droit dans les yeux, c’est hyper violent mais il me dit ça avec sa gueule d’ange et un sourire fatigué. Et moi tout ce que je trouve à lui dire c’est un truc du genre « On va essayer de les ouvrir un peu les portes de cette prison, tu veux bien ? Et puis les fenêtres aussi, tant qu’à faire, ça te donnera peut être un peu d’air… » Il acquiesce d’un air moyennement convaincu. je le comprends. A sa place, je penserais pareil. Je retourne auprès des autres, parce qu’ils ont aussi besoin de moi. Et je me demande bien comment je vais faire pour tenir mon engagement.

Jessica

Jessica, ça fait deux ans que je la connais. Un peu plus même, puisqu’elle est en quatrième. Mais en sixième elle était dans la classe à côté de la mienne. Je crois que Jessica est une des élèves les plus improbables que j’ai jamais eues. Pétrie de fausses certitudes. Complètement décalée par rapport aux autres. Quand elle prend la parole, je m’attends à tout : hors sujet, absurdité, humour involontaire… C’est un peu une grenade dégoupillée. On sait qu’elle va exploser mais on ne sait absolument pas si elle va vous tuer de rire ou de consternation. Et entre deux prises de paroles, je crois que je l’ai vue tout faire en classe, sauf ce que j’attendais d’elle. Des dessins, des découpages, des petits mots… voire même rien. Je suis toujours sidérée par la capacité qu’ont certains individus à être capable de ne rien faire. Ça m’épate.
J’ai bien essayé de l’aider, mais pour tout vous dire, une fois sur deux elle m’engueule quand j’essaie de lui expliquer ce qu’elle n’a pas compris, et l’autre fois elle m’explique que je n’y connais rien, que je n’ai rien compris, que ce n’est pas du tout comme ça qu’on doit faire et que son travail est très réussi. Ça décourage à force. Alors je me contente de la surveiller du coin de l’œil en essayant de ne pas avoir l’air trop consternée ou trop hilare selon les cas.
Vendredi, ils avaient une carte à faire. Je les ai laissés la faire à leur façon. Ensuite je les ai aidés à construire une grille d’évaluation commune. À quoi on pouvait reconnaître une carte réussie, et à quoi on pouvait reconnaître une carte ratée. Ils sont été supers bons sur ce coup là. Je crois que j’aurais pas fait mieux. Entre les deux colonnes « réussie » et « ratée », il y avait une colonne « à améliorer » qu’ils ont utilisé pour reprendre leur carte.
Du coin de l’œil donc, j’ai vu Jessica aller chercher un nouveau fond de carte…. et refaire sa carte. Toute seule. En appliquant tous les critères.

Voilà, c’était ça ma journée de vendredi.
Et y’a pas de mot pour ça.

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1 commentaire

Classé dans récit

Une réponse à “Pas de mot

  1. Roseline

    On voit des histoires tellement différentes dans un si petit périmètre. C’est le collège. Merci pour votre partage, je vous lis depuis quelques mois et j’apprécie beaucoup ce que vous transmettez.
    Roseline, prof de maths en collège.

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