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Il suffit parfois de presque rien…

Aujourd’hui, j’ai fait faire aux élèves un truc super banal.
Enfin, banal quand on est prof d’histoire-géo, hein.
La plupart des gens normaux ne font pas ça d’habitude.
Je vous laisse juge…

 

Aujourd’hui, mes élèves ont fait de la géographie : ils ont classé des pays selon la taille de leur population, ils ont fait une carte pour localiser ces pays, ils ont répondu à des questions portant sur un texte et ils ont fait des schémas logiques en utilisant des mots-clé.
Vous trouvez ça sexy vous ? Non, vous avez raison. C’est pas sexy du tout !

Sauf que quand la sonnerie annonçant la récréation a sonné, aucun d’eux n’a bougé.
Enfin au début, je vous rassure, ce sont des élèves.
Pas des huitres.
Ils ont fini par partir.

Ils ont donc fait des exercices d’une banalité sans nom, mais ils ne s’en sont même pas rendu compte parce que je leur ai enveloppé le tout dans un paquet-cadeau auquel ils n’ont pas pu résister.

Je les ai obligé à se mettre en groupe de 4 que j’ai déterminé. Ça a grogné un peu parce que Manfred voulait pas être avec Jessica…
Je leur ai annoncé qu’ils allaient avoir un rôle à jouer dans leur groupe (ça a arrêté d’un coup les grognements). Le greffier noterait tout et c’est son cahier que je ramasserai pour évaluer le travail. L’émissaire pourrait aller chercher des infos et des documents dans les bouquins à disposition ou venir me demander de l’aide. Le gardien veillerait au respect du temps et du niveau sonore de son groupe. L’espion pourrait aller voir ce qui se tramait dans les autres groupes.
Je leur ai donné des petites fiches pour matérialiser leurs rôles et ils se les sont attribués.

Je leur ai ensuite déposé sur une table 5 paquets d’enveloppes (en fait des feuilles de brouillon agrafées) sur lesquelles était indiqué « Mission n°1 », « Mission n°2 »,  etc. et j’ai noté au tableau les liens entre les différentes missions : pour faire la mission n° 3 il faudra avoir fait la mission n°4 avant par exemple.

J’ai demandé aux émissaires de venir chercher la mission de leur choix.

J’ai lancé le chrono.

Et je les ai regardé travailler pendant une heure trente.

Ils ont tous réussi à faire tous les exercices.
Tous.
Même Kévin qui n’a jamais son cahier (sauf les jours impairs de pleine lune).
Même Jessica qui n’aime rien tant que de glousser avec ses copines pendant la plupart des cours.

En prime, j’ai levé pas mal de loups, d’incompréhensions….
Parce qu’il faut pouvoir prendre le temps de comprendre ce qui se passe dans leurs têtes au lieu de les voir comme « des gamins qui ne travaillent jamais, qui n’apprennent jamais une leçon et qui sont complètement incapables de comprendre ce que l’on attend d’eux, et dont on se contente d’attendre qu’ils sauvent les apparences, qu’ils fassent semblant d’agir en élèves. » (je n’ai rien inventé de ce qui est entre guillemets). Mais que ça demande de prendre du temps. De venir s’asseoir avec un groupe et de discuter avec eux pour écouter leurs mots, leurs raisonnements, les chemins détournés de leurs pensées.
Quand la totalité de la classe est au boulot, on peut prendre le temps de le faire.

En fait, ma séquence d’aujourd’hui mettait en œuvre quelque chose que Ryan et Deci ont défini comme les clés de la motivation. Pour qu’un élève soit motivé, il faut satisfaire trois besoins essentiels : son besoin d’autonomie, son besoin de compétence et son besoin de proximité sociale.
On a vraiment besoin d’aller voir du côté de la recherche !

Voila. C’était un chouette moment d’enseignement, et j’avais envie de le partager.

Ah, j’oubliais : comme d’habitude le travail n’était pas noté.

Bonne semaine !

——–

NB : Si une coquille s’était glissée malencontreusement dans ce texte, n’hésitez pas à me le faire remarquer gentiment ! Nobody’s perfect !

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Classé dans autonomie, Élèves, Géographie, jeu, pédagogie, récit, recherche

« On ne naît pas pédagogo, on le devient » ou « C’est la faute à Kévin !»

Je vous préviens tout de suite, l’article que vous allez lire est celui d’une dinde pédagodiche. Vous devriez immédiatement cesser de le lire. Si vous poursuivez, votre cerveau va se mérieuriser et ce sera la fin de la civilisation occidentale. Si vous le lisez quand même, ne venez pas vous plaindre après !

Au début, il y avait les dinosaures….

Quand je suis entrée dans une classe la première fois (ne cherchez pas, si ça se trouve vous n’étiez même pas né(e) !) outre le fait que j’étais à peu près dans l’état du lapereau moyen dans les phares d’un TGV, j’ai enseigné comme on m’avait enseigné. Je montrais mes connaissances, je demandais aux élèves de me montrer qu’ils savaient reproduire ce que je leur avais exposé, et je mettais une note pour graver dans le marbre d’un kalamazoo leurs réussites et leurs échecs. La classe était la plupart du temps silencieuse, à coup de punitions et d’heures de colles si besoin. Les tables étaient bien alignées (je me souviens que je me servais des pavés au sol pour bien aligner les tables, parce que j’aime bien que les choses soient à leur place) et tous les élèves me faisaient face. Je faisais des plans de classe, avec les mauvais élèves au premier rang pour mieux les surveiller et éviter les débordements.

Et ça fonctionnait très bien. Je me souviens d’élèves me remerciant d’avoir progressé en latin (hé oui, je sais que ça va en étonner plus d’un mais j’ai aussi enseigné le latin), des fleurs et des chocolats en fin d’année.

Chute de météorite

Sauf qu’un jour, je suis tombée sur un os. Je faisais un remplacement dans un collège plutôt sélect (j’y retrouvais les enfants de mes profs de fac) dans lequel les élèves étaient plutôt bien inscrits dans le moule. Enfin, pas tous.
C’est là que j’ai rencontré Kévin. Je suis bien incapable de vous dire à quoi il ressemblait, ni comment il s’appelait en réalité. Par contre je me rappelle très bien de la première copie qu’on m’a demandé de lui rendre, corrigée par la collègue que je remplaçais. Et de la note qu’il y avait dessus.

kévin

Et de celle que j’aurais pu lui mettre en lui rendant la dictée suivante. Sauf que j’ai pas pu. Je me suis dit que ce n’était pas possible. Parce que si Kévin, grâce à moi (j’avais alors la fougue de la jeunesse qui pense qu’elle va réussir là où les anciens ont échoué) progressait au point de faire deux fois moins de fautes à sa dictée, il aurait toujours zéro. Et c’est ce jour là, précisément, que je me suis dit qu’il y avait forcément d’autres façons de faire. La météorite kévinesque qui m’était tombée dessus avait fait d’irrémédiables dégâts.

Catastrophe

La première conséquence a été de regarder derrière moi et de constater que j’étais déjà passée à côté de beaucoup trop d’élèves. De prendre conscience que tous les jolis cours que j’avais fait, et qui avaient fait progresser pas mal d’élèves en avaient laissé bien trop sur le bas-côté. Du coup, je me suis sentie comme le lapereau de tout à l’heure, mais SOUS le TGV.

Résilience

Ça a été un long chemin. Chaque année je m’en suis voulue parce que je n’avais pas encore suffisamment fait attention à Jennifer ou à Manfred. Chaque année, je cherche à faire mieux.

J’ai d’abord cherché toute seule (je vous rappelle que cette histoire a commencé dans des temps fort-fort lointains) et puis avec l’ouverture de l’internet au commun des mortels, petit à petit je me suis rendu compte que je n’étais pas la seule à me poser ces questions. J’ai discuté, observé, pillé le travail des gens qui me semblaient aller dans la bonne direction (bisous à CJS au passage !) j’ai même fini par lire des livres de pédagogie !

Mutation

Et c’est là que je me suis aperçue que j’étais désormais classée dans la catégorie des « pédagodiches ». Je ne sais pas trop ce que cela signifie, mais j’ai lu beaucoup de gens qui écrivaient pour se plaindre du « pédagogisme ». En fait, comme autrefois on avait inventé les fées, les lutins et les licornes, on a inventé les « pédagogols » (les mâles) et les « pédagodiches » (les femelles).

D’après les érudits qui les ont décrits, la biologie des « pédagogos » (terme générique aux deux sexes de cette race) est simple. Ils vivent sur une autre planète, et tels des imbéciles heureux, sans aucune culture ni connaissances scientifiques, et s’en félicitent. Leurs objectifs (car malgré leur bêtise, ils en ont) sont de précipiter la fin de la civilisation occidentale et de dominer la totalité de la galaxie de Grenelle, vers l’infini et au-delà. Les moyens qu’ils emploient pour y parvenir sont simples (à la manière de leurs mœurs) puisqu’ils passent leur temps à baragouiner (à l’oral comme à l’écrit – mais avec des fautes d‘orthographe) entre eux et à se trémousser dans des classes en portant des vêtements ridicules. Sourds aux recommandations des courageux dresseurs de « pédagogos » qui s’aventurent parfois sur leur territoire (en général ce n’est pas conseillé, il vaut mieux se tenir à une distance stratosphérique de ces créatures), ils se complaisent dans leur médiocratie.
Les élèves victimes de ces créatures prennent bien vite les mêmes comportements que leurs maîtres : ignares, abrutis par le manque de nourritures intellectuelles, ils s’étiolent et finissent dans les caniveaux qui entourent les bâtiments des prestigieux lycées parisiens.

Hé, je rigole, hein, les pédagogos, c’est comme les licornes, ça n’existe pas !

Bonne rentrée.
Et faites attention à Kévin.

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Classé dans Bavardage, récit

Élèves agités ? Méditez !

 

Écoutant ce matin sur France Culture une excellente émission intitulée « Sexe, hypnose, méditation: peut-on percer les mystères de la conscience ? », je me suis rappelé que j’avais une petite astuce pédagogique à vous proposer. Je vous préviens tout de suite, c’est pas un scoop, de nombreux collègues utilisent cette méthode. Je vous propose juste un témoignage.

Commençons par le commencement :

Le problème.

Le problème que j’ai (et que je crois, tous les enseignants ont) est de mobiliser l’attention d’un groupe de jeunes adolescents pour leur proposer une séance de cours efficace. C’est toujours une sorte d’exploit quand on y arrive. Et quand, cerise sur le gâteau, la séance de cours se déroule à des moments où leur horloge biologique n’est pas vraiment en phase avec les apprentissages, les choses peuvent tourner à la catastrophe.

Si je vous parle d’une classe de sixième qui se présente pour un cours de fin de journée, après deux heures d’EPS et une courte récréation, tous les collègues de collège voient très bien à quoi ça peut ressembler. Pour les autres, je vous raconte. Les élèves arrivent super-excités, chahutent dans le couloir, s’installent dans un brouhaha incroyable, sont agités, inattentifs ou alors fatigués et éteints. Il est rare que l’heure se passe sans que vous n’ayez à élever la voix et/ou à punir un bon tiers de la classe. Et puis, pour l’enseignant aussi c’est la fin de journée et la fatigue n’aide pas à la bonne gestion du groupe. Pour moi cette année, cette heure-là était la dernière d’une journée de sept heures de cours.
Bref. Soit je me résignais à perdre cette heure de cours entre énervement mutuel et sanctions, soit je cherchais une solution.

Une piste

Si vous me connaissez un peu, vous savez que je suis toujours preneuse de bonnes idées pour améliorer mon enseignement et après avoir longtemps hésité et lu beaucoup de choses*, j’ai utilisé ce qu’on appelle la « méditation de pleine conscience » avec ces élèves et j’ai vraiment été impressionnée par les résultats obtenus.

Au premier abord, rien que l’intitulé (« méditation de pleine conscience ») aurait tendance à me faire fuir en courant. Mais comme je suis pragmatique et que je voyais de plus en plus de gens évoquer l’utilisation et les bienfaits de l’utilisation de cette technique en classe, j’ai fini par me lancer dans cette affaire.

Je me suis procuré l’ouvrage d’Eline Snel, destiné aux jeunes enfants (5 à 12 ans), qui s’intitule « Calme et attentif comme une grenouille »**. Eline Snel est une psychothérapeute belge auteur de nombreux ouvrages qui permettent de pratiquer chez soi la méditation de pleine conscience, une méthode élaborée par Jon Kabat-Zinn***.

 

9782352041917

J’ai commencé par faire moi même les exercices, pour les comprendre. Non seulement la mise en œuvre est très simple grâce au CD inclus dans le livre****, mais c’est chouette comme tout à faire. Je me sentais prête à essayer avec les élèves et pour la première fois de l’année, j’ai attendu avec impatience cette dernière séance du vendredi.

Tester

Tout a commencé comme d’habitude : chahuts, agitation, bavardages, bruit… J’ai annoncé aux élèves que la séance du jour allait commencer par quelque chose de spécial que j’avais envie d’essayer avec eux s’ils voulaient bien. La nouveauté les intrigue toujours, ils étaient prêts à essayer.

Nous avons fait trois exercices. Trois. Ça a duré exactement 10 minutes.
En 10 minutes, les élèves étaient transformés.
Je vous jure. J’en étais époustouflée moi même.
Pour cette première fois, 85 % des élèves ont fait les exercices avec un sérieux remarquable. Les 15 % autres ont eu plus de mal. Il y a eu quelques ricanements, quelques regards en coins entre copains…. Mais cela n’a pas gêné les autres. Malgré cela, en 10 minutes, j’avais devant moi des élèves calmes et attentifs, prêts à travailler. Et pour la première fois de l’année, on a vraiment travaillé, dans le calme pendant cette dernière heure de la semaine.

Du coup, j’avais hâte de recommencer : un comble, j’attendais avec encore plus d’impatience ce cours-là !

La semaine suivante, en arrivant en classe, les élèves m’ont demandé de refaire l’exercice. Et cette fois, presque tous les élèves ont « joué le jeu ». Le seul réfractaire n’arrivait pas à entrer dans les exercices mais il n’a pas gêné ses camarades.

Du coup, je me suis dit que je pouvais utiliser ces exercices à chaque fois que je sentais devant moi un groupe d’élève agité, déconcentré. Plutôt que d’élever la voix et de punir, méditer.

Et l’effet était toujours le même, quelque soit le niveau de classe : 6e, 5e, 4e…
Et plus on faisait les exercices, plus leur efficacité augmentait.

Plusieurs élèves sont venu me demander de leur prêter le livre pour faire des exercices à la maison.

Le gros avantage de cette technique, c’est qu’une fois qu’on connaît les exercices, on peut les refaire quand on veut. Quand un élève est trop déconcentré/énervé pour travailler, je lui propose de prendre quelques minutes et de refaire l’exercice de son choix tout en restant à sa place. Souvent je n’ai même pas besoin de l’aider à le faire, il y arrive très bien tout seul et les autres comprennent et respectent son « absence » temporaire. Que d’énergie économisée !

Ce qu’on a à perdre

Vous allez me dire : « Mais si on est obligé de « perdre » dix minutes à chaque début de cours, on n’aura jamais fini le programme ! »

Effectivement. On « perd » quelques minutes de cours. Mais faites la comparaison avec le temps que vous allez « perdre » en engueulades, mots sur le carnet de correspondance, punition à donner et à vérifier, déplacements d’élèves bavards….
Alors, oui, je veux bien échanger un cours de 55 minutes qui ressemble à un combat de boxe contre un cours de 45 minutes réellement efficace qui me permet ensuite de ne plus perdre de temps.

Je sais qu’en cet été de pré-réforme, nous avons tous beaucoup de travail et beaucoup de choses à préparer, mais cette technique ne demande pas réellement de temps de préparation et le rapport investissement/résultat est incroyablement positif.

Essayez, vous me direz !

 

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* Merci à Jeanne Siaud-Faccin que je suis depuis longtemps sur Facebook et qui a été la première à me mettre la puce à l’oreille à ce sujet.

** À voir sur le site de l’éditeur.

*** La page Wikipédia consacrée à Jon Kabat-Zinn.

*** Vous en trouverez un extrait en ligne à cette adresse.

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Classé dans pédagogie, récit

Pas de mot

Ce que je vais vous raconter aujourd’hui s’est vraiment passé. Et ça s’est vraiment passé dans la même journée. Autant vous dire que quand on sort de sept heurs de cours avec ça en plus sur le dos, c’est compliqué. Il n’existe pas de mots dans la langue française pourtant riche, pour décrire un état d’esprit dans lequel on est à la fois fatiguée, écrasée par un épouvantable sentiment d’impuissance, effrayée par une énorme responsabilité et soulagée devant ce qu’on espère être un premier pas. Y’a pas de mot.

Kévin

Kévin est arrivé au collège il y a quelque temps. Je l’avais croisé avec son petit frère et sa mère, une dame charmante, quand elle était venue l’inscrire au collège. Kévin en cours, ça se sent, c’est un enfant intelligent qui n’a pas tous les codes. Il a de la culture, il s’exprime bien mais supporte mal la contrainte. Si je dois lui faire une remarque, je le fais avec précaution parce que j’ai l’impression d’appuyer juste à côté du bouton rouge qui va déclencher la guerre nucléaire.
Vendredi soir, à la fin du cours, je venais de distribuer le plan de travail et les devoirs à faire pour mardi et j’ai pris Kévin à part. Pour lui dire que je savais. Et que pour les devoirs on s’arrangerait. Que la vidéo, il la regarderait en début d’heure, sur mon ordinateur portable, rien que pour lui. Il avait la tête baissée. Je l’ai senti un peu mal à l’aise mais aussi un peu soulagé.
Kévin, il n’a pas de domicile fixe. Il a dormi à l’hôtel ces derniers temps mais on m’a dit qu’en ce moment sa famille n’est plus hébergée. Je le regarde partir et j’ai envie de pleurer mais je peux pas parce qu’une autre classe arrive.

Manfred

Manfred, je l’ai croisé pour la première fois ce vendredi là. J’en avais entendu parler parce que quand un élève arrive dans un collège après un conseil de discipline, ça se sait. Et que j’avais déjà entendu des choses sur lui de la part des collègues qui l’avaient déjà eu en cours. Pour tout vous dire c’était pas très élogieux.
Manfred, il fait une tête de plus que la plupart des élèves de sa classe. Il détonne un peu. Il a un beau sourire, on dirait un lycéen. Il s’installe rapidement sans rien dire et discute à voix basse avec son voisin. Il n’y a rien dans son cahier, sinon la trace de quelques pages arrachées. Comme on est en train de finir un chapitre, je l’invite à venir regarder une vidéo sur le thème du cours, histoire de ne pas perdre son temps. Il y va et écoute avec application puis retourne à sa place.
L’après midi je le retrouve avec sa classe (ils ont double dose d’histoire-géo le vendredi). Il est moins concentré, moins souriant. Je suppose que la journée s’est moyennement passée pour lui. Pendant que les autres finissent leurs travaux, je prends le temps de discuter avec lui. Il me dit qu’il n’aime pas l’école. « Être là, Madame, pour moi, c’est comme être en prison. Vous comprenez ? ». Quand un môme vous dit ça en vous regardant droit dans les yeux, c’est hyper violent mais il me dit ça avec sa gueule d’ange et un sourire fatigué. Et moi tout ce que je trouve à lui dire c’est un truc du genre « On va essayer de les ouvrir un peu les portes de cette prison, tu veux bien ? Et puis les fenêtres aussi, tant qu’à faire, ça te donnera peut être un peu d’air… » Il acquiesce d’un air moyennement convaincu. je le comprends. A sa place, je penserais pareil. Je retourne auprès des autres, parce qu’ils ont aussi besoin de moi. Et je me demande bien comment je vais faire pour tenir mon engagement.

Jessica

Jessica, ça fait deux ans que je la connais. Un peu plus même, puisqu’elle est en quatrième. Mais en sixième elle était dans la classe à côté de la mienne. Je crois que Jessica est une des élèves les plus improbables que j’ai jamais eues. Pétrie de fausses certitudes. Complètement décalée par rapport aux autres. Quand elle prend la parole, je m’attends à tout : hors sujet, absurdité, humour involontaire… C’est un peu une grenade dégoupillée. On sait qu’elle va exploser mais on ne sait absolument pas si elle va vous tuer de rire ou de consternation. Et entre deux prises de paroles, je crois que je l’ai vue tout faire en classe, sauf ce que j’attendais d’elle. Des dessins, des découpages, des petits mots… voire même rien. Je suis toujours sidérée par la capacité qu’ont certains individus à être capable de ne rien faire. Ça m’épate.
J’ai bien essayé de l’aider, mais pour tout vous dire, une fois sur deux elle m’engueule quand j’essaie de lui expliquer ce qu’elle n’a pas compris, et l’autre fois elle m’explique que je n’y connais rien, que je n’ai rien compris, que ce n’est pas du tout comme ça qu’on doit faire et que son travail est très réussi. Ça décourage à force. Alors je me contente de la surveiller du coin de l’œil en essayant de ne pas avoir l’air trop consternée ou trop hilare selon les cas.
Vendredi, ils avaient une carte à faire. Je les ai laissés la faire à leur façon. Ensuite je les ai aidés à construire une grille d’évaluation commune. À quoi on pouvait reconnaître une carte réussie, et à quoi on pouvait reconnaître une carte ratée. Ils sont été supers bons sur ce coup là. Je crois que j’aurais pas fait mieux. Entre les deux colonnes « réussie » et « ratée », il y avait une colonne « à améliorer » qu’ils ont utilisé pour reprendre leur carte.
Du coin de l’œil donc, j’ai vu Jessica aller chercher un nouveau fond de carte…. et refaire sa carte. Toute seule. En appliquant tous les critères.

Voilà, c’était ça ma journée de vendredi.
Et y’a pas de mot pour ça.

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On apprend aussi en jouant

C’est une idée qui me trottait dans la tête depuis un moment. Elle n’a rien d’une idée neuve, surtout pour une vielle rôliste comme moi. Mais comme toujours, j’ai tellement d’idées de choses à faire que je finis souvent comme l’âne de Buridan, par ne rien faire du tout. Manque de temps pour faire les choses comme j’aimerais les faire, pour fabriquer les supports, pour réfléchir vraiment à la mise en œuvre…
Parfois il m’arrive quand même de passer le pas. Avec une idée vague de ce que je veux faire, et un minimum de préparation. En gros c’est comme monter tout en haut du plongeoir et de sauter. « On verra bien ».

Maintenant ou jamais

Il y avait en effet longtemps que j’avais envie de faire une version « jeu de rôle » de la Révolution française. L’idée était restée là, bien au chaud. Pas moyen de trouver la façon de mettre ça en œuvre. Et puis allez savoir pourquoi, un jour ça m’a pris. J’ai commencé par aller sur le site de l’Assemblée nationale qui a la gentillesse de nous donner une petite biographie de tous les hommes (et de toutes les femmes aussi je suppose, mais pour la période étudiée, la question ne se posait même pas) qui ont participé à toutes les assemblées depuis 1789*. Mon idée était de trouver des membres de la Constituante « locaux » et d’en attribuer un à chaque élève. Pour simplifier les choses (oui, des fois, il faut un peu simplifier pour gamifier…) j’ai choisi 10 représentants du Tiers-État, 5 de la noblesse et 5 du clergé. Et comme c’est moi le maître du jeu, j’ai triché encore un peu en incluant deux députés parisiens parce que je savais que j’allais en avoir besoin : Bailli (premier président de la Constituante) et Guillotin (parce que… bein vous imaginez bien pourquoi !) J’ai aussi triché en essayant de faire un mix représentatif entre les monarchistes acharnés, les partisans de la monarchie parlementaire et j’ai même trouvé quelques francs révolutionnaires. J’ai fait de jolies fiches A5 avec leur nom complet, leur portrait (sauf pour un ou deux, je n’ai rien trouvé) et leur biographie. Pour aider les élèves, je leur ai rajouté un but. Et hop, dans la plastifieuse. C’était long mais le résultat avait de la gueule.

Entrée en classe

À la suite du cours sur les difficultés du règne de Louis XVI, j’attendais les élèves devant la porte de la classe. Il ne vous aura pas échappé qu’avec 20 personnages, j’avais plus d’élèves que de personnages. C’est que j’avais besoin de « journalistes » pour faire les comptes-rendus. Avant de rentrer, j’ai donc annoncé que j’avais besoin de 20 personnages et de 5 journalistes. Les journalistes sont entrés et se sont installés à une table (enfin un îlot), au fond. Une des journalistes a reçu une fiche et s’appelait Olympe (de Gouge, bien sûr !).
Puis j’ai remis à chaque élève une fiche, au hasard de leur entrée en classe. Une grande table au milieu a accueilli les 10 délégués du Tiers État, et il y avait deux îlots pour les nobles et le clergé. Je sais, ce n’est pas la disposition de la salle des Menus Plaisirs, mais vous n’allez pas chipoter.
Et hop. Le discours du roi en vidéo avec un extrait tiré de « 1789 »**. Et ensuite je les ai laissé faire.

Plus vrais que nature

Je peux vous dire que je n’ai pas été déçue. Au bout de cinq minutes le Tiers-État réclamait le vote par tête. Au bout d’une heure l’Assemblée Nationale était créée. Je vous jure que je n’ai rien dit. Rien fait. Je les ai laissé faire. Discuter, s’engueuler (ils ont vachement bien joué leurs rôles), essayer de se convaincre. Certains nobles ont bien rejoint la salle du jeu de paume (la grand îlot du Tiers-État), et d’autre ont refusé catégoriquement de le faire. Comme en vrai.
Du coup, pour la séance suivante, j’ai continué le jeu. On a alterné des extraits vidéo et des moments de jeu. A la fin de la deuxième heure, des nobles et un archevêque avaient émigré (sur un autre îlot). Quelques un avaient été physiquement empêchés de le faire et étaient assis, alignés dans la prison, sous le tableau. Et on avait pris la Bastille, aboli les privilèges et rédigé la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen.

Du coup, on a continué plusieurs séances. Quand ils ne pouvaient pas inventer, on étudiait des documents (textes, iconographie, extraits vidéo) et on reprenait le jeu de rôle ensuite. Quand il a fallu arrêter le roi, j’ai joué Louis XVI. Et ils ont eu du mal à me poser la main dessus pour m’empêcher de rejoindre la table des émigrés. Parce que le prof, c’est comme le roi, un intouchable.

À la fin, on a vérifié sur un site si leur personnage avait survécu à la révolution en consultant la liste des guillotinés***…

Bref, j’ai adoré. Et visiblement eux aussi.

Bilan

Bon, mais se faire plaisir, c’est bien mais c’est quand même pas tout. Faut quand même apprendre des choses à l’école ! Quand j’ai fait l’évaluation sur ce chapitre, j’ai compris que j’avais gagné. Parce que tous, je dis bien tous, maîtrisaient parfaitement la chronologie des événements et pouvaient en expliquer les causes et les conséquences.
Et quand on a abordé les chapitres suivants, ils étaient tous capable d’avoir un avis sur les événements politiques et sociaux du XIXe siècle, en s’appuyant sur l’expérience de leur personnage révolutionnaire. Ils avaient aussi compris que les appartenances sociales ne suffisaient pas à expliquer les choses, et que les représentations nationales pouvaient parfois se faire déborder par la rue.

Alors, je me dis que j’ai, cette fois là, bien fait mon boulot de prof.

Sauf que….

Sauf que je ne sais pas si j’oserai refaire ça. Ce qui a si bien marché cette année, avec ces élèves là, ne fonctionnera sans doute pas de la même façon l’année prochaine. Ce sera peut être mieux, peut être moins bien. De toute façon, ce sera différent. Est ce que j’oserai encore me lancer dans cette aventure ?

* Base de données des députés français depuis 1789 – Base Sycomore
** 1789 : Les années lumière, un film de Robert Enrico.
*** Avez-vous eu un ancêtre guillotiné ?

 

 

 

 

 

 

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Classé dans Histoire, pédagogie, récit

Ose devenir ce que tu es.

J’ai commencé à écrire avec une idée en tête. Je l’ai perdue en cours de route et finalement je vous parle de tout autre chose. Tant pis pour vous, ça vous fera un autre billet à lire bientôt. Na !

Quand j’étais petite (enfin, je veux dire, quand à tout juste 20 ans), on m’a confié des classes (l’administration a de ces inconsciences parfois !) et on m’a dit « fait cours ! ». Enfin, on ne me l’a pas dit comme ça. On m’a donné un emploi du temps, une clé, et j’ai compris qu’il allait falloir que je ressemble à un prof devant un groupe d’adolescents. Pour tout vous dire, si on me l’avait prédit deux jours avant, non seulement je ne l’aurais pas cru, mais ça m’aurait bien fait rigoler.

Bébé-prof

À l’époque, les maîtres-auxiliaires (ainsi dénommait-on le statut qui venait de me sauter à la figure), ne bénéficiaient d’aucune formations, inspections, ni conseils d’aucune sorte. Et en prime, suivre les cours à la fac devenait beaucoup plus compliqué, mais ça c’est une autre histoire…
Bref, la première question que je me suis posée c’est de savoir ce que c’était qu’être un prof (UNE prof en l’occurrence). J’en avais une vision très… (comment dire ça sans me mettre une fourchette dans le pied ?)…., nuancée (?). Quelques exemples de profs formidables rencontrés pendant une scolarité qui avait ressemblé à un spectacle de haute voltige sans filet. Quelques phrases qui tuent (entendues et toujours pas oubliées 40 ans plus tard) que je me jurais de ne jamais prononcer. Un assez solide (quoi que limité) bagage académique. Quand j’y repense, finalement pas grand chose. Mais je n’avais plus le choix, j’avais dit oui. Un grand défaut récurrent chez moi.

Apprentie-prof

Au début, forcément, j’ai fait les cours que j’avais reçus. Cours dialogués, cours, exercices, devoirs à la maison. J’ai essayé de séparer le bon grain de l’ivraie. J’ai fait de mon mieux quoi.
Sauf que…
Sauf que je voyais des gamins échouer là ou j’avais réussi (et inversement d’ailleurs !) et que je n’avais pas la plus foutue idée de la manière dont je pourrais les aider. Voire je ne comprenais même pas comment on ne pouvait échouer.
Mais, moi qui m’était si souvent retrouvé dans des situation d’échecs irréductibles, je me suis dit que je ne pouvais pas ne rien faire.

Je crois que le pire c’était de faire des évaluations, de voir des mômes progresser mais conserver toujours de notes catastrophiques. Quand je posais la question à mes collègues (enfin, ceux qui voulaient bien m’adresser la parole, j’étais que MA, faut pas déconner quand même !) la réponse était invariablement : « Oh tu sais Kévin, il a toujours ces notes là. C’est normal, il est comme ça (fainéant, nul, débile, chiant, agité, incapable, limité : rayez la mention inutile), laisse tomber. De toute façon, il s’en fout, il est habitué. »
Ce genre de réponses me révulsaient. Je sentais bien que ce n’était pas normal. Que certains de mes professeurs avaient du tenir le même discours sur mon compte. Je ne pouvais pas me forcer à penser comme ça.

Prof débutante

Quand j’ai réalisé qu’il existait à l’université une faculté de Sciences de l’Éducation, je me suis dit que je pouvais peut être y trouver des réponses. On m’a expliqué que si je voulais devenir prof, je pouvais suivre n’importe quel cursus, SAUF celui des Sciences de l’Éducation. Ça m’a laissé sur le cul et m’a coûté un bras en bouquins de pédagogie.
J’ai alors compris que mes interrogations étaient normales, mes doutes légitimes et mes rêves d’une école bienveillante partagés.
Alors j’ai commencé à changer. Pas seulement à changer ma façon de faire. À changer, moi.
À chercher. À trouver parfois. À échouer en tentant des trucs. À faire d’autres trucs.

Prof ?

Trois choses m’ont aidées, il faut le dire.

D’abord, j’ai eu le CAPES.
Du coup, j’ai enfin reçu une formation pédagogique à l’IUFM.
Merci à Françoise d’avoir organisé de formidables cours sur la psychologie de l’adolescent (que trop de mes condisciples tenaient pour négligeable).
Merci à ce collègue chevronné qui m’a donné son classeur de cours de 5e.
Merci à mon jury de mémoire qui m’a tellement critiqué sur ma vision du rôle fondamental de l’action culturelle que j’en ai fait une priorité.

Ensuite, il y a eu l’arrivée du numérique.
Mutualisation, échange avec des collègues qui avaient les mêmes doutes que moi. Une autre pédagogie était possible. Le monde pouvait entrer dans la classe. Une façon inédite de faire tomber les murs.

Enfin la loi de 2005.
L’inclusion de tous les élèves, l’évaluation des savoirs ET des compétences, le droit à l’expérimentation….
Vous ne pouvez pas imaginer à quel point je me suis sentie soulagée. Libérée. Confortée dans mes choix, mes rêves.

Peut mieux faire

Alors, c’est peut-être pour ça que j’ai du mal à être diplomate avec les tenants du « c’était mieux avant », les pourfendeurs du collège unique, les contempteurs de l’enseignement par compétence, les Zoïles du numérique, les détracteurs de l’innovation.

L’École irait bien mieux si on écoutait moins ceux qui voient toujours le verre à moitié vide (et sale) et davantage ceux qui le voient à moitié plein… et qui cherchent toujours à le remplir un peu plus.
Merci à ceux-là. Ils sont les lumières de mon chemin.
C’est grâce à eux que peut-être, un jour, je serai prof.

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Comment l’Ecole a raté ma fille (Épilogue)

Merci d’être arrivé au bout de ce long et banal récit. Je vous reconnais bien là.

J’aime l’École

Eh oui, malgré tout ce que vous veniez de lire, j’aime l’École.
Parce qu’elle est est portée par un idéal de Liberté, de Fraternité et d’Égalité qui fait sa grandeur.
Parce qu’elle est gratuite, laïque et obligatoire.
Parce qu’il a fallu extirper des gamins de 8 ans des colonies pénitentiaires où l’abandon sociétal les avait jeté, pour les amener à l’école.
Parce qu’il a fallu aller chercher les gosses tuberculeux dans les caves des manufactures du XIXe siècle qui les traitaient comme des esclaves.
Parce qu’il faut toujours le faire dans  tous les bidonvilles du monde.
Parce que la moitié au bas mot de la planète aimerait y avoir accès.
Parce que nous avons la chance de vivre dans un pays qui consacre son premier budget à l’éducation.

Humains

Les idéaux ne sont vivants que s’ils s’incarnent. Ils s’incarnent dans des hommes et des femmes qui ne sont « que » des hommes et des femmes.
Je connais les humains, j’en suis un depuis un certain temps.
Moi aussi j’ai des idéaux.
Mais des fois aussi, je les oublie. Parce que la fatigue, parce que les soucis, la vie. Les idéaux c’est un luxe d’humain heureux et bien nourri. Des fois je ne suis pas heureuse. Comme tout le monde.

À lire vos réactions, je sais que l’histoire banale que je vous ai racontée a réveillé des échos, des colères, des peurs à venir.
J’ai été moi aussi en colère, découragée… Effrayée aussi par ce que cela me renvoyait de ma propre humanité. Triste aussi.

Enseigner

Si je vous ai raconté tout ça c’est pour vous dire qu’au final, même si je sais que je suis à ma place dans ma classe, je suis comme tous ceux que ma fille a croisé. Ni meilleure, ni pire. Pas toujours exemplaire. Moi aussi je n’ai pas su répondre aux interrogations de certains parents, moi aussi j’ai sûrement « raté » des mômes par manque d’attention. J’en même eu honte des fois.

Si j’avais une seule moralité à retenir de ces 16 années d’École de ma fille, c’est qu’il faut avant tout rester humble*.

Non nous ne sommes pas, nous autres enseignants, des êtres supérieurs. Non, nous n’avons pas « la connaissance ». Non, nous ne sommes pas des êtres exceptionnels par vocation.
Nous sommes comme ceux que nous croisons tous les jours : élèves, parents, collègues, supérieurs hiérarchiques. Des humains faillibles.
Et quand parfois nous arrivons à faire correctement notre travail, nous n’avons pas à nous en glorifier. Le plus souvent, c’est parce que nous avons la chance de pouvoir le faire.

Pour eux

Je pense à Jessica, en colère contre le monde des adultes qui l’a placée dans une famille d’accueil. Je pense à Kévin dont le frère s’est suicidé juste avant Noël. Je pense à Manfred, qu’on appelle « le boche » (si, si ça existe encore). À Jennifer qui se croit nulle à force qu’on le lui dise.
Qu’est ce que je peux faire pour eux, du haut de mon mètre soixante d’humanité ?
Leur donner le meilleur. En espérant que cela suffira. Mais c’est vraiment pas gagné.

Heureusement, je ne suis pas la seule à essayer. Merci à mes collègues aussi.

 

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* Je sais c’est complètement antinomique avec le fait d’écrire ce blog.

 

 

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