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Vacances de prof

Ça m’apprendra à lire des livres de pédagogie pendant l’été. Me voila à nouveau lancée dans un truc. Comme je suis partageuse et que, en prime, vous allez pouvoir m’accompagner dans cette aventure, je vous en fait profiter. Enfin pour ceux qui ne sont pas en train de faire n’importe quoi à base de mers, de montagnes, de campagnes, de spritz* ou de n’importe quoi de ce genre là.
Je vous préviens c’est un billet un peu énervé. Énervé contre l’enseignante que j’ai pu être à mes débuts, énervée contre certains collègues qui n’ont rien compris à leur métier et qui empoisonnent l’existence des gens plus efficace qu’eux (ce qui représente finalement pas mal de monde).
J’espère donc que vous ne prendrez pas pour vous cet énervement. Sauf si vous êtes un troll parce que dans cette éventualité, vous pourrez bien évidement le prendre pour vous. Au centuple.

Fais tes devoirs !

L’aide au travail de l’élève est en train de devenir enfin un vrai sujet.
Bon doucement, c’est vrai.

On sait depuis longtemps que donner des devoirs aux élèves c’est un magnifique moyen de creuser les inégalités sociales. Entre Charlotte qui fait son devoir de maths avec son prof particulier et Jessica qui fait seule le même devoir de maths tout en donnant le biberon à son petit frère, vous avouerez qu’en terme d’inéquité on peut difficilement faire mieux. L’une aura 15 ou 16/20,  l’autre 8 ou 9/20 et vous savez déjà ce que je pense des notes et de la force destructrice du sentiment d’incompétence. Bref, je vous laisse imaginer les destins scolaires qui se dessinent.

Les gens qui n’ont rien compris (ou qui font semblant de ne pas comprendre) imaginent que la solution que je proposerais (moi et mes copains « pédagos ») c’est de ne pas donner de devoirs et donc de faire peser sur Charlotte et Jessica un autre menace : celle du célèbre nivô ki bésse.
Ne pas donner de devoirs c’est faire perdre à Charlotte ses « chances » d’excellence puisque je ne peux pas donner les même à Jessica. Et c’est une trahison de classe (je l’ai lu, ne riez pas !) puisqu’en faisant cela je dénie à Jessica toute chance d’intégrer Polytechnique ou Normale Sup’.

« Niveler par le bas » qu’ils appellent ça.
Ça n’a aucune réalité évidement. Il faudrait être particulièrement stupide pour imaginer faire un truc pareil. Mais quand je cherche cette expression dans mon moteur de recherche préféré, il m’annonce plus de 24.000 occurrences.
Ça me fatigue des fois, vous pouvez pas imaginer.

Ici et maintenant

Ce que je dis et que je répète maintenant depuis des lustres c’est que l’École n’a pas à externaliser la part la plus importante du travail de l’élève : son appropriation des savoirs et des compétences (qui ne sont, je le rappelle, que des savoirs en actions, mais là aussi on entend tellement d’âneries !).
Donc, l’apprentissage il doit se faire EN CLASSE. C’est quand même pas compliqué.

Si ?
Alors oui, je vous vois venir : « …gnagnagna …chronophage », « …gnagnagna …finir le programme », « …gnagnagna …inspection »
Gnagnagna vous-même !

Parce que vous pensez que les inspecteurs sont tous des imbéciles qui n’ont jamais vu un élève de leur vie ?
Parce que vous pensez vraiment que si vous « finissez le programme » sans que les élèves n’en ait retenu une miette ça vous dédouane ?
Parce que vous pensez qu’un savoir ça entre dans le crâne de quelqu’un en un clic ?
Oui, acquérir une connaissance ça prend du temps et on ne donne que rarement ce temps aux élève en classe.
C’est la part principale de leur « métier d’élève »  et vous leur demanderiez de faire ça chez eux ? Seuls ? Alors que c’est à ce moment là qu’ils auront le plus besoin de vous ?

Moi je veux que Charlotte ET Jessica elles apprennent, qu’elles comprennent, qu’elles intériorisent tout ce que je vais pouvoir leur apprendre.
Le programme. Et même plus que le programme. Parce que le programme c’est le SMIC. La base. Charlotte comme Jessica sont capable d’aller bien plus loin. Chacune à sa façon. Et c’est pour ça qu’on fait de la différenciation.

Apprendre c’est tout le temps

Bon, je vous ferai un billet sur le fonctionnement de la mémoire si vous voulez mais plus tard. Sachez juste que les neurosciences cognitives bousculent sérieusement la façon dont on a expliqué aux élèves comment apprendre. Bref pour faire court : dire aux élèves de prendre une semaine de révision en surlignant leurs cours, en lisant, relisant leurs leçons ou leurs fiches et en refaisant les exercices c’est juste les aider à se tirer une balle dans le pied.
Sauf si vous cherchez simplement à ce qu’ils soient capables de réussir un examen à la fin de la semaine. Alors là, oui, c’est efficace. Mais pour ce qui est d’utiliser ses connaissances et compétences pour être un citoyen éclairé, c’est mort.
Bref. Pour apprendre sur le long terme il faut faire l’effort de retrouver ce qu’on a appris. Et le faire de façon espacée. Souvent.
Pas de semaine de révision intensive pour ancrer les savoirs. Pas de fiches cartonnées.
Ça. Ne. Sert. À. Rien.

Les apprentissages doivent être des questionnements : qu’est ce que je sais ? Qu’est ce que je ne sais pas ? Et surtout ils ne doivent pas être massés.

J’ai donc cherché un truc pour que mes élèves apprennent, régulièrement, de façon espacée et que cela se fasse en classe.

Vous connaissez (sans doute sans le savoir) le principe des boites de Leitner. Il est utilisé dans de nombreuses applications d’apprentissage : moins on sait répondre à une question, plus il va falloir vous la poser souvent. Il y a d’excellents logiciels, en particulier en langues, qui fonctionnent sur ce principe.

Souvenirs, souvenirs

Il y a bientôt 15 ans de cela, j’avais la chance d’avoir une salle à moi, un conseil général (devenu départemental) qui soutenait les projets numériques et un chef au taquet. Entre autres outils, j’avais à ma disposition 28 PC portables à l’usage exclusif de mes élèves (parce que j’étais la seule enseignante à en voir vraiment l’utilité) et qui fonctionnaient parce que j’en assurais moi même la maintenance (comme celle du reste des équipement informatiques de l’établissement). Soit un PC par élève.
Ce temps là est révolu. Même si mon chef actuel est un homme charmant et très engagé, je n’ai plus de salle personnelle et je dois partager le matériel informatique. C’est pas grave, mais ça complique un peu les choses.

Donc, puisque le numérique me rend aujourd’hui les choses plus compliquées, je choisis de faire simple. Enfin, de me passer de ce qui me la complique. Dans le cas présent de me passer de matériel informatique.

J’ai donc décidé d’instaurer une routine de mémorisation en classe. Vous savez pendant ces quelques minutes du début d’heure pendant lesquelles vous devez en plus de faire l’appel, répondre à de nombreuses sollicitations (« Je peux aller à l’infirmerie ? » ; « j’ai oublié mon cahier ! » ; « Madame ! Kévin a pris ma place ! »….). Ces cinq ou dix minutes qui ne servent à rien. Je vais les utiliser à ça. Personne ne s’en apercevra.

Des élèves en binômes.
Trois boites*** : verte, orange/jaune, rouge.
Des cartes numérotées avec des questions dessus et une fiche pour garder en mémoire les numéro des cartes qui sont arrivées dans la boite verte.

Un mode d’emploi que voila.**

Depuis je fais des cartes avec des questions.
On les fait ensemble ?


* Comment as-tu su que je parlais de toi Philippe ?
** En plus vous allez me relire, me signaler les fautes de frappe et me servir de cobayes pour savoir si je suis claire !
[Edit] *** Un lecteur éclairé m’a fait l’excellente suggestion de remplacer les boites par une sorte de  tapis de jeu avec trois couleurs. Quelle bonne idée ! Merci !

 

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Classé dans Élèves, énervée, neurosciences, pédagogie

Auto-destruction

Un sondage réalisé par Opinion Way au printemps 2015 montrait que 66% des Français avaient une image positive des enseignants. Dans le même temps, des études internationales montraient que les enseignants avaient une image d’eux même beaucoup plus négative, puisqu’une enquête Tallis de 2014 montrait que les enseignants français étaient ceux qui se sentaient les plus dévalorisés par la société, à 95 % !

Manque de respect

Beaucoup d’enseignants se plaignent surtout de ne pas se sentir « respectés par l’institution ».
Ils oublient un peu vite que l’institution c’est … eux !
En 2015 il y avait 1 052 700 personnels dans l’éducation nationale dont 855 000 enseignants ! (et seulement 23 500 personnels dans l’administration rectorale et nationale).

Cela dit, sur ces deux points (le sentiment de manque de considération de l’institution et la dévalorisation sociétale), je vais finir par être d’accord avec eux.

Il faut dire que les enseignants maîtrisent à un niveau inégalé l’art dit de « la fourchette dans le pied »,  aussi appelé « art de donner des verges pour se faire battre ».

Un collègue avait publié il y a quelques temps dans son blog la liste des dix reproches qu’on faisait tout le temps aux enseignants et qu’ils ne supportaient plus d’entendre. Vous savez, les phrases du style de celle de tonton Michel, retraité de la SNCF, qui vous accueille chaque année au repas d’anniversaire de la grand-mère par un « Alors les profs ? Toujours en vacances ? » qui vous donne juste envie de lui faire avaler la boule de pétanque qu’il a à la main. Et le cochonnet.

Outre le fait que j’ai le plus grand respect pour les agents de la SNCF (sauf celui qui ne met pas assez de wagons au train de 17h50, celui là, je le hais !), je vais finir par me dire que tonton Michel, c’est normal qu’il le pense et le dise s’il entend et s’il lit la moitié de ce que j’entends et que je lis.

Les profs se plaignent tout le temps

Oui, c’est vrai, les profs se plaignent tout le temps. De leurs emploi du temps, de leurs élèves, du gouvernement, de leur ministre, des parents d’élèves, des programmes, de leur salaire, du « nivô ki baisse », de leurs collègues, de leurs inspecteurs, de leurs syndicats (sauf du leur quand ils en ont un), de leurs chefs, de leurs formations …

Vous allez me dire, Karima, qui bosse dans un hypermarché, elle se plaint aussi. De son emploi du temps en forme d’emmenthal, des clients qui gueulent quand ils ne pissent pas entre les rayons, du gouvernement qui n’augmente pas le SMIC, de la loi travail, de son chef de service, de son salaire (vu qu’elle ne touche que 60 % du SMIC), de Janine du rayon primeur qu’est jamais à l’heure (et même qu’elle doit accueillir le livreur à sa place), des syndicats (même si elle est pas syndiquée), du manque d’effectif qui fait qu’elle doit s’occuper maintenant du rayon « Biscuits apéros » en plus du rayon « Bébé » ….
La différence, c’est que Karima, elle a rarement le temps d’organiser son temps de travail pour tenir un blog. Du coup on l’entend moins. Et surtout, elle est pas dingue, elle a pas envie que son employeur tombe dessus, elle a une famille à nourrir.

J’ai pris l’exemple de Karima, mais j’aurais pu vous parler de Ludivine qui est conseillère dans une banque ou d’Amélie qui est infirmière aux soins intensifs. Ça n’y changerait rien sur le fond. Les enseignants ne se plaignent pas plus de leur métier que la moyenne des salariés français.

Sauf que se plaindre quand on est prof, c’est cool. Par exemple, se plaindre du travail et du comportement des élèves (et même dans certains cas, choisir un exemple croquignolet pour s’en faire une médaille du « prof qui a l’élève le plus abruti ») c’est hyper facile vu que l’élève ne peut pas se défendre et qu’on est certain d’avoir les rieurs avec soi. En prime, comme on est « seul maître à bord après Dieu (s’il existe) » dans sa classe, qui peut mettre votre parole en doute ? Et puis c’est tellement facile de se plaindre de la médiocrité ambiante quand on est soi-même un spécialiste. Un peu comme si je vous disais que ne pas savoir ce qu’est l’enveloppe de Snell d’une suite adaptée ni une surmartingale majorante c’est faire preuve d’une bêtise abyssale.

Bref, en matière de déploration, pour un prof, c’est trop fastoche d’être champion du monde.
Parce qu’en plus on vous écoute.
Les parents de vos élèves vous écoutent. Anciens élèves eux-même, ils ont un « vécu d’école ». Positif ou pas. Mais pour la plupart, ils savent le poids de la scolarité dans une vie d’adulte. Et ça les désespère toute cette médiocrité écolière. Ils aimeraient bien que leurs mômes réussissent leur scolarité alors plus vous vous plaignez, plus ils leur mettent la pression.

Et moins ça marche.

Et plus les profs se plaignent….

Etc.

Le corporatisme enseignant, c’est quelque chose !

Dans la bouche de tonton Marcel, entre la poire et le fromage, ça vous agace qu’on parle du corporatisme enseignant.
Ça devrait vous impressionner : un corporatisme à 800 000, c’est quand même une exceptionnelle marque de cohésion.
Ça vous agace parce que vous savez que c’est faux.

Notre grande maison est en réalité composée de centaines de micro-corporatismes.

Par niveau d’enseignement d’abord. Qui n’a jamais entendu une phrase du genre « Les profs de maternelle, à part changer les couches, hein … Alors que les profs de classe prépa, c’est quand même autre chose ! ». Alors oui, c’est autre chose, mais quand on vous dit ça, on sent qu’il y a une hiérarchie dans la dignité quand même….

Par discipline ensuite. Entre un prof de ballon et un prof de maths, c’est quand même pas pareil, hein. Et je ne vous parle même pas de Jean-Pierre qui est « dame du CDI ».

Par lieu d’exercice. C’est quand même plus noble d’être au Lycée Henri IV (même celui de Pézenas) que dans la cité scolaire Rosa Parks de Bondy. D’ailleurs, les profs de la cité scolaire n’ont bien souvent comme unique rêve que de la quitter.

Et puis il y a les profs qui ne sont pas profs à plein temps parce qu’ils sont par exemple chargés de former leurs collègues ou d’accompagner des projets culturels scolaires dans des musées, voire délégués syndicaux ! Ce sont des planqués, forcément puisqu’ils ne sont pas tous les jours devant leurs élèves.

Il y a le grade. Prof des écoles ou agrégé c’est quand même pas pareil question prestige. Et il y a aussi une subtile distinction selon la façon dont on l’a obtenu, ce grade. Devenir agrégé par liste d’aptitude c’est un peu comme avoir des palmes académiques d’occasion. On n’a même pas le droit d’être membre de la Société des Agrégés !

Il y a les différences d’échelons aussi. Ceux qui sont les plus avancés et donc les mieux payés sont toujours un peu coupables d’avoir usurpé leur salaire, grâce à des manœuvres indicibles ou par des activités horizontales que la morale réprouve.

Il y a aussi les guerres de tranchées pour l’attribution des heures supplémentaires, que tout le monde dénonce mais qu’on vient réclamer en loucedé dans le bureau du chef.

Et donc, tous ces micro-mondes de l’éducation nationale râlent publiquement les uns contre les autres :
– « Les élèves ne savent rien en entrant en 6e , on se demande ce que font les instits ! »
– « Vu la moyenne en maths de cette classe, c’est pas un prof qu’ils ont, c’est un bisounours ! »
– « Avec mon agrégation, je m’ennuie. Je n’ai aucun plaisir intellectuel à enseigner dans ce collège de REP+ »
– « J’aimerais bien être formateur/syndicaliste, comme ça je ne verrai plus les élèves et je serai grassement payé ! »
– « On se demande avec qui elle a couché pour avoir la hors classe ».
– « Pourquoi c’est toujours les mêmes qui ont des heures sup’ ? »

Et les parents de Kévin, quand ils lisent ça (tout ce qui est au-dessus est authentique et public), qu’est ce qu’ils pensent des profs à votre avis ?

Alors oui, je comprends que les enseignants se sentent dévalorisés.
Et j’ai une partie des noms des responsables.

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Classé dans énervée, Bavardage

De quels enfants rêvons nous ?

Fin novembre, c’est la saison des marchés de Noël et des bulletins.
Ah qu’il est loin le temps des grands Kalamazoo qui encombraient les salles des profs à partir de la fin novembre….

Méthodes

Pour compléter les bulletins des élèves, il y a deux méthodes. La méthode « précoce » et la méthode « tardive ».

La méthode « tardive » consiste à essayer d’être la dernière (ou le dernier selon le cas) à les remplir. Inconvénient, on risque de se faire chopper par la patrouille et de se retrouver convoqué chez le chef pour subir le savon « Vous n’avez pas rempli les bulletins de la 3e C, Madame. Je ne peux pas éditer les bulletins ! », essayer maladroitement de se trouver une excuse (et à force, il faut savoir être imaginatif) et de promettre de les faire dans l’heure.
Le gros avantage (et le seul finalement) de cette méthode, c’est que si on n’a rien à dire sur Jessica, on fait un résumé de ce que les autres ont déjà écrit, sans trop de risques. Et en plus on peut faire du mauvais esprit quand le prof de français fait une faute d’orthographe (appelée aussi, diplomatiquement, une « faute de frappe »).
Cela dit, je comprends certains collègues, en particulier les profs d’arts plastiques ou d’éducation musicale qui interviennent dans 18 classes, une fois par semaine (dans le meilleurs des cas) et pour qui il est difficile de faire une appréciation réelle de tous leurs élèves (18×25, je vous laisse faire le calcul).

La méthode « précoce » consiste à être parmi les deux ou trois premiers à compléter ces f***us bulletins. Être le premier c’est carrément stylé. Parfois les grands adeptes de cette méthode ce sont les profs d’arts plastique et d’éducation musicale, parce qu’ils ont 18×25 (comment ça vous avez pas encore fait le calcul ?) bulletins à remplir et qu’ils faut qu’ils s’y prennent avant la Toussaint pour avoir fini à temps et échapper à la case « chef » sus-mentionnée.

J’ai longtemps été adepte de la méthode « tardive » (et ça m’arrive encore mais uniquement parce que je n’ai pas percuté que le marché de Noël avait commencé et que le conseil de la 5eB c’est demain). J’attendais que tout le monde ait complété les bulletins parce que je me disais que si je n’écrivais pas un truc qui ressemblait à ce que les autres écrivaient c’est que je devais m’être trompée sur le compte de Manfred. Heureusement, aujourd’hui, je suis une grande fille et j’assume mieux ce que j’écris sur les gamins.

On s’y met… ou pas

Alors maintenant, je suis généralement adepte du remplissage précoce (sauf cas mentionné précédemment). Parce que ça m’évite de lire ce que les autres vont écrire. Ça m’est quasiment recommandé par la faculté de médecine en fait.

Tout à l’heure, j’étais bien partie. Trois classes de faites, une semaine en avance… et j’attaquais la quatrième. Mais pour celle là, des collègues m’avait déjà devancée.
Je suis retrouvée à lire certaines appréciations. J’aurais pas du.
J’ai prononcé à voix haute quelques jurons bien sentis (que je vous le rappelle, ma mère m’a interdit d’écrire ici), j’ai mis un coup de poing sur la table (et réveillé le chat), et je suis sortie dehors. Il faisait nuit, il faisait un peu froid, mais je n’ai trouvé que ça pour calmer ma colère. Quand j’ai commencé à avoir vraiment froid, je suis rentrée. Je me suis assise cinq minutes dans le salon et j’ai réfléchi. J’ai fermé le logiciel de bulletins et je me suis mise à écrire ce que vous lisez.

Je réalise que ces appréciations nous racontent ce que devraient être les élèves. Et qu’ils ne ressemblent pas à ça la plupart du temps. Forcément.
Ce devrait être des enfants toujours calmes voire silencieux, bien rangés, obéissants au doigt et à l’œil, travaillant sans relâche même quand leurs résultats sont catastrophiques, gardant la foi du charbonnier devant l’enseignant. Des enfants domestiqués, soumis, formatés. Des enfants sans lien avec l’extérieur, sans vie hors de l’école. Des enfants sans rires, sans imagination. Des enfants à qui on a coupé les ailes. Des enfants imaginaires.

Pourquoi ?

Attention, je ne dis pas que TOUS mes collègues font n’importe quoi avec les bulletins scolaires. C’est comme dans les chansons de Didier Super… heureusement, « y’en a des biens ».
Mais il y en a qui font pire que n’importe quoi.

Il y en a qui sont capables d’écrire sur le bulletin d’un enfant autiste qui galère à gérer ses émotions, qu’il est « ailleurs »…
Sur celui d’un chouette gamin enthousiaste qu’il est « agité »…
Sur celui d’un autre (qui a visiblement un trouble non encore diagnostiqué) qu’il ne fait pas « preuve de volonté »…
Sur celui d’un TDA/H qu’il ne tient pas en place…
Sur celui d’une gamine qui souffre de troubles osseux incurables qu’elle a du mal à se concentrer…
Sur celui d’un môme SDF qu’il manque de sérieux…

Je lis ces « appréciations », je m’imagine à la place de certains parents et je ressens la détresse qu’on peut ressentir quand la chair de votre chair est ainsi jugée. Alors qu’on fait du mieux qu’on peut. Mais qu’on ne remplacera pas le parent décédé, qu’on a un boulot de m****, ou qu’on ne peut même pas offrir un toit à sa famille…
J’imagine les parents défaillants, confortés dans l’idée que leur gamin ne vaut rien.
Je me mets à la place du môme et je vois déjà se pavaner cet horrible prédateur qu’on nomme « sentiment d’incompétence » et qui vous dévore quand une personne qui a autorité sur vous, qui « sait », vous juge de la sorte…
Je suis partagée entre la rage et la tristesse.

C’est une jeunesse angoissée, peu sûre d’elle, docile et formatée dont on rêve dans les salles des profs ? Où sont les conseils ? Où est l’exigence bienveillante ? Où est le soutien ? L’accompagnement ?

Tous les ans je lis ce genre de choses.
Tous les ans je suis en colère.
Tous les ans je vais défendre MES élèves à TOUS leurs conseils de classe.
La semaine prochaine, je ressors mes gants de boxe.

 

NB : Il y a cinq ans, presque jour pour jour, j’avais déjà écrit à propos des bulletins scolaires.

* J’ai cherché une photo pour vous montrer à quoi ça ressemble un Kalamazoo, chers Keskelledits, mais je n’ai rien trouvé. Tout juste un fragment de bulletin manuscrit sur cette page, dont je vous conseille d’ailleurs la lecture. Si vous en avez une, envoyez la moi, je la rajouterai.

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Classé dans énervée, évaluation

Ne faites pas le gnou !

Pour ceux qui ne l’auraient pas encore remarqué, il se passe des choses dans la maison Éducation Nationale. Nouveaux programmes, nouvelle organisation de l’enseignement obligatoire (école et collège), nouveaux enseignements, nouvelles façons d’enseigner….
Et comme toujours, le changement effraie. C’est un sentiment normal chez les primates humains que nous sommes. Le changement implique une nécessaire adaptation dont nous ne sommes jamais certains ni d’en être capable, ni d’en sortir indemne.
Il est établi que tout changement (personnel ou professionnel), qu’il soit bon ou mauvais est une forme de traumatisme qui nécessite environ 6 mois avant d’être digéré et de pouvoir envisager un début de résilience. Lorsque ce changement est soudain, on peut donc logiquement envisager un retour à la stabilisation six mois plus tard. Quand il s’agit d’un plan de réformes comme celui qu’est en train de vivre l’éducation nationale, il est annoncé plus d’un an à l’avance. Les annonces du printemps 2015 seront appliquées à l’automne 2016. On peut donc logiquement hélas, penser que le retour à la stabilité ne se fera pas avant … le printemps 2017 !
Ça va être long !

C’est long parce qu’entre temps, il y a cette période de crise qui suit tout changement. Et que l’école toute entière est secouée par ce long tremblement. Avec en prime des secousses telluriques qui vont bien au-delà des salles de classe puisque, comme je l’ai déjà écrit, la France est un pays qui compte plus de 60 millions de spécialistes de l’Éducation.

J’ai des convictions personnelles quant à mon métier. J’ai des opinions politiques et syndicales, des engagements militants. J’ai la chance de vivre dans un Etat de droit qui m’offre ce luxe. Et je suis la plupart du temps très contente de dialoguer avec ceux qui n’ont pas les mêmes idées que moi. Sauf en ce moment, sur ce sujet précis.

Les gens avec qui j’aimerais discuter, je les cherche. Quand je regarde autour de moi, dans ma salle des profs, dans la presse ou sur les réseaux auxquels j’appartiens, la discussion n’existe pas. Ou peu. Par contre, les excès de langages, les invectives, les affirmations définitives, les mensonges sont devenus monnaie courante.

« Talibanisation de l’éducation », « mort des disciplines », « nivellement par le bas », « fin de l’égalité républicaine », « primarisation du collège », « égalitarisme niveleur », « fruit de la sénilité du pédagogisme » peut-on lire ici ou là. Bon, mis à part le fait que cela n’apporte rien au débat (à part ne pas du tout donner envie de débattre), on reste dans le classique de la pédagogie de comptoir. D’habitude je m’en amuse et avec les copains, on en fait des bingos pour les heures de réunion.

Sauf que là ça dure depuis des semaines et que les invectives ont changé de terrain de jeu. Les attaques deviennent personnelles. Les idées que je défends, les groupes auxquels j’appartiens et les gens qui en font partie sont tous les jours victimes de calomnies et d’attaques de plus en plus rudes qui ne portent même plus sur leurs engagements mais qui attaquent leur honneur d’être humain et leurs compétences professionnelles.
Penser du bien de ce qui change dans l’Éducation nationale (et même vouloir y apporter des améliorations) c’est forcément être un chien courant des politiques, un privilégié qui n’a pas d’élèves (ne plus être dans une classe serait-il le rêve secret de ces zélotes de l’immobilisme ?), un ennemi de la culture, un social-traître.
Le pire, c’est que ceux qui aboient ainsi n’ont aucun talent. Parce que la méchanceté, quand c’est bien fait, ça peut même être savoureux. Mais tout le monde ne peut pas avoir le talent d’un Clémenceau ou d’un Churchill.

L’ennui avec ces gens-là, c’est qu’ils ne laissent pas le choix. Et je déteste qu’on me prive de mon libre arbitre. On peut leur répondre, mais c’est peine perdue. Ils utiliseront toutes les moisissures argumentatives à leur disposition, vous feront perdre votre temps et une énergie qui serait bien plus utile ailleurs.
L’autre solution consiste à les ignorer. Et à attendre qu’ils se lassent. Si vous le faites, (comme je viens de le faire ce matin en bloquant une cinquantaine de comptes sur Twitter) vous serez accusé de refuser le dialogue.
Effectivement, je refuse le dialogue avec les médiocres et insignifiants dont le seul fait de gloire est de jeter l’opprobre sur ceux qui ne pensent pas comme eux. Je ne vous ferai pas l’affront de vous rappeler le terme qu’on utilise pour désigner cette méthode de « dialogue ».

Vous allez me dire : « Mais quel rapport avec les gnous ? »
J’aime beaucoup les gnous.
Ceux-là surtout.

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Trop, c’est trop

Il y a des sujets sur lesquels le nombre de crétineries proférées à la minute donne un aperçu de l’immensité de l’univers. L’école en est un. Depuis quelques semaines, l’amplitude du phénomène donne le tournis. On n’est même plus dans l’intersidéral, on est dans l’intergalactique.

Trop de bruit

D’habitude limités aux conversations privées ou aux rubriques « éducation » des magazines, les avis éclairés de ceux qui ne connaissent de l’école que celle qu’ils vivent ou qu’ils ont vécue débordent de toute part, dégoulinent de tous les médias à chaque intervention de tel ou tel étiqueté « intellectuel » ou « enseignant » médiatique.

Comme il est facile de s’en douter, ce n’est pas pour chanter ses louanges qu’ils s’expriment, mais pour dénoncer de façon toujours plus outrancière, les manquements et les errements de l’institution, des enseignants, des parents, des syndicats, des pédagogues, des programmes…

Trop de noir

Si l’on en croit ce qu’on peut en lire (ou en entendre, ou en voir) notre jeunesse, ignare, égocentrique et violente n’est que le fruit de l’impéritie du ministère, de l’incompétence des enseignants, de l’ignorance des parents, de la stupidité des syndicats, des inepties des pédagogues, de l’imbécilité des programmes. Ce qui conjugué avec talent, aboutit à une catastrophe nationale.

C’est vrai quand on y pense. Le ministère est peuplé de créatures stupides qui n’ont jamais vu un élève, les enseignants ânonnent des cours inchangés depuis Vincent Auriol, les syndicats ne servent qu’à entretenir des hordes de permanents incapables, les parents ne sont que des empêcheurs d’enseigner en rond, les pédagogues sont des charlatans et les programmes ont abandonné depuis l’odieux mai 68 toute velléité d’ambition républicaine.

Voilà l’École telle que la dépeignent des auteurs à succès, des Rastignac de l’édition, lors de conférences devant des parterres de complaisance. Ceux là n’en sont pas à leurs coups d’essais. Ces chantres de la généralisation abusive et de l’analogie douteuse, jamais à court de pétition de principe, ont trouvé dans l’école un terreau fertile pour leur misérable pensée.

Trop d’ego

Il faut dire que c’est la façon la plus simple de s’offrir une renommée de pacotille que de s’attaquer à une institution tellement multiple qu’elle ne peut offrir de réponse simple à des critiques simplistes. Ces grands penseurs savent qu’ils ne risquent rien, puisque même le ridicule ne tue pas.

Face à ces babillages néfastes, les mots de ceux qui parlent de l’école telle qu’elle est (et pas telle qu’on peut la fantasmer aux cafés du commerce) passent au second plan. Travailler dans une salle de classe c’est pratiquer une humilité peu conciliable avec les honneurs des éditorialistes à la mode. Les enseignants qui portent un autre discours ont beau écrire des kilomètres de billets de blog, publier leurs cours et les travaux de leurs élèves, leurs recherches, leurs actions au quotidien, il est fort peu probable qu’ils aient un jour les honneurs des gazettes. Les optimistes et les bienveillants seront toujours moins vendeurs que les champions de l’invective et la force de leurs propositions toujours plus faible que les prétendues solutions toutes faites.

Trop de travail

En ont-ils même l’envie ? Devant tant de mensonges à dénoncer et d’approximations à corriger, les plus motivés baissent les bras, et on les comprend. Ce serait un travail à temps complet, un engagement total et une bataille perdue d’avance.

Communiquer est un art. Qui ne fait pas partie de la panoplie de compétences de la plupart des enseignants.
La volonté de comprendre ne fait pas partie de la panoplie de la plupart des médias, dont on dit qu’ils ne parlent jamais des trains qui arrivent à l’heure. Un suicide d’enseignant ou d’élève, des banderoles sur une grille d’école, une parole populiste, une visite ministérielle sont de véritables bonbons au miel bien plus efficaces pour attirer les mouches.

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D’autres vœux pour les professeurs d’histoire, de géographie et d’éducation civique.

Kévin a encore oublié la date de la bataille de Poitiers.

Kévin a encore oublié la date de la bataille de Poitiers.

Nous venons de lire les vœux du Président de l’Association des Professeurs d’Histoire Géographie.
Nous avons nous aussi des vœux, nous aussi nous accusons (chacun a le droit de jouer le Zola de pacotille), nous aussi nous appelons (chacun peut jouer le de Gaulle de pacotille).

Nous vous souhaitons pour cette nouvelle année tous nos vœux de bonheurs, personnels bien sûr mais aussi des vœux de bonheurs pédagogiques, ceux là même qui nous portent dans notre belle et importante mission au service de notre pays et de ses valeurs.
Nous sommes nombreux à le penser et à rencontrer des collègues enthousiastes qui s’appliquent à offrir à tous les jeunes une formation de base de qualité, en y mettant toute leur énergie et toute leur intelligence. Tous ceux qui s’impliquent dans leur métier comme jamais, qui osent innover chaque jour dans leurs classe pour donner davantage de sens à leur métier. Celles et ceux qui travaillent ensemble par delà les barrières des programmes disciplinaires et des lamentations passéistes. Ceux qui imaginent le monde de demain dans lequel vivront leurs élèves. Les utopistes, les optimistes, les bienveillants.

Pour ces collègues, trop souvent en butte aux critiques, nous avons souhaité répondre aux vœux désespérants du président de l’Association des Professeurs d’Histoire Géographie afin de leur dire que oui, il y a d’autres chemins légitimes, d’autres combats à mener que la défense d’intérêts disciplinaires d’un autre temps et qu’ils ne sont pas seuls à se penser également professeurs d’éducation civique.

Nous faisons le vœu

Nous faisons le vœu d’avoir un jour une association professionnelle qui représente vraiment les professeurs d’histoire géographie et d’éducation civique et pas seulement les désenchantés qui n’ont pas compris que la remise en question est la qualité essentielle d’un enseignant. Une association qui rassemblerait tous ceux qui cherchent à établir des liens entre les disciplines pour leur enrichissement mutuel. Une association qui s’attacherait davantage à la façon d’enseigner qu’au nombre d’heures passées en classe. Une association qui soutiendrait ceux qui savent que ce sont les difficultés de notre métier et l’art de les surmonter qui lui donne toute sa valeur.

Nous accusons

Nous accusons toutes celles et ceux qui brandissent comme un étendard la soi-disant opposition entre les savoirs et les compétences de mensonge, ou pire, d’incompétence. Nous les accusons de salir le travail de nombreux collègues qui ont, depuis plusieurs années, dans leurs établissements, choisi de mettre en œuvre un enseignement par compétences. Eux savent à quel point cette approche est exigeante sur le plan des savoirs historiques et géographiques car s’appuyant sur la mobilisation de savoirs vraiment maîtrisés. Eux ne confondent pas compétence et savoir-faire utilitariste.

Nous accusons ceux qui réfutent l’importance de la pédagogie et de la didactique de s’être trompé de métier. La finalité d’un cours n’est pas d’offrir au professeur une scène pour démontrer ses savoirs, ni de lui permettre de se gargariser de la puissance de sa propre pensée. C’est, (doit-on encore le rappeler ?) bien au contraire de permettre aux élèves, à TOUS les élèves (et pas seulement cette élite d’élèves qu’on cornaquera jusqu’en classe prépa) d’accéder aux savoirs, aux savoir-faire et aux savoir-être qui leur permettront de devenir des adultes heureux et libres, conscients et acteurs de leurs vies. Ne pas s’y consacrer de toutes ses forces est une faute.

Nous les accusons de participer à la violence institutionnelle qui exclut de la poursuite d’études ou qui contraint à une orientation non choisie des dizaines de milliers de jeunes qui sortent du système scolaire en traînant comme un boulet l’image de leur échec.

Nous les accusons de tromper les jeunes qui envisageraient de devenir enseignant d’histoire, de géographie et d’éducation civique en leur laissant croire que la pédagogie et la didactique ne sont que de hochets au service du laxisme. Ils concourent par leurs discours au mal-être de trop nombreux collègues qui souffrent d’exercer un métier qui n’est pas celui auquel ils s’étaient préparés.

Nous accusons ceux qui par leur discours ambigus sur une École qui sacrifierait l’histoire et la géographie, font le lit de certaines figures médiatiques qui caricaturent notre enseignement pour vendre leurs livres aux couleurs sépia. Par leur vision passéiste de nos disciplines, ils insultent les nombreux enseignants qui se remettent chaque jour en cause pour porter dans les classes une science en perpétuelle évolution.

Nous appelons

Nous appelons les professeurs d’histoire, de géographie et d’éducation civique à continuer à s’engager, à se former, à travailler ensemble. À ne jamais se satisfaire de l’immobilisme et de la facilité. À poursuivre leurs réflexions pour diversifier leurs pratiques pédagogiques et didactiques.

Nous appelons l’opinion et en particulier les parents d’élèves, à ne pas croire que celui qui parle le plus fort a toujours raison. Non, la façon dont on vous a enseigné l’histoire, la géographie et l’éducation civique ne sont pas les seules possibles. Non les programmes de votre jeunesse n’étaient pas forcément plus rigoureux, construits, logiques. La seule chose dont vous pouvez être certains c’est qu’ils ne s’adressaient qu’à un petit quart de la jeunesse de notre pays. C’est exactement l’inverse de ce dont nous rêvons pour les jeunes dans nos classes.

Mila Saint Anne et Laurent Fillion

[Pour lire ce billet sur le blog de Laurent Fillion et découvrir la magnifique illustration qu’il a choisie, suivre ce lien.]

3 Commentaires

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Mordioux les gougnafiers !

Ce matin, je me suis réveillée en colère.
C’est les vacances et je suis en colère.
J’étais en train de réfléchir à un prochain billet (qui du coup est reporté aux calendes grecques) quand je suis tombée sur un article qui m’a mis en colère.
Très en colère.

Je ne sais pas quelle partie du titre de cet article* m’a mis le plus en colère.
Est-ce que c’est « faire la classe en ligne » ?
Ou bien « 1.2 millions d’euros« .
Plus vraisemblablement la juxtaposition des deux.

Faire la classe en ligne.

Faire la classe ? Savent-ils seulement ce que c’est les auteurs de cet article. Non, et c’est normal. Leur boulot c’est d’écrire des articles.
Faire la classe, c’est concret, physique, si j’osais, je dirais même « charnel ». C’est du palpable, de l’empathie, de la compassion. C’est une expertise qui s’acquiert peu à peu au fil des années. C’est le sourire de Manfred. C’est la colère de Jessica. C’est ce sentiment de n’avoir pas encore donné assez alors qu’on tombe d’épuisement dans le canapé après 7 heures de cours.
Faire la classe, c’est y penser. Tout le temps. Comment faire ? Comment faire mieux ? Comment faire autrement ?
Faire la classe c’est une expérience de vie.
Faire classe en ligne, c’est un mensonge.

1.2 millions d’euros.

1.2 millions d’euros, cela correspond à environ 37 ans de salaire pour un enseignant certifié (à la louche et bien servi).
Trente-sept ans. L’équivalent d’une vie passée à « faire la classe ».

On peut aussi dire que c’est l’équivalent du salaire annuel de l’équipe enseignante d’un petit collège.
Autant dire rien. Une goutte d’eau dans l’océan des 7 100 collèges de France.

Mais quand même. On pourrait en faire des choses bien dans ces collèges avec 1.2 millions d’euros.
Équiper ma classe d’ordinateurs par exemple. Emmener des classes en voyage culturel.
Permettre à Kévin de voir la neige ou la mer pour la première fois.

Comment gagner 1.2 millions avec un truc nul qui existe déjà.

Aujourd’hui, j’ai appris qu’une start-up française venait d’achever la levée d’1,2 million d’euros auprès de Bpifrance, du fonds Partech Ventures et de business angels pour « faire la classe en ligne** ».
Je reprends les propos de Julien Cohen-Solal***, co-fondateur du site  : « J’avais monté plusieurs projets web et appris à développer et parallèlement je donnais des cours de soutien en mathématiques. J’ai constaté qu’il y avait un manque de contenus éducatifs fiables et facilement accessibles en France. J’ai eu l’idée de créer un éditeur scolaire gratuit pour les élèves suite à ces expériences. »

Ah, vous aussi ça vous a fait tomber de votre chaise ?
Reprenons : « Je donnais des cours de soutien en mathématiques« . Donc, forcément, cela signifie que je connais tout sur tout sur l’enseignement des mathématiques. En tout les cas que je sais ce que c’est que « faire la classe » en mathématiques.
Un peu comme si je disais : « J’ai récupéré des bébés dans mes bras après l’opération, donc je sais faire une césarienne ».

Autre grande affirmation stupide : « J’ai constaté qu’il y avait un manque de contenus éducatifs fiables et facilement accessibles en France ».
Bein voyons.
C’est pas comme si le ministère de l’éducation Nationale, via le CNED, n’avait pas déjà fait la même chose, avec l’Académie en ligne.
C’est pas comme si Fabien Crégut ne mettait pas, depuis plus de 10 ans, à la disposition de tous son magnifique site Mon année au collège qui contient tout et même bien plus pour les SVT au collège.
C’est pas comme si l’association Sésamaths ne proposait pas un site extra, Mathenpoche.
C’est pas comme si des centaines (voire des milliers) d’enseignants ne mettaient pas gratuitement à la dispositions de leurs élèves des millions de cours sur les Espaces Numériques de Travail (ENT), sur leurs sites, leurs blogs….

Heureusement que ce jeune homme, fraîchement sorti d’HEC (mais qu’est ce qu’ils leur apprennent donc dans cette école pour qu’ils en sortent si ignorants ?)  a eu l’idée du siècle : mettre des cours en ligne !
Ça vaut bien 1.2 millions d’euros une idée pareille !

La vache à lait

Le pire dans l’article est peut être la suite. Peut être que c’est ça qui m’a mis vraiment en colère.
« Nous réfléchissons à une version freemium avec des services complémentaires payants et nous sommes également déjà en contact avec Samsung pour monétiser notre audience » décrit Sarah Besnaïnou [L’autre co-fondateur, ndlr]. Les deux cofondateurs discutent également régulièrement avec des représentants académiques de l’Éducation nationale et envisagent de se financer en démarchant des chefs d’établissements scolaires. »

Oui, vous avez bien lu. Le but de ces jeunes gens est de créer de l’argent avec leur plateforme.
Grand bien leur fasse.
De le prendre chez des industriels (qui paient leurs employés une misère) et dans l’Éducation nationale en faisant payer les établissements, avec l’assentiment de responsables académiques.

De faire payer l’Éducation nationale pour un service qu’elle fournit déjà gratuitement.

Le prix s’oublie, la qualité…. ?

Je vous vois venir. Vous vous dites que les travaux artisanaux des petites mains de l’Éduc’ Nat’, le travail bénévole des enseignants (ceux qui finissent par s’extirper de leur canapé après 7 heures de cours pour aller s’asseoir devant leur ordinateur et offrir gratuitement leur expertise à qui veut s’en servir), ne sont quand même pas comparable aux solutions industrielles élaborées par des créateurs de start-up jeunes et dynamiques****.
Alors, là, je crains de ne devoir vous décevoir au plus haut point.
Je n’ai pas fait HEC, mais quand je regarde ce que le site propose comme cours, je pleure.
Même au temps de ma jeunesse folle (celle ou je ne savais pas faire de cours dignes de ce nom), je n’ai jamais produit aussi indigent. Et verbeux. Et si peu soucieux de se rendre accessible à tous les élèves. Je dis bien à TOUS les élèves.

Bon et puis pour tout vous dire, j’ai passé une page à la moulinette anti-plagiat.

Et bizarrement, la page de Kartable qui concerne le chapitre de géographie 6e « Où sont les hommes sur la terre » est exactement la même que celle que l’on trouve sur un autre site.
Et là, j’aimerais bien qu’on m’explique…..

Post-scriptum : Ce billet a suscité un certain nombre de réactions sur les réseaux sociaux, dans la blogosphère et dans la presse nationale et locale. Pour en savoir plus et comprendre un peu les tenants et les aboutissant de cette histoire, je vous conseille vivement de lire le seul article réellement journalistique***** qui a été écrit au sujet de Kartable, sur le site de DéclicKid.

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* : Kartable lève 1.2 millions d’euros pour faire la classe en ligne.
** : Le site Kartable
***: Une interview de Julien Cohen-Solal (vidéo)
**** : qui paye des enseignants pour faire ce que d’autres, le plus souvent talentueux, font gratuitement.
***** : c’est à dire bien renseigné, étayé, fouillé et bien écrit, ce qui ne gâche rien. En même temps, c’est pas un scoop, tous les articles de DéclicKids sont renseignés, étayés, fouillés et bien écrits !

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