Ne faites pas le gnou !

Pour ceux qui ne l’auraient pas encore remarqué, il se passe des choses dans la maison Éducation Nationale. Nouveaux programmes, nouvelle organisation de l’enseignement obligatoire (école et collège), nouveaux enseignements, nouvelles façons d’enseigner….
Et comme toujours, le changement effraie. C’est un sentiment normal chez les primates humains que nous sommes. Le changement implique une nécessaire adaptation dont nous ne sommes jamais certains ni d’en être capable, ni d’en sortir indemne.
Il est établi que tout changement (personnel ou professionnel), qu’il soit bon ou mauvais est une forme de traumatisme qui nécessite environ 6 mois avant d’être digéré et de pouvoir envisager un début de résilience. Lorsque ce changement est soudain, on peut donc logiquement envisager un retour à la stabilisation six mois plus tard. Quand il s’agit d’un plan de réformes comme celui qu’est en train de vivre l’éducation nationale, il est annoncé plus d’un an à l’avance. Les annonces du printemps 2015 seront appliquées à l’automne 2016. On peut donc logiquement hélas, penser que le retour à la stabilité ne se fera pas avant … le printemps 2017 !
Ça va être long !

C’est long parce qu’entre temps, il y a cette période de crise qui suit tout changement. Et que l’école toute entière est secouée par ce long tremblement. Avec en prime des secousses telluriques qui vont bien au-delà des salles de classe puisque, comme je l’ai déjà écrit, la France est un pays qui compte plus de 60 millions de spécialistes de l’Éducation.

J’ai des convictions personnelles quant à mon métier. J’ai des opinions politiques et syndicales, des engagements militants. J’ai la chance de vivre dans un Etat de droit qui m’offre ce luxe. Et je suis la plupart du temps très contente de dialoguer avec ceux qui n’ont pas les mêmes idées que moi. Sauf en ce moment, sur ce sujet précis.

Les gens avec qui j’aimerais discuter, je les cherche. Quand je regarde autour de moi, dans ma salle des profs, dans la presse ou sur les réseaux auxquels j’appartiens, la discussion n’existe pas. Ou peu. Par contre, les excès de langages, les invectives, les affirmations définitives, les mensonges sont devenus monnaie courante.

« Talibanisation de l’éducation », « mort des disciplines », « nivellement par le bas », « fin de l’égalité républicaine », « primarisation du collège », « égalitarisme niveleur », « fruit de la sénilité du pédagogisme » peut-on lire ici ou là. Bon, mis à part le fait que cela n’apporte rien au débat (à part ne pas du tout donner envie de débattre), on reste dans le classique de la pédagogie de comptoir. D’habitude je m’en amuse et avec les copains, on en fait des bingos pour les heures de réunion.

Sauf que là ça dure depuis des semaines et que les invectives ont changé de terrain de jeu. Les attaques deviennent personnelles. Les idées que je défends, les groupes auxquels j’appartiens et les gens qui en font partie sont tous les jours victimes de calomnies et d’attaques de plus en plus rudes qui ne portent même plus sur leurs engagements mais qui attaquent leur honneur d’être humain et leurs compétences professionnelles.
Penser du bien de ce qui change dans l’Éducation nationale (et même vouloir y apporter des améliorations) c’est forcément être un chien courant des politiques, un privilégié qui n’a pas d’élèves (ne plus être dans une classe serait-il le rêve secret de ces zélotes de l’immobilisme ?), un ennemi de la culture, un social-traître.
Le pire, c’est que ceux qui aboient ainsi n’ont aucun talent. Parce que la méchanceté, quand c’est bien fait, ça peut même être savoureux. Mais tout le monde ne peut pas avoir le talent d’un Clémenceau ou d’un Churchill.

L’ennui avec ces gens-là, c’est qu’ils ne laissent pas le choix. Et je déteste qu’on me prive de mon libre arbitre. On peut leur répondre, mais c’est peine perdue. Ils utiliseront toutes les moisissures argumentatives à leur disposition, vous feront perdre votre temps et une énergie qui serait bien plus utile ailleurs.
L’autre solution consiste à les ignorer. Et à attendre qu’ils se lassent. Si vous le faites, (comme je viens de le faire ce matin en bloquant une cinquantaine de comptes sur Twitter) vous serez accusé de refuser le dialogue.
Effectivement, je refuse le dialogue avec les médiocres et insignifiants dont le seul fait de gloire est de jeter l’opprobre sur ceux qui ne pensent pas comme eux. Je ne vous ferai pas l’affront de vous rappeler le terme qu’on utilise pour désigner cette méthode de « dialogue ».

Vous allez me dire : « Mais quel rapport avec les gnous ? »
J’aime beaucoup les gnous.
Ceux-là surtout.

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14 Commentaires

Classé dans énervée

14 réponses à “Ne faites pas le gnou !

  1. tout cela est compliqué. Je suis pour le changement voire le bouleversement mais j’avoue être effrayée par ce qui se prépare. Les réformes c’est bien joli, comme les beaux discours mais, on le sait, vous l’avez dit, l’enseignant est une espèce solitaire qui n’aime pas qu’on empiète sur son territoire, qu’on lui dicte ce qu’il doit faire. De là à penser que la clé de cette réforme ( le travail en équipe) sera bafoué, il n’y a qu’un pas. Que vont alors donner ces fameuses heures de projet, d’interdisciplinarité, de cours communs, conjoints, copilotés. Pourtant le ministère le sait, le corporatisme enseignant ce n’est pas une vue de l’esprit. Nous côtoyons visiblement les mêmes collègues, ceux qui ne veulent surtout rien changer, ceux qui prônent le « avant c’était mieux » mais n’enseignent même pas comme avant, ceux qui nous rejettent ( j’en ai déjà témoigné chez vous). Mais même s’ils sont minoritaires ils ont du poids, impulsent une éducation à deux vitesses avec un écart monstrueux entre enseignants d’un même niveau. On me répond que les professeurs seront formés à une nouvelle pédagogie. J’ai hâte de voir. Dans mon établissement cela fait trois ans que les élèves de 6° ont une heure de remédiation et 2h d’accompagnement et que, mal menées, ces heures ne servent à rien car faites par des gens non formés qui viennent juste empocher des heures. Je suis un peu amère aujourd’hui car alors que l’on entrevoit un début de quelque chose qui pourrait faire progresser nos élèves, je me demande si ce nouveau socle et la réforme qui va avec ont réellement été bien pensés. A nous, certes, d’en faire une avancée. Pourtant je suis fatiguée de lutter …

    • Mila Saint Anne

      Je suis bien placée pour savoir qu’il est organisé dans toutes les académies des stages dans les établissements pour mettre en oeuvre de nouvelles façons d’enseigner, de faire de l’AP, d’utiliser le numérique… Quand on veut on peut. Courage !

    • « mal menées, ces heures ne servent rien car faites par des gens non formés qui viennent juste empocher des heures. »

      C’est sûr qu’avec ce genre de jugement le travail en commun démarre tout de même assez mal, non ?…

  2. Bonjour Mila.

    Je crois que l’exacerbation des tensions est liée au fait que chacun sent bien que le collège, et nombre de ses acteurs, sont arrivés à un point de rupture et qu’il faut faire bouger les lignes.

    Pour certains, retour illusoire vers l’école à la papa, autoritariste et respectueuse du maître qui transmet, version « Le Pensionnat »…
    Pour beaucoup d’autres, des projets qui ne s’éloigneraient finalement que peu de celui proposé (et donc pourrait être approché par négociation).

    Sauf que, comme dirait Souchon, le temps hémophile coule…
    Malgré tout le rythme qu’elle y met, le calendrier joue totalement contre la Ministre dont les prédécesseurs se sont carbonisés dans une réforme des rythmes scolaires qui n’aurait jamais dû être l’enjeu principal, tant il sera aisé au 1er démagogue venu de la dézinguer en revenant aux 4 jours.

    Du coup, la réforme du collège, qui aurait du être mise en oeuvre à la rentrée 2015, avec le socle et les nouveaux programmes, a pris du retard et n’arrivera qu’un an après alors qu’auront déjà débutés les débats de la future présidentielle dont on sent bien que l’école sera un enjeu majeur…

    Je ne serais pas surpris d’ailleurs qu’on finisse par reporter la réforme à septembre 2017…

    Pour beaucoup, il est donc à la fois urgent de changer et d’attendre.
    Injonction contradictoire qui se résout en choisissant un camp dont on essaiera à n’importe quel prix de se convaincre que c’est le bon…

  3. Rassure-moi, tu admets quand même qu’on puisse être très en colère contre cette réforme ? (et avoir le sentiment d’être pris pour des imbéciles en prime).

  4. Y. Le Meur

    « Et comme toujours, le changement effraie. C’est un sentiment normal chez les primates humains que nous sommes. Le changement implique une nécessaire adaptation dont nous ne sommes jamais certains ni d’en être capable, ni d’en sortir indemne. »

    > Ou alors les opposants à la réforme craignent que ce soient les élèves qui n’en sortent pas indemnes.

    « mort des disciplines », « nivellement par le bas », « fin de l’égalité républicaine », « primarisation du collège », « égalitarisme niveleur »

    > Je ne vois pas en quoi ces 5 citations sont des « excès de langages, des invectives, des affirmations définitives, des mensonges ». Ce sont juste des opinions, aussi respectables que les autres.

    D’accord sur les 2 autres (« Talibanisation de l’éducation », « fruit de la sénilité du pédagogisme »), d’accord sur le reste (attaques personnelles et invectives – qui viennent des 2 bords d’ailleurs, même si ces derniers temps effectivement plus d’un bord que de l’autre) mais acceptez que les opposants à la réforme soient des gens sincères qui songent avant tout à l’intérêt des élèves en rejetant cette réforme.

  5. Serge

    Mais si, comme vous souhaitez être libre : adoptez un GNU ! (https://www.gnu.org/home.fr.html) 😉

  6. Décidément, j’adore vos textes et celui-ci particulièrement. Ce qui me sidère c’est la capacité des enseignants à ne pas voir plus loin que leur nombril, leurs petites habitudes. Et je me demande quelles valeurs, quelle envie de découvrir et comprendre le monde on peut transmettre avec cet état d’esprit ? Moi aussi j’ai envie d’être méchant, pas uniquement envers les va-t-en guerre de l’immobilisme syndical mais surtout avec tous ceux qui les suivent comme des moutons (des gnous ?)
    Enfin, puis-je mettre votre texte (avec les références) sur le site de mon syndicat (le Sgen-CFDT Provence Alpes) ?
    Merci

  7. jm quairel

    Ce qui est étonnant chez beaucoup d’enseignants, c’est le refus, à priori de l’expérience et de l’attitude qui consiste à observer les conséquences d’un changement avant de porter un jugement : Ce sont des « dévots du savoir et des mécréants de l’expérience » ! L’erreur des Ministres de l’EN, c’est de ne pas se donner justement le temps de l’expérience : Toute réforme devrait être « expérimentée » sur un panel représentatif, avant d’être généralisée ……Mais je suis prêt à parier que , malgré cette précaution, celles et ceux qui ne veulent rien changer, ou même souhaitent revenir en arrière , continueraient à se manifester, en s’appuyant sur les résultats d’un système qui a fait largement la preuve de son efficacité pour dégager une petite élite….et de son obsolescence pour former les 2/3 des élèves. C’est que l’enjeu est ailleurs : Pourquoi changer un système qui leur a bien convenu et qui est taillé sur mesure pour faire réussir leurs enfants ? Pourquoi remettre en question l’incroyable pouvoir dont ils disposent sur l’avenir du plus grand nombre ( notation des élèves et orientations imposées) ? Quand la droite reprendra le pouvoir, elle mettra un terme au service public d’éducation (c’est dans les cartons de l’UMP) et proposera aux enseignants des contrats de droit privé……Ce sera le temps des regrets, mais ce sera trop tard !

  8. BrindIf

    Je suis à la recherche d’explications sur ce que cette réforme apporte de positif. Je ne cherche pas une querelle, encore moins de personnes, mais des exemples concrets de ce qui ne pouvait pas se faire avant et pourra se faire dans ce nouveau cadre.

    • Mila Saint Anne

      Je ne vais pas tout expliquer ici, ce serait long.
      Principalement, la nouvelle organisation permet d’assouplir les modalités d’organisation des cours.Quelques exemples….
      – permettre aux enseignants d’art (education musicale et arts plastiques) de faire deux heures de cours par semaine au lieu d’une, s’ils le souhaitent.
      – permettre aux enseignants de sciences et technologie de mettre en place l’EIST s’ils le souhaitent.
      – permettre aux enseignants de travailler à deux avec une classe, s’ils le souhaitent, en particulier dans le cadre des EPI.
      Si vous voulez en savoir plus, et puisque je vois à votre identifiant de messagerie que vous devrez être enseignant, je vous invite à vous rapprocher d’un des syndicats qui soutiennent cette réforme et qui organisent des réunions d’information ouvertes à tous (syndiqués ou non syndiqués). Chaque enseignant droit à 12 jours de formation syndicale par an. il suffit d’en informer votre hiérarchie suffisamment à l’avance.
      En espérant vous avoir donné quelques pistes….
      Ensuite, l’aide personnalisée aux élèves existe à tous les niveaux… il y a encore bien d’autres choses.

      • BrindIf

        Merci d’avoir pris le temps de me répondre !
        La réorganisation des cours artistiques et l’EIST étaient effectivement inenvisageables avant.
        Il était déjà possible d’intervenir à deux dans une classe ou d’organiser de l’aide personnalisée pendant une heure de cours (enfin je ne me suis jamais gênée pour le faire), c’est là que je ne vois pas trop ce que cette réforme apporte. Je vais voir ce que je trouve sur les sites des syndicats.

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