Merci Monsieur Terry Pratchett

Sir Terry Pratchett nous a quitté cette semaine. Vous lirez peut être dans la presse des articles évoquant son immense œuvre littéraire, son humour, son combat contre la maladie et son ardeur à défendre le droit de mourir dans la dignité.  Son humanité, il l’a si bien racontée dans ses livres. Il a donné vie à tant de personnages incroyables. Samuel Vimaire et sa droiture inexorable, Mémé Ciredutemps et sa bienveillance acariâtre…
Pour lui rendre hommage, je n’ai rien trouvé de mieux que de vous proposer la lecture d’un extrait de « A hat full of sky », paru en France aux éditions de L’Atalante, grâce au fantastique travail de traduction de Patrick Couton, sous le titre « Un chapeau de ciel ». Je crois que c’est ce livre là que j’emmènerais sur une île déserte. Avec tous ses autres livres bien-sûr !

Un chapeau de ciel

J’espère qu’aucun des ayants droits de cet ouvrage ne considéreront qu’il s’agit d’une violation de leurs droits. Il va de soi que si c’était le cas, je retirerais immédiatement ce billet avec mes plus plates excuses. Il s’agit juste de vous aider à comprendre pourquoi nous sommes si nombreux à travers le monde à nous sentir un peu orphelins aujourd’hui et de vous donner envie de lire ou de relire ses ouvrages.

Tiphaine Patraque, née dans les montagnes du Bélier, est une très jeune sorcière. Elle est la cible d’un rucheur (« un rucheur, c’est comme un babar-l’hermite, ça emménage en vous… et on ne peut pas le tuer. ») Maîtresse Ciretutemps, la sorcière la plus puissante du Disque-Monde l’a envoyée faire son apprentissage chez  Mademoiselle Niveau, une sorcière un peu bizarre et peu estimée par la profession. Mais vient le jour ou il va falloir affronter le rucheur et Tiphaine s’étonne d’avoir été envoyée chez une si piètre sorcière pour s’y préparer…
– Pour quoi Miss Tique et vous m’avez envoyée chez elle alors ?
– Parce qu’elle aime tout le monde, répondit la sorcière qui marchait devant elle à grandes enjambées. Elle se soucie des gens. Même de ceux qui bavent, des imbéciles bornés, des mères sans rien dans la tête avec leurs gamins au nez qui coule, des incapables, des crétins et les idiots qui la traitent comme une espèce de bonniche. Voilà ce que moi j’appelle de la magie : voir tout ça supporter tout ça et continuer quand même. Rester toute la nuit assise au chevet d’un pauvre vieux qui n’en a plus pour longtemps, soulager au mieux sa douleur, lui faire oublier ses terreurs, l’accompagner à bon port… puis le laver, faire sa toilette mortuaire, qu’il soit présentable pour les obsèques, ensuite aider la veuve en larmes à défaire le lit et laver les draps – et il faut avoir le cœur bien accroché, c’est moi qui te l’ dit – puis rester debout la nuit suivante pour veiller sur le cercueil avant la cérémonie, puis rentrer chez soi et s’asseoir cinq minutes jusqu’à ce qu’un braillard en colère vienne cogner à la porte parce que sa femme a du mal à mettre au monde leur premier enfant et que la sage-femme sait plus quoi faire, et alors se lever, aller chercher le sac d’accessoire et sortir une fois de plus… On fait toutes ça, chacune à sa façon et elle le fait mieux qu’moi je l’avoue franchement. Ça c’est la raison, le cœur, l’âme et le noyau de la sorcellerie, voilà ! L’âme et le noyau ! » Maîtresse Ciredutemps se donna un coup de poing dans la paume et martela les mots : « L’âme… et le… noyau ! »
Des échos revinrent des arbres dans le silence soudain. Même les sauterelles en bordure du sentier avaient cessé striduler.
« Et madame Persoreille, reprit maîtresse Ciredutemps dont la voix baissa au niveau du grognement, madame Persoreille raconte à ses filles que c’est une question d’équilibre cosmique, d’étoiles, de cercles, de couleurs, de baguettes et… et de jouets, rien d’plus ! » Elle renifla. « Oh, tout ça, c’est sans doute très bien pour la décoration, des machins jolis à regarder pendant qu’on travaille, des machins pour l’épate, mais le commencement et la fin de la sorcellerie, parfaitement, le commencement et la fin c’est d’aider les gens quand la vie est en jeu. Même ceux qu’on aime pas. Les étoiles c’est facile ; les gens c’est plus dur. »
Elle s’interrompit. Plusieurs secondes s’écoulèrent avant que les oiseaux ne se remettre à chanter.
« Bref c’est ce que je pense », ajouta-t-elle du ton de celle qui se demande si elle n’est pas allé un peu trop loin dans les confidences.
Comme Tiphaine ne disait rien, elle se retourna et vit qu’elle s’était immobilisée sur le sentier, l’air d’une poule toute mouillée.
« Ça va petite ? demanda-t-elle.
– C’était moi ! gémit Tiphaine. Le rucheur c’était moi. Il ne pensait pas avec mon cerveau, il se servait de mes pensées ! Il se servait de ce qu’il trouvait dans ma tête ! Toutes ces insultes, toute cette… » Sa gorge se serra. « Cette… méchanceté. Tout ça c’était moi avec…
– Sans la petite part de toi bien sous clé, la coupa sèchement maîtresse Ciredutemps. L’oublie pas.
– Oui mais si… reprit Tiphaine qui tenait à déballer tous ses malheurs.
– La petite part sous clé, c’était la plus importante. Apprendre à ne pas faire les choses, c’est aussi dur qu’apprendre à les faire. Plus dur peut-être. Y aurait drôlement plus de grenouilles dans le monde si je savais pas comment éviter de transformer les gens. Et de gros ballons roses aussi.
– Non, pas ça, fit Tiphaine en frissonnant.
– Voila pourquoi on passe tant de temps à courir les chemins, soigner le monde et tout, dit maîtresse Ciredutemps. Enfin, aussi parce que les gens se sentent un peu mieux évidement. Mais ça te ramène à ton noyau, comme ça tu flageoles pas. C’est comme une ancre. Ça te maintient humaine, ça t’empêche de radoter. Tout comme ta mémé avec ses moutons qui, de mon point de vue sont aussi bêtes, entêtés et ingrats que les humains. Tu crois avoir vu ce que tu es et découvert que tu es mauvaise ? Hah ! J’en ai vu, moi, de la mauvaiseté, et t’en es loin. Maintenant, est ce que tu vas arrêter de pleurnicher ?
– Quoi ? Fit sèchement Tiphaine.
Maîtresse Ciredutemps éclata de rire, ce qui met soudain Tiphaine en rage.
«  Oui, t’es une sorcière jusqu’au bout de tes souliers, reprit la vieille sorcière. T’es triste et par derrière, tu t’observes dans ta tristesse et tu te répètes : Que j’suis malheureuse. En plus de ça t’es en colère après moi parce que j’te dis pas :« Là, là, ma pauvre chérie. » Alors je vais m’adresser à ton troisième degré parce que je veux des nouvelles de la gamine qu’est allée se battre contre une reine des fées armée d’une poêle à frire, pas de l’enfant qui s’apitoie sur son sort et se vautre dans la tristesse !
– Quoi ? Je ne me vautre pas dans la tristesse ! Se récria Tiphaine en se rapprochant de la vieille sorcière à grands pas, jusqu’à se retrouver nez à nez avec elle. Et c’était quoi cette histoire d’être gentille avec les gens ?
(…)
Tiphaine restait sans voix. La vague d’indignation en elle était si ardente qu’elle lui brûlait les oreilles. Mais maîtresse Ciredutemps souriait. Les deux situations ne cadraient pas l’une avec l’autre.
Sa première pensée fut : je viens d’avoir une prise de bec avec maîtresse Ciredutemps ! À ce qu’on dit, si on la coupait en deux, elle ne saignerait pas à moins qu’elle le veuille. À ce qu’on dit, quand les vampires l’ont mordue, ils ont tous été pris d’une irrésistible envie de thé et de biscuits. Elle peut tout faire, se trouver partout ! Et je l’ai traitée de vieille femme !
Son deuxième degré fit observer : Ben quoi, c’est vrai.
Son troisième degré ajouta : Oui, c’est maîtresse Ciredutemps. Et elle entretient ta colère. Quand on est empli de colère, il ne reste plus de place pour la peur.
« Garde cette colère, dit maîtresse Ciredutemps comme si elle lisait dans ses pensées. Conserve-la dans ton cœur. Rappelle-toi d’où elle vient, rappelle-toi à quoi elle ressemble, mets-la de côté jusqu’à ce que tu en aies besoin. Mais tu sais que le loup et là quelque part et que tu dois veiller sur le troupeau. »

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Lectures

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s