Courage ! Régressons !

Images mentales

Faites le test. Si on vous demande de vous figurer mentalement une salle de classe, pendant un cours (de français, de maths, d’histoire, comme vous voulez) ce que vous allez imaginer, vous le puiserez dans vos souvenirs d’abord (la salle de madame Lebrun quand vous étiez en CM1 par exemple) puis dans les images que vous aurez croisées dans votre vie d’adulte.

Je ne prends pas beaucoup de risque en supposant que le résultat devrait ressembler à un truc comme ça :

MINOLTA DIGITAL CAMERA MINOLTA DIGITAL CAMERA

Étant donné que les enseignants sont des humains comme les autres, la plupart d’entre eux feront la même chose que vous.

On peut étendre l’expérience à la façon d’enseigner. Si je vous demande à quoi ressemble un cours, vous allez piocher dans vos souvenirs et penser à un truc dans ce genre là.
Tout ce qui ne rentre pas dans les cadres ci-dessus est désigné sous le terme d’innovation (déjà dans cette vidéo proposée par Éduscol, l’utilisation de manuels numériques est innovant).

Innover

Innover cela signifie « introduire du neuf dans quelque chose d’établi ». Par exemple, remplacer les pommes par des poires dans une tarte Tatin, c’est innovant.
Je crois que je déteste ce terme. Surtout appliqué en matière d’enseignement.

Comme si le fait d’introduire de la nouveauté dans les salles de classe n’était pas l’essence même de l’enseignement. La plupart des matières scientifiques évoluent tous les jours. Les sciences humaines aussi, tout comme les arts, les langues… L’enseignement suit ces évolutions. Parfois d’un train de sénateur mais pas toujours. Je me rappelle de professeurs nous présentant comme révolutionnaires et encore sujets à caution les travaux de Wegener sur la dérive des continents (ils datent quand même de 1912), ou du ton docte de ce professeur de sciences nous affirmant que les neurones étaient des cellules qui n’avaient aucune capacités régénératrices.

Donc l’école innove tous les jours dans ses contenus. C’est son rôle.
Et il devrait être tout à fait normal qu’elle fasse de même dans ses pratiques.

Nouveauté

L’utilisation des « nouvelles » technologies en classe est donc innovant. Faut-il rappeler que les premiers ordinateurs grand public (Mac ou Atari) sont en vente depuis 30 ans et qu’internet a 20 ans ? Si on y songe, le Bic cristal inventé en 1950 n’a été autorisé dans les salles de classe qu’en 1965 mais en 1971/72 je remplissais toujours mes premiers cahiers d’écolier à la plume sergent major.
D’ailleurs, les pédagogies Montessori (1900) et Freinet (1964)* sont toujours des pédagogies innovantes…

Voila. Donc, si vous placez vos élèves de collège ou de lycée en îlots (comme en primaire, notez bien) vous êtes un professeur innovant. Si vous faites un schéma heuristique au tableau, vous êtes innovant. Si vous demandez à vos élèves de rendre un devoir dactylographié, vous êtes innovant. Faire enregistrer un texte à des élèves c’est innovant. Travailler en groupe, c’est innovant. Demander à des élèves de regarder une vidéo avant un cours c’est innovant. Faire construire une évaluation par des élèves, c’est innovant.

Et l’innovation éducative, c’est comme de vouloir faire une tarte Tatin avec des poires, c’est risqué.
Enfin, c’est ce qu’on en dit.

Enseignant innovant

Pour la plupart des gens qui me connaissent, je suis une enseignante « innovante ». Si vous saviez à quel point ce terme me fatigue. Non, je ne suis pas une enseignante innovante. Je suis une enseignante. Point final. J’utilise les outils qui sont à ma disposition pour faire cours. Ces outils sont accessibles à tous. Et ils ne sont pas tous numériques loin de là.

Les anglo-saxons utilisent le terme de « best practice » plutôt que d’innovation. Rien que pour ce terme et même en cette période de Tournois des six nations, il m’arrive d’avoir pour nos camarades d’outre-Manche des pensées chaleureuses.

Pour beaucoup de gens, les termes d’innovation et d’expérimentation sont synonymes. Je les renvoie au premier dictionnaire qui croisera leur route. Qu’il soit numérique ou en papier.
Pour de nombreux autres (mais parfois aussi les mêmes), l’expérimentation scolaire est une sorte de risque hasardeux que l’on prend avec la chair de la chair de notre belle Nation.

Et donc, jetant d’un même élan et dans un même panier les deux en même temps, tout le monde se rassure en se disant que comme c’était mieux avant, ne changeons rien.
Et selon la bonne vieille loi dite du « qui n’avance pas recule », on n’aura guère de mal à trouver de nombreux partisans enthousiastes de la blouse à l’école, des images murales de Saint-Louis sous son chêne, et pourquoi pas tant qu’on y est des leçons de morales calligraphiées à l’encre violette sur des cahiers sieyès.

Courage ! Régressons !

 

—–

*Pour ne pas heurter les gardiens du temple Freinet, je précise que la date de 1964 correspond à la publication de Les techniques Freinet de l’école moderne et pas à l’enseignement de Célestin ( vous permettez que je vous appelle Célestin ?) qui commence en 1920 à l’école de Bar-sur-Loup.

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5 Commentaires

Classé dans Bavardage

5 réponses à “Courage ! Régressons !

  1. Merci pour votre beau texte. Il y a quelques années, ce thème de l’innovation m’avait aussi fait réagir. Voici ce que j’avais noté sur mon blog à ce propos :
    (http://ecolatre.blogspot.ca/2009/03/suite-au-forum-de-roubaix-2009.html#more)
    Suite au forum de Roubaix (2009) des enseignants innovants organisé par le Café Pédagogique, sur le chemin du retour, je me suis mis à penser à l’expression que nous avions employée pendant deux jours : « Les enseignants innovants ».
    J’ai eu envie de lever certains malentendus toujours possibles en ces temps où prolifèrent les Tartuffe de l’Ecole.
    Les enseignants innovants sont des réactionnaires !
    Pouvons-nous croire qu’en nous parfumant de l’épithète « innovants », nous marchons ipso facto dans le sens de l’histoire ? Bravaches et enivrés de la certitude de trouver un jour la récompense anthume – ou plus sûrement peut-être posthume – de ceux qui ont eu raison avant tout le monde, nous attendons le jour de gloire de la pédagogie innovante universellement pratiquée comme d’autres attendent le paradis, la victoire eschatologique du prolétariat ou la coupe du monde de foot.
    Est-ce bien raisonnable ?
    Est-ce bien la bonne lecture, avec les bonnes lunettes ? – See more at: http://ecolatre.blogspot.ca/2009/03/suite-au-forum-de-roubaix-2009.html#more

  2. Merci pour cette contribution à notre autodéfense à tous face à une rhétorique qui tend à culpabiliser la majorité des professeurs qui se contentent de faire leur travail du mieux qu’ils peuvent.

  3. alors que je réalise que mes premiers élèves sont aujourd’hui parents, je suis fière d’être encore et toujours innovante ! ah ah , pourvu que ça dure ! Mais ce que vous dites est vrai et on aimerait bien ne plus être regardé comme de drôles de profs lorsqu’on ne fait qu’animer un cours avec des outils qui fonctionnent et sont adaptés. C’est comme cette histoire de café parents ! Dans le collège où j’enseigne nous en sommes à la 4° année, avec succès. Aaaah c’est beau quand le gouvernement découvre ce que nous savons depuis longtemps 😉

  4. J’aime beaucoup votre article. J’anime depuis plus d’un an un « labo d’innovation pédagogique » mais je n’aime pas ce nom. Je cherche à l’appeler autrement, mais je n’ai pas encore trouvé et le « best practice » a un côté aussi très connoté et aussi culpabilisant que « innovation » (il y aurait des mauvaises pratiques ?). Bref, je cherche
    Pourquoi pas « atelier libellule »
    Philippe

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