Jessica et Jennifer

Je suis très heureuse d’accueillir ici une de mes collègues et amie pour ce très joli texte, que je regrette de ne pas avoir écrit moi même.
Merci donc à Émilie Kochert pour me permettre de publier ce billet sensible, d’humeur et de regrets.

Les filles en classe sont souvent compliquées, qu’elles s’opposent, qu’elles s’affirment ou qu’elles s’affrontent, elles ne font jamais que réagir.

J’ai rencontré Jessica quand elle avait 13 ans. Jolie brune, pas bête, excellente en classe même. Un jean tout délavé, des baskets naïke et des yeux maquillés comme une voiture volée, mais surtout une mèche qui lui tombe toujours sur les yeux. Jennifer cherchait mon regard, cherchait tous les regards d’adultes, parfois elle cherchait l’adulte même. Elle voulait une réaction, SA réaction, à lui, son papa. Avec ses 13 ans, elle disait « mon père » comme on crache et ses yeux hurlait « dis-moi que tu m’aimes papa » comme un regard d’oiseau écorché. Un oisillon tombé du nid. Une enfant de 13 ans qui joue les blasées.

Jessica vivait dans un HLM, au milieu d’autres cités, et au milieu, îlot central totalement hors du temps et de l’espace était le collège. L’endroit où parfois Jessica existait pour elle-même. Un jour, son prof de maths lui a demandé d’aller aider Kévin car elle avait terminé ses exercices et là Jessica a décalé sa mèche qui lui mangeait d’habitude tout le visage, redressé la tête et aimé pour toujours son prof de maths. En réunion parents-profs on voyait parfois son père, jamais sa mère, qui avait « les enfants à garder », quand nous avons évoqué les projets de Jessica de devenir médecin son père eut cette phrase si terrible et si parlante « mais on n’a jamais été médecin nous, et pi ça coûte trop cher, et pi v’savez moi, j’y connais rien à tout ça, si vous l’dites p’t’être è peut, mais ça coûte cher ? » Et Jessica a remballé ses rêves de médecine et travaille comme sa mère avant elle à la supérette locale depuis ses 18 ans.

Jennifer a 16 ans, de longs cheveux blonds teints comme ceux de son enfance, un trench (« c’est un trench madame, pas un imper, mfff ! ») et une queue de cheval basse tombant sur son cartable-sac à main Vuitton. Jennifer a 15 ans, des idées pleins la tête et des rêves pleins le cœur. Jennifer est excellente en classe, mais Jennifer veut changer de voie.

Jennifer a 15 ans et une maman « jamais là » et un papa « super important, trop occupé ». Un papa que je ne vois qu’aux réunions parents-profs, les yeux rivés sur sa montre, Monsieur est pressé, il veut aller droit au but, il veut savoir combien vaut sa fille, pardon, combien valent ses notes. Je le rassure en serrant les dents et lui annonce que Jennifer veut passer en terminale L et non poursuivre en S. Quand nous avons évoqué les projets de Jennifer de devenir permanente dans l’humanitaire son père eut cette phrase si terrible et si parlante : « Mais on ne fait pas de l’humanitaire, elle deviendra avocate si elle y tient. Elle restera en S, je sais ce qui est bon pour elle, je suis son père. » Et Jennifer a remballé ses rêves d’humanitaire et étudie comme sa mère avant elle le droit commercial depuis ses 18 ans.

Jessica et Jennifer sont de pures inventions, mais elles existent à travers d’innombrables autres exemples qui d’ailleurs auraient pu s’appeler Kévin et Jean-Antoine. Et les pères de ces jeunes filles auraient aussi bien pu être leur mère.

Émilie Kochert – octobre 2014

Advertisements

Poster un commentaire

Classé dans Invité

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s