Ose devenir ce que tu es.

J’ai commencé à écrire avec une idée en tête. Je l’ai perdue en cours de route et finalement je vous parle de tout autre chose. Tant pis pour vous, ça vous fera un autre billet à lire bientôt. Na !

Quand j’étais petite (enfin, je veux dire, quand à tout juste 20 ans), on m’a confié des classes (l’administration a de ces inconsciences parfois !) et on m’a dit « fait cours ! ». Enfin, on ne me l’a pas dit comme ça. On m’a donné un emploi du temps, une clé, et j’ai compris qu’il allait falloir que je ressemble à un prof devant un groupe d’adolescents. Pour tout vous dire, si on me l’avait prédit deux jours avant, non seulement je ne l’aurais pas cru, mais ça m’aurait bien fait rigoler.

Bébé-prof

À l’époque, les maîtres-auxiliaires (ainsi dénommait-on le statut qui venait de me sauter à la figure), ne bénéficiaient d’aucune formations, inspections, ni conseils d’aucune sorte. Et en prime, suivre les cours à la fac devenait beaucoup plus compliqué, mais ça c’est une autre histoire…
Bref, la première question que je me suis posée c’est de savoir ce que c’était qu’être un prof (UNE prof en l’occurrence). J’en avais une vision très… (comment dire ça sans me mettre une fourchette dans le pied ?)…., nuancée (?). Quelques exemples de profs formidables rencontrés pendant une scolarité qui avait ressemblé à un spectacle de haute voltige sans filet. Quelques phrases qui tuent (entendues et toujours pas oubliées 40 ans plus tard) que je me jurais de ne jamais prononcer. Un assez solide (quoi que limité) bagage académique. Quand j’y repense, finalement pas grand chose. Mais je n’avais plus le choix, j’avais dit oui. Un grand défaut récurrent chez moi.

Apprentie-prof

Au début, forcément, j’ai fait les cours que j’avais reçus. Cours dialogués, cours, exercices, devoirs à la maison. J’ai essayé de séparer le bon grain de l’ivraie. J’ai fait de mon mieux quoi.
Sauf que…
Sauf que je voyais des gamins échouer là ou j’avais réussi (et inversement d’ailleurs !) et que je n’avais pas la plus foutue idée de la manière dont je pourrais les aider. Voire je ne comprenais même pas comment on ne pouvait échouer.
Mais, moi qui m’était si souvent retrouvé dans des situation d’échecs irréductibles, je me suis dit que je ne pouvais pas ne rien faire.

Je crois que le pire c’était de faire des évaluations, de voir des mômes progresser mais conserver toujours de notes catastrophiques. Quand je posais la question à mes collègues (enfin, ceux qui voulaient bien m’adresser la parole, j’étais que MA, faut pas déconner quand même !) la réponse était invariablement : « Oh tu sais Kévin, il a toujours ces notes là. C’est normal, il est comme ça (fainéant, nul, débile, chiant, agité, incapable, limité : rayez la mention inutile), laisse tomber. De toute façon, il s’en fout, il est habitué. »
Ce genre de réponses me révulsaient. Je sentais bien que ce n’était pas normal. Que certains de mes professeurs avaient du tenir le même discours sur mon compte. Je ne pouvais pas me forcer à penser comme ça.

Prof débutante

Quand j’ai réalisé qu’il existait à l’université une faculté de Sciences de l’Éducation, je me suis dit que je pouvais peut être y trouver des réponses. On m’a expliqué que si je voulais devenir prof, je pouvais suivre n’importe quel cursus, SAUF celui des Sciences de l’Éducation. Ça m’a laissé sur le cul et m’a coûté un bras en bouquins de pédagogie.
J’ai alors compris que mes interrogations étaient normales, mes doutes légitimes et mes rêves d’une école bienveillante partagés.
Alors j’ai commencé à changer. Pas seulement à changer ma façon de faire. À changer, moi.
À chercher. À trouver parfois. À échouer en tentant des trucs. À faire d’autres trucs.

Prof ?

Trois choses m’ont aidées, il faut le dire.

D’abord, j’ai eu le CAPES.
Du coup, j’ai enfin reçu une formation pédagogique à l’IUFM.
Merci à Françoise d’avoir organisé de formidables cours sur la psychologie de l’adolescent (que trop de mes condisciples tenaient pour négligeable).
Merci à ce collègue chevronné qui m’a donné son classeur de cours de 5e.
Merci à mon jury de mémoire qui m’a tellement critiqué sur ma vision du rôle fondamental de l’action culturelle que j’en ai fait une priorité.

Ensuite, il y a eu l’arrivée du numérique.
Mutualisation, échange avec des collègues qui avaient les mêmes doutes que moi. Une autre pédagogie était possible. Le monde pouvait entrer dans la classe. Une façon inédite de faire tomber les murs.

Enfin la loi de 2005.
L’inclusion de tous les élèves, l’évaluation des savoirs ET des compétences, le droit à l’expérimentation….
Vous ne pouvez pas imaginer à quel point je me suis sentie soulagée. Libérée. Confortée dans mes choix, mes rêves.

Peut mieux faire

Alors, c’est peut-être pour ça que j’ai du mal à être diplomate avec les tenants du « c’était mieux avant », les pourfendeurs du collège unique, les contempteurs de l’enseignement par compétence, les Zoïles du numérique, les détracteurs de l’innovation.

L’École irait bien mieux si on écoutait moins ceux qui voient toujours le verre à moitié vide (et sale) et davantage ceux qui le voient à moitié plein… et qui cherchent toujours à le remplir un peu plus.
Merci à ceux-là. Ils sont les lumières de mon chemin.
C’est grâce à eux que peut-être, un jour, je serai prof.

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11 Commentaires

Classé dans enseignant, récit

11 réponses à “Ose devenir ce que tu es.

  1. Merci Mila pour ce joli billet et pour sa conclusion. Je fais partie de ceux pour qui le verre est toujours à moitié plein et … étincelant d’humanité.

  2. Aurelien G. (@aurelynx)

    Encore un beau billet plein d’espoir et d’humanisme. Des comme toi j’en voudrais partout plein les écoles.

  3. Voiron Véronique

    Ben voilà. Encore un billet sublime. Juste une évidence mise par écrit, une grande claque qui donne envie, tellement envie d’en faire beaucoup beaucoup plus pour nos élèves… Merci Mila, je t’aime

  4. et ils sont légion ceux qui voient le verre à moitié vide, ralent ,tempêtent et brassent de l’air … mais n’aident pas les nouveaux collègues à s’intégrer et à débuter sereinement. Chez nous c’est : » cette séquence est à moi, je ne partage pas ! »

  5. David

    Bravo Mila et pan dans la g… de ceux qui s’enferment dans le rôle de fabricants de crétins. Tu mets le doigt sur l’un des manques cruels de l’époque, à savoir la formation sur la psychologie de l’adolescent, pourtant fondamentale, mais que j’ai reçue un peu trop tard, une fois sur le terrain dans un collège ZEP sensible et tout et tout…

  6. J’ai choisi d’arrêter d’être en classe et de réfléchir un peu plus aux problématiques de nos écoles en reprenant mes études. Je m’ennuyais, ils s’ennuyaient. J’avais honte de moi et envie de mettre un coup de pied dans tout ça. C’est dur mais je ne lâche pas. Merci!!

  7. JM

    Merci pour ce beau texte, dans la sinistrose actuelle, ça fait du bien de te lire 🙂

  8. marieb

    Je découvre votre blog et … merci. Merci d’avoir mis des mots sur une similitude de parcours et de combats quotidiens. Encore merci.

  9. Framboisine

    Après presque deux ans comme contractuelle et enfin détentrice du Capes, vrillée de peur à l’idée de tout foirer à la rentrée, ton texte me fait beaucoup de bien. Merci 🙂

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