Lectures – Terry Pratchett (I’m in Love)

Ceux qui me connaissent un peu savent que j’ai deux amours (littéraires s’entend). Que très haut dans les espaces éthérés de mon panthéon personnel trônent définitivement Friedrich Wilhelm Nietzsche et Sir Terence David John Pratchett, dit Terry Pratchett. Comme je sais que vous n’êtes pas des truffes, et qu’il n’y a pas que Michel Onfray qui a lu Nietzsche, je ne vais pas épiloguer sur celui là. Par contre je sais qu’il y en a parmi vous (certains me l’ont même avoué, les fous !) qui n’ont jamais lu une seule ligne de l’excellent auteur du Buckinghamshire. Outre le fait que je me demande comment on peut passer à travers un auteur qui a écrit (seulement !) 38 bouquins sur un univers qu’il a créé et quelques dizaines d’autres que je ne vais pas citer ici (Wikipédia est ton ami), je me demande comment on peut vivre sans la générosité et l’humanisme d’un homme pareil.

Alors, pour inaugurer mes billets de « lectures » qui seront consacrés à l’intégrale d’un auteur, je ne pouvais pas ne pas commencer par lui.

J’en profiterai pour rendre également hommage à son traducteur génial et aux illustrateurs fantastiques qui ont donné vie à son œuvre.

La grande A’Tuin voguant dans l’espace intersidéral,
portant sur son dos les quatre éléphants qui supportent le Disque-Monde.
(Auteur : Paul Kidby – http://www.paulkidby.net )

 

Et puis, un mec qui a réussi à ce qu’on préfère la compagnie d’un troll à celle d’un elfe ne peut pas être complètement mauvais 🙂

Par où commencer ?

Quand je propose la lecture d’un Terry Pratchett à quelqu’un, et que j’arrive à trouver des arguments suffisamment convaincants, la première question que vous pose l’inconscient le futur lecteur est « Tu me conseilles lequel ? »
Et là, je suis bien dans la mouise. Sincèrement.

Prenons par exemple la série-phare de Terry Pratchett intitulée « Le Disque-Monde ».
Comme son nom l’indique, c’est un « monde ». Avec une géographie, des lieux et des héros différents, qui ont donné lieu à des « sous-séries ». Voire à des séries différentes avec les mêmes héros….
Comme c’est une œuvre qui s’étale sur plus de trente ans, forcément, les premiers sont moins bons que les suivants (…enfin quand je dis « moins bons », c’est un peu comme si je vous disais que le foie gras de canard est moins bon que le foie gras d’oie) mais pour apprécier les derniers, ils faut connaître les précédents…

Et puis ça dépend aussi du lecteur. Parce que moi, y’a des titres qui me font marrer avant même d’avoir ouvert le bouquin. Prenez par exemple « La huitième fille ». A priori, rien de drôle, sauf si vous avez lu « Le septième fils » d’Orson Scott Card.
Certains personnages aussi ont comme un goût de déjà-vu, mais dans une interprétation bien particulière. Je vous conseille par exemple de jeter un œil au portrait de Cohen le barbare et de sa « Horde d’argent » (la « Horde d’or » c’était déjà pris).
Jetez aussi un œil à la couverture de celui là, ça devrait vous dire quelque chose.
Et je ne parle pas de ce passage, (juste quelques lignes au détour d’une page, sans aucun lien avec le reste de l’histoire) pendant que trois sorcières filent dans une barque sur une rivière souterraine :
 » Deux lueurs pâles apparurent à la limite du cercle de lumière de la lanterne. Il s’agissait en fin de compte des yeux d’une petite créature grise qui ressemblait vaguement à une grenouille et qui pagayait vers les sorcières sur une bûche.
Elle atteignit la barque. De longs doigts mouillés attrapèrent le bord et une figure sinistre s’éleva à la hauteur de celle de Nounou Ogg.
 » ‘lut, fit la figure. C’est mon anniversssssaire. »
Les trois sorcières la fixèrent un moment. Puis Mémé Ciredutemps empoigna une rame et lui en flanqua un méchant coup sur le crâne. Il y eut un plouf et des jurons qui s’éloignèrent.
« Sale petit connard, conclut Mémé alors qu’elles continuaient leur route. M’avait l’air d’un fouteur de merde.
– Ouais, approuva Nounou Ogg. Trop visqueux pour être honnête. Faut s’méfier d’ceux là.
– Je me demande ce qu’il voulait ? » fit Margrat. »

Pour vraiment apprécier un Terry Pratchett, faut avoir un minimum de culture, quoi, m*rde !

Donc, quand on me pose la question « Par lequel il faut commencer ? », je répond : « Au guet ! ».

Parce qu’il se passe dans la ville principale, qu’il présente de nombreux personnages récurrents de la série et (mais c’est mon avis personnel) que le héros Samuel Vimaire est l’un des deux visages de lui que Terry a mis dans ses romans.
Samuel Vimaire, au début de la série, est à la tête du guet municipal de la ville d’Arkh-Morpork. Mais du guet de nuit. C’est à dire la partie de la police dans laquelle on a mis les flics les plus nuls pour être bien certains qu’ils ne découvriront jamais rien. Et Sam, avec sa bouteille de gnôle dans le tiroir de son bureau, a toutes les caractéristiques du privé dans la panade des romans à la Chandler.
Donc, pour commencer, un roman qui se passe dans une grande métropole, une histoire de flics, un enquêteur déprimé et alcoolique, ça rassure le lecteur débutant pour faire les premiers pas dans l’univers pratchettien.
Le fait d’y ajouter une pointe de magie et un dragon, c’est pas très gênant.

Sinon, pour les habitués de l’heroic-fantasy, je conseille de commencer par le commencement et « La huitième couleur », premier de la série.

Quand l’auteur se met en puzzle

Je n’ai jamais rencontré Terry Pratchett, et je ne le rencontrerai sans doute jamais, mais je le connais. Et le monde serait bien meilleur s’il était peuplé d’hommes et de femmes comme lui.

Dans ses romans, il y a de nombreux héros récurrents, mais les deux principaux, Samuel Vimaire et Esmée (dite « Mémé ») Ciredutemps sont à mon avis ceux dans lesquels il a mis le plus de lui même. Si vous ajoutez une pincée de Carotte Fondeurdefersson et un soupçon d’Angua, je crois que vous avez une bonne idée du bonhomme.

Mémé Ciredutemps est une sorcière. Mais pas une sorcière à la « Blanche Neige », ni une version féminine de Tulsa Doom*.
Non, les sorcières en mode Pratchett sont du genre de ces femmes qui savaient autrefois comment régler les problèmes des gens, les soigner par exemple. Quand elle conseille à une vieux paysan d’aller chaque matin jeter un sou dans une source qui se trouve dans la montagne, on pourrait croire que c’est de la superstition. Mais c’est surtout parce que quand on devient vieux et sédentaire, l’exercice matinal est le meilleur des remèdes qui soit.
Des femmes qui faisaient peur parce qu’elles savaient des choses.
Et quand Mémé Ciredutemps décide qu’il faut faire quelque chose, elle le fait. Parce que quelqu’un doit toujours se charger du sale boulot. Et parfois, la fin justifie les moyens.
« – (…) Et la règle de ne pas se mêler des affaires des autres ?
– Ah », fit Nounou. Elle pris le bras de la jeune sorcière. »Eh bien, expliqua-t-elle, quand tu connaitras mieux le Métier, tu apprendras qu’il existe une autre règle. Esmée l’a suivie toute sa vie.
-Et c’est quoi ?
– Quand tu violes une règle, viole-là un bon coup », dit Nounou dans un grand sourire qui découvrit des gencives encore plus menaçantes que des dents. »

La magie des sorcières repose surtout sur la têtologie.
« Si le Créateur avait voulu qu’on déplace des roches par la sorcellerie, il aurait pas inventé la pelle. Être une sorcière, c’est savoir quand il faut se servir d’une pelle. »

Pour ouvrir une porte, pas besoin de sortilège :
« Personne doit entrer dans le château, dit le garde. ordre du duc. »
Mémé haussa les épaules. Le coup de la marchande de pommes n’avait à sa connaissance marché qu’une seule fois dans l’histoire de la sorcellerie, mais ça restait un procédé traditionnel.
« J’te connais Champett Poldry, dit-elle. Je m’souviens d’avoir envoyé ton grand père au tapis et toi, de t’avoir mis au monde. » Elle jeta un coup d’œil à l’attroupement qui s’était formé un peu plus loin et se retourna vers le garde dont la figure se tordait déjà en un masque de terreur. Elle se pencha un peu plus près de lui. « Je t’ai flanqué ta première bonne correction dans cette vallée d’larmes et, par tous les dieux, si tu m’contraries au jour d’aujourd’hui, j’vais aussi t’flanquer ta dernière. »
Il y eut un léger bruit de métal lorsque la pique échappa aux doigts tremblant du garde. Mémé avança la main et tapota d’un geste rassurant l’épaule de l’homme tout effaré. »Mais t’inquiète pas, ajouta-t-elle. Prends donc une pomme. »

Carotte Fondeurenfersson est un membre du guet d’Ankh-Morpork. C’est théoriquement un nain, car il a été trouvé quand il était bébé et élevé par des nains. Mais avec sa haute stature et la petite tache de naissance en forme de couronne qu’il a sur le bras…. il semble qu’il n’en soit pas tout à fait un. La particularité de Carotte, c’est qu’il est pur et entier. Incapable de mensonge au point que l’humour au second degré lui échappe totalement. Il dit ce qu’il pense et il pense toujours ce qu’il dit. Et surtout, il connaît les gens, s’intéresse à eux et bizarrement quand il vous demande de faire quelque chose, on le fait parce que finalement c’est la meilleure des choses à faire. Dans un des romans, alors que Samuel Vimaire vient de mettre aux arrêts deux armées pour entrave à l’ordre public (il ne fait pas non plus dans la demie-mesure), Carotte organise un tournoi de football entre les deux groupes de belligérants pour occuper les soldats désœuvrés…

Angua, c’est une louve garou, elle aussi membre du guet. Enfin, c’est une femme normale, mais une fois par mois elle dort dans son panier. Et Carotte est amoureux. Pas du genre amoureux transi. Amoureux parce que c’est elle et parce que c’est lui. Le fait qu’elle soit un peu bizarre de temps en temps n’est pas un problème. Quand elle est enlevée, il ne la cherche pas partout en paniquant. Il fait « ce qu’il faut faire » parce que c’est ça qu’elle voudrait. En plus, un flair de loup-garou, c’est bien pratique pour mener des enquêtes.

Un être humain selon Pratchett, ça devrait être quelqu’un comme ça. Quelqu’un qui fait attention aux gens autour de lui, qui les respecte tels qu’ils sont. Quelqu’un qui tient ses engagements, qui fait ce qu’il doit faire, même si c’est désagréable. Et qui, lorsqu’il a pris une décision va jusqu’au bout et en supporte seul les conséquences, en assumant ses choix. Quelqu’un a comme tous les humains des failles et des faiblesses. Mais qui les regarde droit dans les yeux et vit avec, en essayant de ne pas trop les faire payer aux autres. Quelqu’un d’honnête, y compris envers lui-même.

Je sais que Monsieur Terry Pratchett est comme ça.

Risque élevé de se fâcher avec son/sa camarade de chambrée

Je suis sûre que certains parmi vous lisent au lit avant de s’endormir.

Outre le fait que quand vous aller commencer à les lire, vous allez avoir du mal à vous arrêter, vous risquez de vous créer des problème avec votre camarade de chambrée.
Et je sais de quoi je parle.
Parce que les crises de fou-rire au lit, ça finit par énerver l’autre, surtout s’il n’y est pour rien. En plus vous allez vouloir partager les motifs de votre hilarité (avec la bonté qui vous caractérise, je le sais) et vous allez insister pour lire des pages entières à votre voisin(e). Et ça va profondément les emmerder parce qu’ils seront en train de lire un livre de géopolitique de l’aménagement du territoire, par exemple (ou le dernier Musso, le principe est le même…).

Donc, vous allez rire parce que c’est TRÈS drôle. Et extrêmement bien traduit par Patrick Couton qui a reçu pour son remarquable travail le Grand Prix de l’Imaginaire en 1998.

C’est drôle parce qu’il y a des phrases incroyables comme celle là : « Les vampires sont capables de revenir de la mort, de la tombe ou du caveau, mais jamais d’un chat. »
C’est drôle parce qu’il y a des personnages incroyables dans ces romans.
Otto Schreck, vampire repenti ( membre du club des rubans noirs) fasciné par la lumière, devenu photographe et qui tombe en poussière dès qu’il utilise un flash.
Rincevent, sorcier raté dont le cerveau ne contient qu’un sort, le plus puissant, capable de détruire l’univers et sa proche banlieue et qui ne peut donc plus en connaître d’autre.
La Mort et son cheval Bigadin, le genre de type à se poser des questions existentielles (oui, chez Pratchett, La Mort est du genre masculin…).
Le Bagage, un terrifiant coffre magique qui se déplace sur un millier de petits pieds agiles, capable de dévorer tout ce qui se trouve devant lui mais qui s’ouvre sur des vêtements toujours impeccablement repassés.
Le Bibliothécaire, qui trouve la vie beaucoup plus simple depuis qu’un accident de magie l’a transformé en anthropoïde (ne jamais prononcer le mot sin** en sa présence), même s’il ressemble à un vieux sac en cuir déformé.
Monsieur Biaiseux, mort vivant et notaire de son état.
Planteur « J’me tranche la gorge », qui vend des petits pains fourrés dans les rues de la ville. Fourrés à quoi, ça dépend. Des fois ses petits pains se font la malle avant que vous puissiez y goûter…
Oh ! et puis zut, z’avez qu’à les lire vous même !

——–

PS : De nombreux sites existent concernant Pratchett et son univers. Vous pouvez y jeter un oeil, mais à mon avis, lisez d’abord au moins un livre. Quand vous l’aurez fait, vous pourrez aller jeter un oeil sur le travail des illustrateurs Josh Kirby, Paul Kidby et Marc Simonetti. Si je devais trouver une comparaison, Paul Kidby est à Pratchett ce qu’Alan Lee est à Tolkien : une évidence totale.
Quant à savoir dans quel ordre lire l’ensemble…. vous pouvez toujours vous appuyer sur cette liste là pour commencer (Elle date un peu et d’autres romans sont parus depuis, mais quand vous en serez là….). Dans la liste, certains romans sont considérés comme des « romans pour adolescents ». Je pense sincèrement que c’est une grave erreur. C’est peut être dans ceux là que la philosophie de Pratchett est la plus développée.

Pratchett n’a pas seulement créé le disque monde. Sa collaboration avec Neil Gaiman  nous a donné un fort bel enfant, De bons présages, paru en 1990 sous le titre original « Good Omens : The Nice and Accurate Prophecies of Agnes Nutter, Witch« , une excellente parodie du film La Malédiction (1976) et d’autres livres et films du même genre. Vous pouvez peut être aborder Pratchett par cet angle là…

Bonne lecture !

* Pour les Kelskelledit, c’est à dire les malheureux ceux qui n’ont pas vu le premier opus de la saga Conan avec Arnold Schwarzenegger, c’est THE grand méchant du film. Celui qui décapite la maman du jeune Conan. Un vrai méchant, super méchant.

Publicités

2 Commentaires

Classé dans Lectures

2 réponses à “Lectures – Terry Pratchett (I’m in Love)

  1. ericvottero

    Bonjour,
    Honte à moi oserais-je dire… Je ne connaissais pas mister Pratchett… Soit, me voici promu au rang de Kelskelledit… Mais je tenais à ce que tu saches que les deux premiers tomes des annales du Disque-Monde sont commandés…
    Plus que 31 pour parfaire ma connaissance…
    Si seulement je lisais plus vite 🙂
    Je te remercie de cet article.

  2. Bonjour, je me permets de vous contacter après avoir vu que vous aviez publié un article très intéressant concernant les oeuvres de M.Terry Pratchett. J’appartiens à une asso de jeu de rôles grandeur nature et nous allons organiser plusieurs animations inspirées du Disque-Monde, en particulier une « journée-soirée » le 19 mars au château de Saint Quentin Fallavier à côté de Lyon et un GN le 21 et 22 mai en Isère. J’aurais voulu savoir si vous accepteriez d’en parler autour de vous. Pour en savoir plus, vous pouvez jeter un oeil sur neverlandgn.e-monsite.com. Merci beaucoup et à bientôt, je l’espère !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s