Les bulletins se ramassent à la pelle…

Dans tous les établissements de France et de Navarre, à partir de la fin novembre, il se passe des choses étranges :
– les ordinateurs qui s’ennuient la plupart du temps au fond de la salle des profs sont soudain pris d’assaut.
– vous avez enfin l’occasion de rencontrer des collègues dont vous soupçonniez l’existence mais que vous n’aviez jamais croisés, en raison d’emplois du temps furieusement incompatibles.
– vous découvrez avec incrédulité devant un écran certains irréductibles dont vous savez pertinemment, pour avoir retrouvé leurs manuscrits abandonnés sur la photocopieuse, que la simple évocation d’un clavier leur donne de l’urticaire.
– si la conjonction des planètes est favorable, vous entendrez peut être même la célèbre maxime : « Toi qui est doué(e) en informatique, tu peux m’aider ? ».
C’est ça la magie de Noël en avance. D’habitude vous êtes « un cas », et ce jour là vous devenez un ange tutélaire…

À ces indices discrets mais indubitables, vous comprenez tout à coup que vous êtes entrés dans La-Grande-Saison-du-Remplissage-des-Bulletins.

Le Bulletin, kézaco ?

Bon, je vais pas vous prendre pour des truffes non plus, vous avez tous eu des bulletins trimestriels, même si vous êtes né(e)s l’année où le Président Deschanel tombait du train en pyjama. Mais comme je suis vachement pédagogue, (et que je pense aussi à vous mes chers Keskelledit), je vous propose de remonter à la source c’est à dire à la dernière circulaire définissant le bulletin trimestriel, paru le 28 juin 1999 sous le nom charmant de « Circulaire no 99-104 » (Ah vous aussi, rien qu’au titre, vous avez une furieuse envie de la lire ? Oui, oui, je sais, moi aussi ça m’a donné furieusement envie de la lire…), qui fut adressée en son temps aux recteurs d’académie, aux inspecteurs d’académie, aux directeurs des services départementaux de l’Éducation nationale et aux principaux de collège.
Pas aux profs.
C’est ça la hiérarchie.

Et qu’est ce qu’on trouve de beau dans la 99-104 ?
Comme je suis une pédagogue sympa, je vous en livre des extraits.

On peut lire par exemple que « Remplir un bulletin scolaire est une tâche exigeante et difficile pour les équipes enseignantes mais d’une importance capitale pour les élèves », ce qui signifie à peu près que remplir un bulletin c’est vachement plus compliqué qu’un ticket de PMU (au cas où tous les destinataires ne l’auraient pas remarqué) et qu’en plus ça fait partie des obligations de service des enseignants, des fois que les Principaux de collège ne s’en soient pas encore aperçu.

On peut également y lire (je ne recopie pas tout, sinon vous allez craquer…) :
« S’agissant des performances scolaires, les informations portées sur le bulletin doivent être suffisamment précises et complètes. (…) il convient de distinguer les notes obtenues à l’oral et à l’écrit et,(…) d’indiquer à combien de contrôles et de devoirs elles correspondent. L’évaluation de l’oral porte sur des compétences précises (…). Il y a lieu (…) de faire figurer (…) la note moyenne de la classe ainsi que les notes minimale et maximale attribuées aux élèves de la classe.

Attention, vous allez voir, la suite est étonnante (je vous rappelle qu’on est en 1999) :
« Il est utile également de prendre en compte, dans l’évaluation du travail et des activités des élèves, des compétences qui ne portent pas directement sur les performances scolaires : sens de l’initiative, autonomie, prise de responsabilité, travail fourni.
Argh ! Mais c’est des compétences transversales ça ! Au secours ! Le Socle avant le Socle !

Enfin (promis après j’arrête…) :
« Il convient que les appréciations portées soient suffisamment détaillées et nuancées ainsi que respectueuses de la personne de l’élève. Il est demandé de bannir tout vocabulaire trop vague (« peut mieux faire », « moyen »), réducteur (« faible », « insuffisant ») voire humiliant (« inexistant », « nul », « terne ») qui n’aide aucunement l’élève. Il faut dire à l’élève ce qu’il fait et ce qu’il doit faire et privilégier les appréciations de nature à l’encourager pour que le bulletin trimestriel remplisse réellement son rôle éducatif. »

L’angoisse du bulletin blanc

Donc voila. Vous êtes prof et vous allez devoir remplir les bulletins.
Je voudrais tout d’abord exprimer ici toutes mes condoléances à mes collègues d’arts plastiques et d’éducation musicale, qui à raison d’une heure par semaine devant chaque classe et pour un service de 18h de cours, vont devoir se coltiner entre 360 et 540 moyennes et appréciations à donner. S’ils sont très rapides, à raison d’une minute par élève, ça va leur prendre en moyenne 7 heures et demie. Pour un prof de français (4,5h hebdomadaire par classe), ça fait 4 classes, donc une moyenne de 100 bulletins, donc 1h40. Mais bon,  eux c’est pour les correction de copies que je leur tire mon chapeau.
L’égalité des enseignants disparait devant les bulletins trimestriels.

Autrefois, quand les bulletins étaient des bulletins papier (de grandes feuilles autocopiantes rangées dans des immenses classeurs de marque Kalamazoo…..) on pouvait si on était malin, s’éviter l’angoisse de la page blanche en faisant les choses au dernier moment, quand la plupart des collègues avaient déjà fait le taf’… Ça donnait de l’inspiration. J’ai connu des spécialistes. Allez ! Ne me dites pas que vous ne l’avez jamais fait !
« Qu’est ce que je vais bien pouvoir dire de Kévin ? Il est sympa, il bavarde pas, mais il ne fait rien…. Ah tiens, je vais faire un mélange de ce qu’en dit le collègue de maths et le collègue d’EPS, ça va le faire… »
« Zut, je dirais bien que Jennifer elle travaille bien avec moi, mais tout le monde dit le contraire… alors…. »

Mais aujourd’hui, les bulletins sont numériques. Et chacun le fait dans son coin, au fond de la salle des profs ou à la maison, le dimanche soir après la ballade, pendant que les châtaignes sont en train de griller dans la cheminée. Et là, vous êtes tout seul devant votre bulletin, le trombinoscope de vos classes sur les genoux.

Par quel bout prendre les choses ?

Si vous êtes un habitué de ces pages, vous savez que je ne vais pas vous donner de recettes parce que je n’en ai pas.
En plus, je suis un très mauvais exemple puisque je ne mets pas de notes à mes élèves. (Je sais, je suis une feignasse….) Et qu’en général (je dis bien « en général », parce que les conjonctions de planètes ne sont pas toujours favorables) mes bulletins je les remplis au fur et à mesure du trimestre. Je les relis juste avant la date fatidique, en modifiant quelques petits détails, mais en gros, je n’ai pas grand chose à changer.

Donc, selon ma bonne vieille méthode, je vais juste vous donner mon avis sur ce qu’il ne faut pas faire…..

  • ne pas remplir les bulletins juste après cette séance catastrophique pendant laquelle vous avez ramassé 15 carnets de correspondance et mis 412 heures de colle à Kévin.
  • ne pas remplir les bulletins juste après cette merveilleuse séquence pédagogique pendant laquelle le génial Manfred a démontré la conjecture de Poincaré (on peut rêver, non ? )
  • ne pas oublier que l’évaluation trimestrielle porte sur l’ensemble du trimestre, y compris ce premier exercice dans lequel vous avez demandé de conjuguer le verbe manger au présent de l’indicatif.
  • ne pas vous forcer à mettre des coefficients abracadabrantesque pour que vos notes ne soient pas trop élevées (voir « la constante macabre » dont j’ai déjà parlé). Assumez les bons résultats de vos élèves !
  • n’écoutez pas trop les discussions de salle des profs (« Tu sais pas ce que m’a fait Jessica ce matin ? « , « J’en peux plus de la 3e B ! » ) et autres lamentations qui risquent d’altérer l’impartialité de votre jugement personnel.
  • n’utilisez pas la banque d’appréciations toutes faites disponible dans le logiciel. Ca fait un peu… (comment dire ça sans vexer personne ?)….. vite fait mal fait ?
  • n’insistez pas sur les évidences : si Jennifer a 3/20 de moyenne en espagnol, on se doute bien que c’est pas terrible comme résultats, pas la peine d’ajouter « résultats insuffisants ». En plus ça prend de la place pour rien et vous n’avez que 140 caractères (ou à peu près), pour vous exprimer.
  • pensez à valoriser l’oral, le parent pauvre de notre Éducation Nationale.
  • n’oubliez pas que ce bulletin va être lu par les parents. Et que j’ai connu des parents qui accueillaient les bulletins à coup de ceinturon.
  • n’oubliez pas que ce bulletin va être conservé dans le dossier scolaire de l’élève….. et qu’il peut être important pour son orientation.
  • positivez ce qui peut l’être. Tout ce qui peut l’être (voir ma copine 99-104 cité plus haut).

Et puis dites vous aussi que, oui, c’est important un bulletin scolaire. Mais que vous pouvez aussi vous tromper dans l’appréciation d’un élève. Je reste persuadée qu’il est toujours préférable de pécher par optimisme au sujet d’un gamin que l’inverse.
Tiens, ça me rappelle ma prof principale de 3e qui avait prédit que je ne ferai jamais d’études longues parce que je n’avais aucune capacité pour ce genre de choses. Le pire c’est que j’avais failli la croire.

Bon courage pour vos bulletins !

Si vous voulez, la prochaine fois, je vous parlerai des conseils de classe…..

—————-

PS : Merci à l’auteure du blog Pédagotice pour sa relecture.

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8 Commentaires

Classé dans évaluation, pédagogie

8 réponses à “Les bulletins se ramassent à la pelle…

  1. illapa

    On est toujours plus sympas sur les bulletins ! Pas de problèmes. Je les fais très tard le soir chez moi depuis qu’on est sur internet. Chacun son truc… Bon courage!

  2. Tellement bien, ce billet ! Tout plein d’empathie pour les élèves, pour les collègues et même pour les circulaires du ministère (et là, chapeau !) –
    Tu nous gâtes !

  3. Une ancienne candidate à la présidence de la République est cachée dans la circulaire 99-104, sauras-tu la retrouver ?

    • Mila Saint Anne

      En même temps, si tu dis « candidatE », c’est pas très difficile de trouver celle qui a eu un jour des responsabilités au sein de l’Éduc Nat’ 🙂

  4. question de curiosité : comment tu fais pour réussir à ne pas mettre de notes dans le système hyper réglé de l’éducation nationale ?

    • Mila Saint Anne

      Comment je fais ? Je me sers du système 🙂
      Les enseignants ont l’obligation d’évaluer.. pas de noter.
      Donc, j’évalue comme me le demande la loi, mais je ne note pas, comme la loi me le permet.

      Après, il faut résister aux pressions et même avec mon grand âge, des fois, je me demande si le jeu en vaut la chandelle.
      Sauf que c’est toujours à ce moment là que Jessica m’apporte un truc en me disant : « Madame, j’ai fait ça, vous pouvez me l’évaluer ? »
      Et je me dis que ça vaut le peine d’encaisser quelques coups pour que cette gamine là me regarde avec ce regard de confiance là.

      • Merci de la réponse.
        Je serai curieuse d’en savoir plus sur le système exactement que tu utilises : une grille ? les élèves savent-ils avant précisément sur quoi tu vas les évaluer ? Comment t’en sors-tu sur les fameux bulletins ? etc etc.
        J’en profite pour dire qu’il y a longtemps que tu as posté… 😉

      • Mila Saint Anne

        Rire… oui, c’est vrai que ça fait longtemps. J’essaie de me mettre à jour côté boulot pour me libérer l’esprit. Mais c’est pas facile !
        J’utilise le système disponible dans mon bahut, le logiciel Pronotes et les compétences du Socle Commun.
        Bien sûr les élèves sont au courant des compétences que j’évalue. Une affiche dans ma salle fait la liste de ceux que je peux évaluer en cours d’année (par exemple l’autonomie, le respect des autres…), et c’est précisé lors de chaque évaluation. Je communique bien entendu ces évaluations aux familles, comme je le ferais si c’était des notes.

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