To note or not to note ?

Oui, je suis d’accord, c’est pas terrible comme titre… Mais bon, je suis encore en vacances et tous mes neurones sont pas encore rentrés…

Aujourd’hui, je vais m’attaquer à un sujet sensible, je le sais. Et je sais aussi que ce n’est pas en quelques lignes que je ferai bouger les choses. Ce que vous allez lire, de nombreux pédagogues et éducateurs l’ont dit avant moi (Célestin Freinet par exemple), bien plus fort et bien mieux. Et je sais d’avance que tout ce que j’ai à dire sur ce sujet ne tiendra pas dans un seul billet…. alors, un peu de patience, la suite viendra.

Si vous ne l’avez pas encore fait, vous pouvez répondre aux deux petits sondages du billet précédent….

Sans vouloir préjuger de ce que vous allez répondre (et tout en sachant que les personnes qui vont répondre à ce sondage ne sont pas forcément représentatives de la majorité des enseignants, et que ce sont plutôt des gens qui réfléchissent à leur travail…), voici une sélection de réponses déjà entendues quand j’abordais le sujet avec des collègues et que je leur demandais pourquoi ils mettaient une note à leurs élèves :
– parce que tout le monde le fait ;
– parce que les élèves réclament une notation ;
– parce que j’ai l’obligation de le faire ;
– parce que je l’ai toujours fait ;
– parce que je ne pourrais pas compléter les bulletins électroniques si je n’en mettais pas ;
– parce que les parents veulent que leurs enfants soient notés ;
– parce que mon administration n’accepterait pas que je n’en mette pas ;
– parce que je dois préparer mes élèves aux examens ;
– bein, je sais pas…. je n’y ai jamais réfléchi….

Encore une fois, cherchez l’erreur, l’argument pédagogique reste minoritaire…
Jamais personne ne m’a dit, « Parce que cela permet à mes élèves de progresser ».
Et pour cause.

Noter un élève n’a jamais eu pour but de l’aider à progresser

Ce n’est pas moi qui le dit (enfin, si, je le dis et j’en suis même profondément convaincue, mais je ne suis absolument pas la première à le dire) et d’éminents pédagogues, s’appuyant sur des recherches sérieuses l’ont démontré.

Je vais juste m’appuyer sur un très intéressant document publié par L’Inspection Générale en 2005 : Les acquis des élèves, pierre de touche de la valeur de l’école ? et en tirer deux extrait. (Cependant, je vous en conseille la lecture intégrale… il a été écrit au moment de la création du fameux « Socle Commun »)

Page 9 du .pdf

« En somme, ce système de notation* a une triple fonction :
Il vise à récompenser ou à punir les élèves pour le travail fourni et pour leur comportement scolaire (il est d’usage d’attribuer une note « de conduite » ou « de morale »).
Il classe et compare les élèves entre eux, afin de susciter l’émulation.
Il renseigne les autorités scolaires et les parents sur les mérites ou démérites de chaque élève et permet ainsi des sanctions publiques comme les prix, les tableaux d’honneur, les félicitations ou les blâmes, comme aussi le passage en classe supérieure (récompense) ou le redoublement (punition). »

* mis en place par les instructions de 1890 (Arrêté du 15 juillet 1890, Bulletin administratif de l’instruction publique, année 1890, supplément au n° 922). Mais finalement, la philosophie de la note n’a pas vraiment changé !

Page 57 du .pdf :

« Le système de la notation, qui perdure dans le second degré et qui se réintroduit parfois en « doublure » dans le premier degré, permet de revenir à des habitudes ancrées depuis de longues années et de répondre aux exigences des familles qui veulent être renseignées sur les performances finales de leurs enfants : oui ou non, l’élève satisfait-il aux exigences scolaires attendues ? L’univocité apparente de la réponse (oui ou non) et la multiplicité des contrôles donnent à la notion de moyenne un relief considérable. À double titre : d’une part la moyenne (de 10/20) constitue le seuil qu’il faut atteindre, ou qu’il suffit d’atteindre, pour satisfaire aux exigences requises ; d’autre part, il est justifié de n’atteindre ce seuil « qu’en moyenne », c’est à dire qu’au terme du cumul de plusieurs notes obtenues à des contrôles différents et d’un calcul de la note moyenne. Il résulte de cette religion de la  moyenne nombre d’effets pervers déjà aperçus, qui jouent le plus souvent contre l’égalité et l’équité. »

Si je résume donc, une note, ça sert à classer les élèves et répondre à UNE question simpliste : l’élève a-t-il atteint le niveau de savoirs, de savoir-faire et de compétences qu’on est en droit d’exiger d’un élève de la classe de 6è (par exemple). S’il a plus de xx de moyenne (parce que ça dépend des établissements, des enseignants, du niveau général de la classe, du niveau social supposé ou réel de l’élève, et même s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille…), la réponse est oui, sinon….. c’est non. Et celui qui a la meilleure moyenne est le meilleur élève de la classe. Vous savez ce que je pense de cette idée de « bon élève »….

Une note est un outil subjectif et simpliste d’évaluation

Interrogeons Kévin :

– Qu’est ce que tu penses de Madame X, ta professeure de français ?
– Madame X, elle met toujours des notes au dessus de la moyenne ! C’est trop facile d’avoir de bonnes notes avec elle
– Et Monsieur Y ?
– Lui c’est une peau de vache, personne n’a jamais la moyenne !

(Bon, en réalité, Kévin n’a pas exactement utilisé le vocable « peau de vache », mais un autre plus… fleuri…)

C’est vrai que lors des conseils de classe, les notes de Mme X, tout le monde sait qu’elles ne sont pas représentatives, car elle est considérée comme un peu laxiste, mais qu’avoir la moyenne avec M. Y, cela veut dire que l’élève a d’excellents résultats et qu’il mérite les félicitations.
Et puis il y a tous les autres profs, ceux qui sont comme tout le monde avec des notes entre, disons 5 et 18… Pas de 20 parce que 20 c’est l’excellence….

Il est donc normal d’avoir un échelonnement de notes : 1/3 de bons, 1/3 de mauvais, 1/3 de moyens. Regardez dans vos carnets de notes de l’année dernière…. et dites moi si je me trompe… ?

Je n’ai rien inventé. Ce phénomène s’appelle la constante macabre. Et il fonctionne, quelque soit la classe, quel que soient les enseignants.
Cela veut dire que la note que vous mettez à vos élèves est complètement subjective.

D’ailleurs, le test a été fait avec des copies de bac.
Le très sérieux Institut de Recherche sur l’Éducation de Dijon (CNRS) a publié en 2008, sous la plume de M. Bruno Suchaut, un document intitulé : La loterie des notes au bac – Un réexamen de l’arbitraire de la notation des élèves.

Des copies de SES ont été soumises à 34 correcteurs différents. Les résultats (page 5 du .pdf) sont éloquents….
– pour la copie n°1  les notes attribuées vont de 5 à 15 ;
– pour la copie n°2 les notes attribuées vont de 5 à 16 ;
– pour la copie n°3 les notes attribuées vont de 8 à 18.
Et si vous regardez les trois notes mises par chacun de ces correcteurs de l’académie de Dijon, ils ont quasiment tous mis une bonne, une moyenne et une mauvais note…

Vous avez toujours envie de mettre des notes ?

Pour finir, je reviens sur mon idée de « simpliste ».
Imaginez… Vous devez faire appel à un chirurgien pour, disons une opération de la cornée. Si on vous dit que ce chirurgien vaut 12/20…. vous prenez rendez vous ?

A suivre…..


Quelques liens pour commencer ?

– Pour en savoir plus sur la constante macabre :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Constante_macabre

– un site qui milite pour l’abandon de la notation scolaire :
http://www.panote.org/

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6 Commentaires

Classé dans évaluation, pédagogie

6 réponses à “To note or not to note ?

  1. Hello !

    J’ai l’impression que le véritable ennemi n’est pas tellement la note, qui n’est qu’un outil, mais le système d’évaluation, qui l’utilise.

    Prends par exemple l’évaluation par compétence. Tout d’abord, on parle bien d’évaluation, de donner une valeur, notion liée le plus souvent au chiffre. Ensuite, que l’on mette une pastille verte, bleue ou rouge sur chacune des compétences, cela revient à noter. Mettons qu’il y ait 100 (un nombre) compétences à acquérir et que l’élève ait une majorité (encore un nombre) de pastilles rouges, on en concluera qu’il n’a pas le niveau. Et suivant les compétences acquises, l’élève pourra accéder ou non à certaines écoles ou formation.

    Dans le cadre d’une évaluation, quelle que soit la forme qu’elle prendra (des couleurs rouge/vert/bleu, une lettre A/B/C/D/E, une appréciation passable/bien/très bien…), il y aura toujours une note, un classement. L’intéressant, au final, c’est la mise en œuvre et l’utilisation qui en sont faites.

    Et c’est en cela que les tentatives de déboulonnage de la note sont intéressantes. Pas parce qu’elles rejettent la note, simple bouc-émissaire, ni le système d’évaluation, repère comme un autre, mais parce qu’elles visent à améliorer la qualité de l’apprentissage. Et il y en a sacrément besoin quand je vois tout ce que j’enseigne à mes stagiaires et qu’ils auraient dû acquérir durant leur formation.

    Tu parlais de subjectivité ? Comment évalues-tu qu’un enfant a la compétence, pas la compétence ou pas complètement ? Là aussi c’est purement subjectif ! Dans des soutenances auxquelles j’assiste en tant que jury, on utilise déjà un système d’évaluation sous forme de questions pour savoir si le soutenant a acquis telle ou telle compétence. Le subjectif y garde une place de choix en fonction des correcteurs et de leur état d’esprit.

    « Si on vous dit que ce chirurgien vaut 12/20…. vous prenez rendez vous ? »

    C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui ! Bien sûr, les chirurgiens n’ont pas de note chiffrée. Mais tu feras inévitablement une évaluation d’un chirurgien d’après ce que tu as entendu dire de lui. Combien de personnes m’en ont dit du bien, combien de personnes m’en ont dit du mal, quelles sont les rumeurs qui courent sur lui etc. Cela revient à noter. Certes, le chiffre ne se voit pas, mais il est bel et bien là, caché derrière tout un montage intellectuel.

    Et, entre nous, j’aimerais bien que les chirurgiens soient notés en fonction de leurs opérations réussies ou ratées : c’est quand même ma vie que je leur remets !

    @+

  2. Ben moi je dis chapeau, tu résumes tellement bien ce que je pense depuis des années, et je suis lâche, je continue à en mettre des notes…

  3. Salut,

    On critique souvent les notes en les faisant remonter à une hypothétique école traditionnelle, comme si Jules Ferry avait entériné et pérennisé les modes d’évaluation des Jésuites. Cela n’est pas faux : classements, bonnets d’âne et remise des prix ont bien été le lot commun de plusieurs générations d’élèves en France.

    Mais il faut tout de même souligner que l’utilisation des notes a explosé à partir de 1969 et d’une circulaire du 6 janvier, instaurant le « contrôle continu », sous prétexte de donner moins d’importance à la note. C’est-à-dire que pour limiter son influence (forcément) néfaste, on l’a paradoxalement systématisé et étendu à des domaines jusque-là préservés de toute évaluation formalisée !

    C’est bien dans le mouvement de réforme des années 60, qui a charcuté les programmes de primaire (maths modernes, linguistique appliquée, histoire du long terme, etc.), l’année même de l’instauration des activités d’éveil en primaire, que les notes ont pris la proportion délirante qu’elles ont aujourd’hui.

  4. sam

    Dans le document de l’IREDU que vous citez, on peut voir que les commentaires des correcteurs ne concordent pas plus que les notes elles-mêmes. Plutôt que de dire que la note est subjective ( ce q je ne conteste pas), je pense qu’un correcteur, subjectif par nature, va tendre un peu + vers l’objectivité grâce à la note…

    Par ailleurs, les variations inter-correcteur dans la note d’une dissertation de SES au bac ne peut pas justifier une incapacité de la note à résumer de la qualité d’une copie. Pour certaines matières (scientifiques notamment), la marge d’erreur peut être minime, voire quasi-nulle. Tout dépend de la construction du controle, du barème,…
    Bref, dire que la note c’est pas bien parce qu’elle n’est pas parfaite ne me convient pas.

    « Si je résume donc, une note, ça sert à classer les élèves et répondre à UNE question simpliste : l’élève a-t-il atteint le niveau de savoirs, de savoir-faire et de compétences qu’on est en droit d’exiger d’un élève de la classe de 6è (par exemple).  » Cela me parait déja pas mal. Pour ce qui est du classement, du triage, de l’élitisme, etc…, le monde (i.e. le monde entier) de l’education est comme cela, on est pris dans telle ou telle fac sur ses notes de lycée, voire dans tel ou tel lycée sur ses notes de primaire/collège, et, en fin de course, sur tel ou tel stage/CDD sur, en partie, ses réussites à l’université. Quand les notes disparaissent ou ne sont pas fiables, les dits lycées/universités ont des tests d’entrée,notés.

    Pour moi, la note sert à me donner une idée de la part (chiffrée), de ce qui a été acquis/réussi. Ceci est complémentaire à un commentaire.

    remarque annexe, l’approche par compétence validée ou non, c’est trop flou, je n’y arrive pas sans passer par un pourcentage/note.

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