Heuristiquement vôtre

Je ne sais pas si vous avez ressenti la même chose que moi, mais en ce moment, je trouve que les « schémas heuristiques » sont à la mode dans les milieux pédagogiques.
(« Et puis les finlandais… », « PISA, gnagna…. »)
Enfin, un truc que des gens appellent des « schémas heuristiques ».
Je sens que je ne vais pas me faire que des amis avec ce billet, mais bon, à quoi ça sert de tenir un blog si on ne peut pas se défouler de temps en temps ?

Commençons par une définition de la chose…

L’heuristique, c’est l’art de trouver, de découvrir. C’est un mot d’origine grecque qui vient du verbe εὑρίσκω qui signifie « je trouve ».

Dans le domaine éducatif, faire de l’heuristique, c’est une méthode qui consiste à faire découvrir par l’élève ce qu’on veut lui enseigner. C’est pas moi qui le dit, c’est Piaget en 1973. « Il est indispensable (…) d’accorder la préférence à l’investigation heuristique des questions plutôt qu’à l’exposé doctrinal des théorèmes » .

Bon, pour être complètement rigoureuse, un petit rappel : un schéma c’est une représentation graphique réduite à l’essentiel et souvent symbolique, mais où toutes les informations se trouvent données de façon précise.

Les schémas heuristiques en classe

Donc, pour résumer, faire un schéma heuristique en classe c’est obtenir graphiquement, simplement mais de façon complète, le résultat de la recherche d’un élève. Et s’il y a des représentations symboliques personnelles à l’élève dans le schéma c’est encore mieux.

Et c’est tout. Tout le reste relève à mon avis de « je-ne-sais-pas-quoi-mais-autre-chose » (dans le meilleur des cas),  ou bien de la supercherie (au pire), mais le plus souvent d’une mauvaise interprétation du terme heuristique.
Par exemple, dire « J’utilise les schémas heuristiques avec mes élèves », la plupart du temps se résume au fait que vous donnez un document, fruit de vos recherches, à vos élèves. Et donc que VOUS avez fait de l’heuristique ; pas vos élèves. Ce que vous leur avez donné c’est pour eux, ni plus ni moins un schéma logique, une représentation spatiale de quelque chose que vous auriez très bien pu écrire de façon linéaire.
Autre exemple, dire, « J’ai donné un schéma heuristique à compléter à mes élèves », est un non-sens. Vous auriez très bien pu leur donner un « texte à trous ». Vous avez fait simplement un « texte à trou » graphique.
Je ne dis pas que ces deux démarches sont à proscrire, je dis simplement que cela n’a rien à voir avec l’heuristique.

Et que l’heuristique ne passe pas obligatoirement pas un schéma. Heureusement !

Pourquoi utiliser les schémas heuristiques en classe ?
En réalité, la vraie question est : P
ourquoi utiliser des schémas en classe ?

Vous allez trouver que je suis une obsédée du cerveau, mais c’est à cause du fonctionnement de celui de l’Homo Sapiens qu’ont peut trouver un intérêt pédagogique (mais pas seulement) à utiliser des représentations visuelles.

Il existe une théorie qui voudrait que l’hémisphère gauche de notre cerveau soit le siège de la communication verbale, de la logique et de l’analyse séquentielle, et notre hémisphère droit celui de nos facultés de traitement de l’image et de la communication non verbale, de l’intuition, de l’empirisme, de l’analogie. Bon évidement, c’est une théorie basique et simpliste et le cerveau est quand même plus complexe que ça. Il est doté d’une plasticité remarquable et sait même s’adapter quand certaines zones tombent en panne.

Par contre, il est très clair que nous avons tous, personnellement, développé des compétences qui font que notre intelligence est plus sensible à certaines choses et moins à d’autre. Ce qui ne veut pas dire que nous ne pouvons pas faire ces autres choses, mais que nous choisissons inconsciemment de développer celles pour lesquelles nous avons le plus de facilités. (Là il faudrait que je vous parle un peu de la théorie des intelligences multiples, mais comme c’est quelque chose qui me tient à coeur, je le développerai dans un autre billet.)

L’École, depuis qu’elle existe (et ça fait un paquet de lurettes…), favorise pour la transmission des savoirs les compétences verbales, l’apprentissage logique, le savoir linéaire. Et cela convient à la plupart des gens. Les autres ? Pour une grande majorité, ils s’adaptent comme ils peuvent et développent leur cerveau et leur intelligence en conséquence. Une minorité ne parvient pas à s’adapter et reste devant tous ces savoirs comme une poule devant un couteau. Par contre, si on leur présente la même chose d’une façon qui leur convienne d’avantage (non linéaire, non verbale….) tout d’un coup, ils sentent comme un grand bol d’air et ce qui leur paraissait abscons devient compréhensible. Les élèves soufrant de certaines formes de dyslexie par exemple, vont tout à coup se sentir bien mieux.

Il est donc du devoir du pédagogue de présenter et de permettre à ses élèves de présenter les choses à la fois de façon verbale ET non verbale, de façon linéaire ET non linéaire, en utilisant les compétences logiques ET le raisonnement empirique. Pour que certains élèves utilisent ce qui leur convient le mieux. Les laisser faire leur choix. Librement.

Oui, mais le pédagogue, il a aussi ses préférences. Et c’est là que ça coince. Un schéma comme trace écrite d’un cours ? Avec des petits dessins ? Allons ! Voyons ! ce n’est pas sérieux ! Un cours c’est en trois parties, avec trois sous parties et des belles phrases bien tournées. Pas avec des petits mickeys !
Et bien non, un cours, ça peut être aussi noté comme ça :

Cahier d’histoire d’un élève de 6e.
La question centrale était :
« Qu’est ce que les hébreux nous ont laissé ? »
Le travail a été individuel, puis collectif.
Par contre les icônes illustrant les mots sont personnelles à chaque élève.

Mais le pédagogue, il faut qu’il se force un peu. Ou alors qu’il accepte l’idée qu’il va de façon délibérée, refuser d’aider certains de ses élèves. Rien que l’idée devrait normalement empêcher le pédagogue de dormir. Alors, soucieux de s’assurer le sommeil du juste, il pourra judicieusement se tourner vers un collègue pour qui c’est plus facile (sinon naturel) et travailler à deux. (Et commander à son service de gestion des feuilles A3 et des crayons de couleur…)

Oui, mais que vont dire les parents ?
Les parents, si vous leur expliquez, ils ne sont pas idiots, ils comprendront votre démarche. Voire même pour certains, ils comprendront vos cours un peu plus facilement.

_______

Si vous cherchez « heuristique » + « classe » dans votre moteur de recherche préféré, vous trouverez tout un tas de belles et bonnes choses, que je vous laisse découvrir.
J’ai toutefois une certaine réticence face à un usage quasi systématique de l’informatique pour faire ce type de schémas, qui ne se justifie pas à mon avis.

Juste deux liens et un livre :

_______

PS : Les définitions viennent de l’excellent portail Lexilogos.

Advertisements

19 Commentaires

Classé dans heuristique, pédagogie

19 réponses à “Heuristiquement vôtre

  1. pourquoi ne pas se faire des amis avec ce billet? ça fait une semaine que j’ai découvert votre blog grâce à Stéphanie et Facebook et une fois encore je trouve très juste ce que vous dites. Merci!

  2. profcdj

    Les logiciels de mindmapping sont à mon avis excellent pour faire de la systémique en géographie, donc des schémas fléchés avec des interactions (et de ce point de vue le logiciel VUE est vraiment bien car il permet de légender les flèches). Mais, je suis d’accord avec toi, pour faire de l’heuristique, ils sont bien trop formatés et « rapides », alors qu’il faut laisser le temps à l’élève de la formulation des idées, du choix de la disposition des idées, de l’illustration, etc. L’idée de « remettre au propre » avec un logiciel est à mon avis une perte de temps, et n’apporte rien. La mise en commun au niveau de la classe avec logiciel et TBI peut se concevoir, mais pour l’instant mon expérience a été très gourmande en temps, pour un résultat que les élèves ne se sont pas appropriés.

    • milasaintanne

      Je ne jette pas le bébé avec l’eau du bain. Les logiciels, oui, quand c’est plus efficace en fonction du but recherché.
      Et quel bonheur de voir les beaux schémas colorés des élèves.
      Une anecdote : sur le schéma que j’ai mis en exemple, un élève avait coloré la branche de façon bicolore, marron et vert. Je lui en ai demandé la raison.  » Bein au début les hébreux, ils sont nomades, dans le désert, c’est pour ça que j’ai mis du marron. Et puis après ils ont leur terre, ou ils font de l’agriculture et de l’élevage. Alors, j’ai mis du vert. »
      Sourire épanoui de la prof devant ce petit miracle.
      Surtout ! penser à demander aux élèves d’expliciter leurs choix (formes, couleurs etc…). C’est très instructif !
      Aucun logiciel n’aurait parmi de faire émerger cette idée !

  3. Adeli

    réflexions et liens intéressants : il est bon de rappeler des « fondamentaux » de l’apprentissage !
    J’ai pour ma part trouvé un usage très pratique des « Mindmapping » dans la prise de notes, lors d’un exposé et au cours d’une réunion. On est un peu éloigné de l’heuristique au sens propre, mais plus proche de la reformulation, de l’appropriation (ce que permet la prise de notes « à la main ») avec une idée de planification et d’organisation directe qui me semble très pertinente. Je ne l’ai pas essayé avec des élèves…

    • milasaintanne

      Merci de votre commentaire.
      Les schémas pour la prise de note, un bel outil à mettre également dans les mains de nos élèves. Mais attention, si l’orateur est incohérent, ça se VOIT réellement, le schéma ne ressemble à rien ! Ce n’est pas toujours la faute du preneur de notes…
      Pour l’utiliser très régulièrement, le premier effet c’est que je suis vite repérée dans un amphi comme « la fille qui prend ses notes bizarrement » 😀

  4. Utilisateur des outils dits de « mind mapping » depuis longtemps (13 ans et plus), je tiens à vous signaler que vous ne perdez pas un ami, bien au contraire !!!
    La mode récente de ces outils est le signal que certains « commerçants de la nouveauté » ont trouvé là un nouvel objet pour vendre de la prestation… à des gens émerveillés pas les schémas.
    Il faut revenir à l’histoire : allez voir, par exemple les travaux anciens d’Antoine de la Garanderie, les travaux sur les réseaux et autres sur les schématisations et vous verrez que la mode actuelle (comme beaucoup d’autres) n’est qu’un « objet » relooké à l’air du temps

    • milasaintanne

      Effet de mode… oui, évidement, comme tout ce qui touche aux TICE,étant donné les enjeux financiers. J’en reparlerai à propos de la folie des TBI…
      La Garanderie, bien sûr aussi, j’y viendrai. Vous vous doutez bien que la pédagogie des gestes mentaux est aussi un sujet qui m’intéresse et sur lequel j’aurai peut être quelques petites choses à dire.

  5. duchesne

    enfin des pistes de reflexion pour tous ceux qui ont choisi de travailler dans l’humain et d’apporter un peu de vérité et d’amour ,des articles plein de bon sens qui devraient être affichés dans toutes les salles de professeurs ou malheureusement trop de gens oublient pourquoi ils sont ici. Merci à la rédactrice de ces divagations( dans le bon sens du terme) pédagogiques

  6. Bldine

    Un commentaire pour l’ensemble du blog : excellent !! Je suis très contente d’avoir trouvé ce blog (via Twitter) et ai lu tous les billets d’un coup… j’espère qu’il y en aura beaucoup d’autres dans la même veine…

    • Mila Saint Anne

      Merci ! Je vais essayer.
      Mais il y a tellement de choses à dire….que j’ai du mal à savoir par quoi commencer.

  7. David

    Merci pour ce billet très instructif sur « l’heuristique ».
    Et bravo pour ce blog.

  8. Le_Gugu

    Pour ma part, je suis en train de chercher une méthode de prise de notes pour mes élèves en insérant une dose de linéarité dans les cartes… ou une dose d’heuristique dans les cours linéaires.

    En effet, si j’apprécie les prises de notes sous forme de carte, à la main (c’est moi le mec qui se la joue avec la boite de crayons et les feuilles A3) ça ne fonctionne pas très bien pour les synthèses, qui doivent être plus organisées…

    J’ai repris l’idée du format paysage, des liens et des dessins, mais je partage la feuille pour avoir une colonne avec une ligne directrice et la possibilité d’organiser, de mettre en place du texte…

    Et je recherche des idées pour améliorer le truc !

    • Mila Saint Anne

      Si je peux juste me permettre une remarque : laisse tes élèves choisir. Je pense que ce n’est pas à toi de leur donner leur méthode, mais à eu de la trouver… et donc de la chercher. Propose leur plutôt une méthode pour cette recherche, si tu veux.

  9. Laurent Fillion

    Je viens de découvrir votre blog et me suis vite aperçu qu’on partage beaucoup de centre d’intérêts.
    Article interessant et pertinent sur ces cartes heuristiques. C’est vrai qu’il faut se méfier de l’effet de mode. Pour avoir utlisé cette démarche l’année dernière à la fois dans le cadre de mes cours et dans le cadre d’aides à des élèves en difficulté, je nuancerai certains de vos propos :
    – l’utilisation de l’informatique peut aider certains élèves dans la construction de leur schéma car leur mode d’utilsation les amène à regrouper / classer / faire des liens et surtout remanier
    – le fait de leur proposer des cartes toutes faites ou à compléter dans un premier temps peut les aider à prendre consciences de la démarche avant de se lancer ( à condition d’expliciter avec eux les exemples proposés dans ce but)
    – il me semble que l’intérêt des cartes heuristiques est qu’elles « parlent » à la fois de manière linéaire et verbale et de manière non linéaire et non verbale.

    • Mila Saint Anne

      Merci de votre commentaire constructif.

      Comme je l’ai dit en réponse à un commentaire, l’informatique, oui, sans aucun états d’âme, si ça permet de faire « mieux »…

      Pour initier mes élèves, je ne leur donne pas de carte toute faite, je leur en fait faire une :
      – placer tous les mots (et dates, je suis prof d’histoire géo…) importants d’une leçon au hasard sur une feuille A3 (de mémoire, puis en discutant éventuellement avec le voisin, voire en utilisant manuel et cahier en dernier recours, mais le risque c’est que la liste soit exhaustive…)
      – encercler avec de la couleurs les mots selon une thématique qui leur semble commune (ne pas la leur proposer, ils la trouveront tout seuls).
      – reprendre le tout sous la forme d’un « arbre » (ce que certains font d’ailleurs spontanément en notant les mots)
      – comparer les arbres de chacun.
      – en discuter

      Ça fonctionne dès la 6è.. (et sans doute avant) et cela permet de voir ceux qui seront à l’aise avec la méthode et ceux qui y seront réfractaires…

  10. Lorraine

    Intéressant…Je donne des formations en mathématiques par la résolution de problèmes…laissons découvrir l’élève par l’échange mathématique…Il est très intéressant de voir comment ils peuvent apprendre. Je suis comme Coluche a dit dans l’un des ses sketchs: Je suis ni pour ni contre mais bien au contraire…

  11. Moerman

    je trouve cela excellent avec un petit bémol car je vois dans les classes de mes enfants des interros sur ces shémas. c’est la 1ère dérive. La 2de c’est que les élèves avec ces schémas qu’ils mémorisent pour beaucoup assez facilement, ne sont plus capables d’écrire le paragraphe décrivant ledit schéma.

    • Mila Saint Anne

      Il est évident que ce type de démarche est un des outils pédagogiques qu’il est bon de garder sous la main, comme de nombreux autres. Et comme pour tout, l’abus en est néfaste.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s