Je suis ce que je suis

Il y a les bons et les mauvais élèves. D’ailleurs, quand on leur demande leur avis, aux élèves, ils le disent eux même. « Je suis un bon/mauvais élève ». Qu’un enfant fasse une faute de sémantique, il n’y a pas de quoi peler un chat, mais ce qui est plus inquiétant, c’est quand des adultes font la même, en toute bonne fois qui plus est.

Dans le pays ou je vis, et depuis plus de deux siècles, le droit, la loi, la Constitution et le bon sens proclament que l’on ne peut pas être jugé sur ce que l’on est mais sur ce que l’on fait. (Je me dépêche d’écrire ce billet au risque que cela ne change dans un futur proche). Et pourtant, il est d’usage de s’exclamer, du fond des canapés de la salle des profs (ou des chaises, des tabourets voire devant la machine à café, c’est selon) :  « Ah, ce Kévin ! Lui, c’est vraiment un bon élève. »

Nous avons donc ce brave Kévin, enfant devenu élève (grâce à la magie contenue dans la porte d’entrée de son école, je vous le rappelle) soudain tout auréolé d’une grâce intrinsèque : il EST bon. Point. Les choses sont ou ne sont pas. Lui il est. Un sacré veinard ce Kévin.
Enfin, pas si veinard que ça quand on y pense bien. Parce que si cette « bonitude » est intrinsèque, il n’y est pour rien et ne peut rien faire ni pour la conserver, ni pour la perdre. (Tenez par exemple, moi qui suis intrinsèquement pas très grande, j’ai beau faire, je ne peut pas avoir les jambes d’Adriana Karembeu et les 1.85 m qui vont avec et je conserve mon 1.65  m sans aucun effort.) Et voila que notre bon Kévin, qui n’en peut mais, risque d’un jour de devenir un cancre achevé à force de ne rien changer à ce qu’il est. Rappelez vous de Jennifer, une si bonne élève en 6e qui a fini par redoubler sa troisième. Personne n’a compris pourquoi.

Inversement, Manfred, tout le monde s’accorde pour dire qu’il est mauvais élève. Donc, il l’est. De toute façon, même s’il n’en était pas convaincu au départ, à force de se l’entendre dire (ou d’en recevoir plusieurs fois par jour les preuves), il l’est. Si les adultes qui l’entourent, ses professeurs par exemple, le disent à ses parents qui en acceptent le constat, ce n’est pas Manfred qui va les contredire du haut de ses onze ans. Quelque chose lui dit que les adultes en savent un peu plus long que lui sur deux deux ou trois trucs. S’ils disent qu’il est nul, il l’est. Point. Et il le restera quoi qu’il fasse de toute façon puisque c’est une de ses qualités intrinsèques et reconnues par tous. Un part de son identité. Alors, il ne va pas se fatiguer à faire des efforts. Par contre, il pourrait peut être essayer de se distinguer en étant le plus mauvais. Ce serait déjà ça, non ?

Donc, en guise de première conclusion, je pense que dire d’un élève (et à plus forte raison dire À un élève) qu’il est bon ou qu’il est mauvais, c’est lui accrocher un sacré boulet au pied !

Bon, imaginons que je vous aie convaincu(e), vous avez décidé de ne plus jamais juger un élève sur ce qu’il est. Dorénavant, vous ne les jugerez que sur leurs actes. Enfin, vous allez essayer. C’est un bon début.
Seulement voila, le jour de la rentrée, quand vous rencontrez vos élèves pour la première fois, ils ne sortent pas de l’usine à enfants, tout neufs dans leur cellophane. Ils ont un passé. Un passif. Leurs enseignants, leurs parents, leurs grands parents, leurs condisciples, etc… les ont déjà associé à une catégorie : les bons élèves, les élèves moyens, les mauvais élèves. Catégories qu’ils ont intégré comme étant une part de leur identité.
Et quelle que soit votre bonne volonté de ne pas adhérer à cette taxonomie destructrice, votre principal ennemi dans cette démarche, c’est Kévin, c’est Jennifer et c’est Manfred. Ce sont eux qu’il va falloir extirper des cases dans lesquels ils sont confortablement installés. Vous allez les déranger dans l’image d’eux même qu’ils se sont construite cahin-caha. Vous allez  devoir remettre en cause ce qu’ils croient être, et les convaincre que la vérité est ailleurs.

C’est une démarche extrêmement violente que vous allez entreprendre. C’est pour cela qu’il va falloir agir avec toute la douceur et la bienveillance dont vous disposez. (Cherchez bien, il en reste toujours un peu quelque part, même après huit heures de cours,  à 17h20  juste avant la sonnerie…)

Et malgré tous vos efforts, on ne peut même pas être sûr que vous gagnerez.

Mais ça vaut sacrément la peine d’essayer.

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4 Commentaires

Classé dans Élèves

4 réponses à “Je suis ce que je suis

  1. Bien d’accord sur l’étiquetage, mais être bon ou mauvais, ça n’est pas qu’une étiquette, c’est aussi le résultat d’une évaluation quasi systématiquement sommative. Et c’est bien ça le drame dans un processus d’apprentissage, c’est qu’on valide (ou qu’on invalide) au lieu de former…
    L’élève est responsable du résultat de son évaluation, le prof l’est de sa mise en place souvent inappropriée…

    Mais bon, la réflexion est intéressante, et mérite d’être réactivée à l’approche de la rentrée ! 🙂

  2. Namaste

    Je partage entièrement votre constat.
    Pour éviter cet écueil, je dis d’un élève  » Kevin a de bons résultats scolaires  » ou  » Kévin a de mauvais résultats scolaires « .

    Je n’ai jamais pu aborder sérieusement avec un-e professeur-e cette réflexion sur  » le bon élève « et  » le mauvais élève « .
    A mes rares tentatives, j’ai eu comme réponses un silence respectueux ( il / elle n’y avait pas vraiment songé ) ou le trop bien connu  » Ah, ça c’est encore un truc de CPE « . Dans ce dernier cas, je m’abstiens de répondre et continue mon chemin.
    Je n’ai pas de temps à perdre, mes journées sont chargées.
    Bonne rentrée.

    • Mila Saint Anne

      Merci de ce commentaire, qui m’encourage à continuer sur le terrain des questions que tout le monde se pose mais auquel peu de gens se donnent le temps d’y réfléchir. Si vous en avez d’autres du même genre, et des idées de sujets à débattre, n’hésitez pas.
      Bon courage pour la rentrée.

  3. Cet article me rappelle une petite histoire (claire raconte sa vie)
    Il y a deux ans, j’étais assistante linguistique dans le primaire en UK, j’enseignais donc le français dans une culture différente et j’étais débutante.
    On m’a fait la remarque que je ne félicitais pas assez les élèves ; j’ai donc réfléchi au sujet et en effet, je pouvais faire un effort sur ce point…
    Mais j’ai du faire une petite remarque « je ne dirai pas la phrase que vous dites tous ‘good boy/girl’, je ne juge pas l’individu, je juge ce qu’il fait à un instant etc etc » (la même explication que dans ton article).
    Mes collègues m’ont regardé un peu bizarre… « it’s just an expression » et j’ai voulu parler du « je vais de tuer » de mes élèves quand j’étais assistante pédagogique l’année d’avant… Il ne faut jamais sousestimé le pouvoir des mots…
    Ce jour-là, les deux partie de la conversation se sont posés des questions et j’ose espérer que j’ai plus félicité et qu’ils ont moins jugé l’être !

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