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Chaque élève a un cerveau !

Pour en revenir au 3e Invariant Pédagogique de Célestin Freinet :

Le comportement scolaire d’un enfant est fonction de son état physiologique, organique et constitutionnel.

Je voudrais évoquer ici ce que les neurosciences nous apprennent du fonctionnement du cerveau humain et de certains points qui peuvent être utiles à un enseignant.

Pour résumer, le cerveau serait constitué de trois parties, apparues progressivement lors de l’évolution de l’espèce humaine.

  • Le cerveau reptilien, notre cerveau primitif, celui que nous partageons avec la plupart des autres membres du règne animal et qui gère le fonctionnement de notre corps. C’est lui qui vous dit si vous avez faim, chaud, ou froid, celui qui fait accélérer votre cœur quand vous courez afin que votre sang circule mieux. Bref, celui qui s’occupe de la survie de base. Essentiel.
  • Le cerveau limbique, plus évolué, est celui que nous partageons avec les mammifères. C’est lui qui gère nos réactions instinctives. Fuir un prédateur, sursauter quand il y a un bruit inattendu. Il a aussi un rôle fondamental dans la gestion de nos émotions :  » J’aime / J’aime pas / J’ai peur / etc… », c’est lui. C’est aussi lui qui s’occupe de notre mémoire. (« La dernière fois que je me suis mis la main dans ce truc jaune et rouge qui bouge, je me suis brûlé(e)… donc je vais éviter de recommencer »).
  • Le cortex, le top du top en matière d’évolution cérébrale, notre particularité de race humaine depuis les premiers australopithèques. C’est lui qui nous permet de parler, de réfléchir, d’anticiper, de construire un raisonnement logique.

Fruit de plusieurs millions d’années d’évolution, nous autres humains, quel que soient notre âge, notre sexe, notre origine, devons composer avec le fonctionnement simultané de ces trois entités cérébrales. Et c’est pas toujours de la tarte. Surtout quand l’être humain en question est de la variété puer scholae.

Imaginez que vous ayez décidé ce matin (enfin, vous n’avez pas vraiment décidé, c’est le programme qui veut ça) d’apprendre à vos élèves le théorème de Pythagore. C’est simple comme bonjour : « Dans un triangle rectangle, le carré de la longueur de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des longueurs des deux autres côtés. » Bon, vous faites le dessin au tableau,  vous expliquez, vous répétez, vous faites copier la définition, vous faites faire des exercices, vous en donnez à faire pour le lendemain et le théorème à apprendre par cœur avec interro orale à la clé. La routine.

Pendant ce temps là que c’est-il passé dans la tête de Kévin ?

Rien du tout. Parce que Kévin il a, avant tout, une épouvantable envie de faire pipi. C’est son cerveau reptilien qui le lui dit. Et on écoute toujours son cerveau reptilien, sinon on est mort. Pour arranger le tout, comme Kévin est un mammifère évolué, son cerveau limbique lui a rappelé que le dernière fois qu’un élève avait demandé à aller aux toilettes (pendant le truc sur les droites parallèles), il s’était méchamment fait remettre à sa place (enfin, pas forcément méchamment, mais quand même), et que de toute façon il avait pas pu aller aux toilettes. Alors, le cerveau limbique de Kévin lui dit que ce ne serait vraiment pas une bonne idée de demander la même chose. Et pendant que le cerveau reptilien insiste (c’est vraiment une TRÈS grosse envie) et que le cerveau limbique tente de retenir le tout (c’est trop la honte de faire pipi dans sa culotte), le cortex est inexploitable. C’est comme si il n’était pas là. Kévin se retrouve comme un pré-hominidé, à se tortiller sur sa chaise. Vous vous imaginez essayer d’expliquer le théorème de Pythagore à Lucy ?
Pour couronner le tout, quand la cloche va sonner, le cerveau reptilien va gagner et Kévin sortira de classe pour se ruer aux toilettes, sans noter ses devoirs.

Pendant ce temps là, que s’est il passé dans la tête de Jennifer ?

Rien du tout non plus. Mais pas pour les mêmes raisons. Les parents de Jennifer se sont disputé hier et elle pense que c’est un peu à cause d’elle. C’est peut être même pas vrai, mais elle, elle le croit. Et il s’agissait peut être juste d’une remarque un peu acerbe à propos de qui devait sortir les poubelles, mais bon, là n’est pas le problème, pour Jennifer c’est important. Son cerveau reptilien va bien (elle est plutôt du genre à prendre ses précautions avant d’aller en cours), mais c’est son cerveau limbique qui coince. Qui la submerge d’émotions. Et pour un peu que le triangle rectangle que vous avez dessiné lui rappelle la peinture abstraite qui est au dessus du lit de ses parents (mais c’est pas une obligation, le cerveau limbique peut très bien travailler tout seul), elle va passer toute l’heure à penser à la dispute d’hier soir. Comme elle est plutôt bonne élève, elle va avoir l’air d’écouter, elle va peut être même avoir l’air de faire les exercices, copier sa leçon et ses devoirs. Mais il n’en restera rien, parce que son cerveau limbique va bloquer tout accès à son cortex. C’est vrai quoi, mettez vous à sa place, un éventuel divorce de ses parents, c’est quand même vachement plus important pour sa survie que le théo-truc de pytha-machin. Et ça marche tout aussi bien si on remplace la dispute parentale par une fâcherie avec sa meilleure amie du moment ou la menace d’une heure de colle si on la reprend à glousser encore une fois pendant le cours de français.

Bein oui, mais vous, vous avez le théorème de Pythagore à inculquer à vos élèves et c’est vachement important aussi. C’est vrai. Et il n’y a que le cortex de vos élèves qui puisse se l’approprier. Pour le coup, le reptilien et le limbique valent pas tripette pour comprendre que l’hypothénuse c’est hyper important. Alors comment faire pour que le cortex de Kévin et celui de Jessica soient aptes à profiter des découvertes des mathématiciens hellénistiques ?

Pour Jessica, c’est pas facile.
Faut avoir l’oeil. Il faut bien la connaitre, comme il faut bien connaitre tous ses élèves. Leur poser des questions sur leur vie, sur ce qui les rend joyeux ou tristes. Les écouter. Les regarder. Et leur laisser la possibilité d’être de temps en temps dominés par leurs émotions. Leur permettre de rattraper ce qu’ils auront loupé ce matin là.

Pour Kévin, vous avez la solution : le laisser aller aux toilettes.
Vous me direz, pour un Kévin, y’aura trois Manfred qui ne sortiront que pour faire les marioles.
Oui. Peut être.
Mais il y aura Kévin.
Et puis ce serait peut être bien de savoir pourquoi les Manfred ont envie de faire les marioles.
Et si ça venait de leur cerveau limbique ? Si le plaisir de faire les marioles était supérieur à celui de découvrir la magie des mathématiques ?
Est ce que c’est simplement la faute des Manfred ?

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