J’aime le bruit pédagogique…

Si quelqu’un était passé devant ma salle de classe ce matin, il aurait sûrement regardé la scène d’un regard affligé.
Peut être même qu’avec un peu de chance, cette personne m’aurait offert un café à la récréation en m’accueillant d’un grave « 
Comment tu te sens ? », susurré sur le ton qu’on emploie pour s’adresser aux veuves de guerre. [Désolée pour la comparaison, mais je viens à peine de signer le traité de Versailles avec les 3e et j'ai encore quelques renvois].

Bon, c’est vrai, si cette personne était passé dans le couloir au moment pile où j’étais accroupie à coté de la table de Manfred pendant que Jessica était debout entre deux rangées de tables et que Kévin était carrément en train de fouiller sur mon bureau….
Pas besoin de vous préciser que tout cela ne se faisait pas dans le silence le plus parfait. Vous savez, ce silence , celui des classes mythiques des années 50, quand tout allait mieux, quand les enseignants étaient respectés et les élèves un peu « potaches », mais gentils et obéissants. Pas comme maintenant quoi. Avec ces profs laxistes.

Sauf que si on m’avait posé la question*, j’aurais répondu « Super ! Les 3e ont bossé comme des dingues, en autonomie, pendant tout l’heure, et moi je me suis éclatée ! Un vrai bonheur. » Et je pense que j’aurais lu dans les yeux de mon interlocuteur toute l’inquiétude que l’on réserve aux grands malades incurables.

La classe c’est la vie !

En fait, c’est surtout parce qu’il faut apprendre à lire ce que l’on voit dans une classe.

Kévin fouille sur le bureau du professeur ? C’est un manque de respect. Un crime de lèse majesté.
Ou un élève qui va chercher une fiche de travail vu qu’il a fini la précédente et qu’il veut continuer à travailler.

Jessica est debout entre deux rangées de tables ? Qu’est ce qu’elle fait debout ? Et elle parle en plus ! Faut la « f……** dehors » celle là !
Ou bien une élève qui explique à une autre élève qu’elle trouvera la réponse à sa question dans le texte du document 2 et que cet aprèm’ sa mère est d’accord pour qu’elle aillent en ville toutes les deux. Je vous accorde que la deuxième partie de l’explication n’était pas nécessaire mais elle n’a pas entravé la bonne marche du cours. Voire, une fois l’info transmise, on était tranquille.

La prof accroupie à coté de la table d’un élève ? Et pendant ce temps là, les autres ? Il font quoi ? Des âneries ! C’est de la pure démagogie.
On pourrait aussi y voir un enseignant qui profite d’une classe qui travaille en autonomie pour aller aider Manfred qui reste coincé sur une question et qui recevra finalement comme un cadeau le B annoté dans la marge de son cahier.

Là ou certains pourraient voir un groupe d’élèves livrés à eux même sous la férule (bien peu férulesque d’ailleurs, du coup) d’un enseignant laxiste, moi je vois une groupe d’adolescents qui consentent à s’intéresser pendant 50 minutes aux conséquences de la collectivisation des terres dans l’URSS des années 30, tout en restant eux-même : drôles, volubiles, mobiles. Vivants !

Mais je suis une enseignante laxiste.

La notion de bruit pédagogique

Forcément tout cela ne peut pas se faire dans le silence complet. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, je ne souhaite pas non plus que la salle de classe devienne un hall de gare. Mais puisque le travail peut être un travail de groupe, je ne me fâche que quand on dépasse les 70 db.

Ce n’est pas à vous, cher(e) lecteur/trice, que je vais apprendre ça : quand on ne sait pas, il faut demander.

90% des questions que se posent les élèves à propos du travail à faire en classe peut être résolu très efficacement par un de leurs condisciples. Il faut bien qu’ils puissent en faire la demande et obtenir la réponse. Alors, faute d’enseigner la langue des signes en LV1, je ne vois pas comment faire autrement que de les laisser parler entre eux.
Et moi je suis là pour les 10 % restants. Et quand je parle avec un élève, je fais également du bruit. Mais tout ça, c’est du bruit pédagogique. Et le bruit pédagogique est une bien belle chose.

Le silence, des fois c’est bien aussi.

Hier pourtant, il y avait le silence total dans la classe.
Ils étaient en train de travailler pour une évaluation, chacun pour soi pour que je puisse juger des difficultés individuelles. C’était un beau silence, concentré, calme, déterminé. De les voir là, tous en train de donner le meilleur d’eux même ça m’a émue. Et encore plus quand j’ai compté le nombre de fois ou j’ai indiqué sur leur copie « Excellent », hier après midi quand j’ai lu leur travail.

Un vrai régal.

Par contre ce matin, avec une autre classe, j’ai également obtenu le silence. Mais parce que j’étais en train de les engueuler. Et que leur réaction face à l’engueulade, a été la même que celle du lapin devant les phares de la voiture sur cette nationale, la nuit. Dans l’espoir que le silence et l’immobilité va faire disparaître ce truc bruyant. Dans le cas du lapin, ça marche assez bien (d’une façon un peu radicale qu’il est de bon ton de ne pas employer avec des enfants).

Pour les élèves aussi, ça marche. Ils ont raison de réagit aussi violemment qu’une bourriche d’huitres. On ne s’énerve pas longtemps devant une bourriche d’huitre. Au bout d’un moment, face au silence et à l’inertie, vous brisez là et vous reprenez le fil du cours. Et les huitres sont toujours bien closes.

Ce silence là m’a rendue triste, parce qu’il est le fruit du mal-être (le leur) et de l’échec du jour (le mien).

Personne n’aurait un couteau à huitre à me prêter ?

——-

* Comment ça « Quelle question » ? Vous suivez pas vous !

** J’ai promis à ma mère de ne pas écrire de gros mots. Par contre je l’ai trouvé écrit en entier sous la plume d’un enseignant que je ne félicite pas d’ailleurs.

——–

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12 Commentaires

Classé dans autonomie, Élèves, pédagogie

12 réponses à “J’aime le bruit pédagogique…

  1. MERCI !!!!!!! moi aussi il y a souvent du « bruit pédagogique  » dans mes classes …. c’est souvent peu au gout de mes voisins… mais je m’arrange toujours pour justifier avec un joli sourire que nous étions en travail de groupe et que l’histoire / la géo ça les passionne alors ils ont envie de parler, de bouger, de s’entraider…. j’ai souvent un haussement d’épaules ( je suis sûre que dans la tête de mes voisins il y a cette petite pensée …  » voila pourquoi elle ne l’a pas son concours, voila pourquoi elle le rate depuis 12 ans qu’elle enseigne …. » ) bon c’est pas grave moi je m’éclate, mes élèves me disent souvent …  » c’est cool avec vous Madame on est pas tout seul pour faire le travail, et puis vous parlez avec nos mots alors on vous comprend  » et ça ….. ça vaut toute la reconnaissance en salle des profs !!! mais je suis ravie de lire que vous aussi vous avez cette conception et je suppose que vous, vous l’avez ce fichu concours !!!!! :) ça me laisse un espoir pour cette année….

    bon week-end

    Stéphanie

    • moissey

      Prof de philo dans un lycée « convenable » sans être d’élite, j’abonde dans le même sens. En terminale STG mais aussi dans d’autres séries censément plus « compétentes », il faut accepter qu’un travail écrit individuel ne se fasse plus dans un silence religieux: tous les élèves ne comprennent pas la consigne, ou pas de la même manière, ils ont le droit de demander l’orthographe d’un mot car elle n’est pas le critère principal de l’évaluation, il est normal qu’ils testent à mi-voix et en me faisant d’abord signe une idée sur moi, ou simplement qu’ils aient besoin d’être encouragés ou remis en position de travail dans le premier cas d’un sourire, de l’autre d’un froncement de sourcil, bref que je circule dans toute la classe pendant l’heure au lieu de tenter de m’absorber au bureau dans des devoirs à corriger. L’important étant ou bien que la version définitive du devoir soit réalisée à la maison après retour de ce travail individuel mais aussi relancé, ou bien que par ailleurs une autre fois la règle soit bien claire, aujourd’hui vous travaillez silencieusement et je ne vous aide pas parce que vous devez y arriver tout seuls. Mais je ne fais que répéter ce que dit Mila à propos d’élèves de collèges! Il ne faut pas juger humiliant ce travail dans le bourdonnement, mais le considérer comme un étape vers l’autonomie (tout de suite les grands mots!).

  2. Sylvie Lassalle

    Le bruit pédagogique m’enchantait du temps où les modules existaient en 2nde (15 élèves), il m’enchantait en Aide Individualisée (8 élèves).
    Il me donne des migraines quand j’ai 37 adolescents entassés dans une classe aux murs trop petits.

  3. Mila, je t’aime.

    (Commentaire hautement constructif.)

    (Qui s’applique à la majorité des articles de ce blog.)

  4. Ha! Quel beau témoignage! LE BRUIT C’EST LA VIE! Dans mes classes également ça piaille, ça bougonne, ça s’insurge! on est 35 en Seconde générale et on gère comme on peut:
    étape 14: Le feutre du tableau blanc pour rappeler le plan et les problématiques ( personne ne se bouscule mais gros brouhaha )
    étape 2: le stylo du tableau numérique pour imposer « SA CONCEPTION DE L’ORGANISATION DE L’ESPACE DE…. » ( grosse foule au TNI) gros gros brouhaha!
    étape 3: pour reprendre les idées clés que le preneur de notes devra consigner correctement pour le publier sur le blog de la classe ( plus personne sauf le preneur de notes désigné et moi!) Silence de mort….
    en fait on arrive au silence absolu très lourd de sens quand on arrive à l’étape 3…. Grand moment… le sacrifié doit consigner tout le travail mutualisé, s’il y a 1 bruit c’est mort on perd le bénéfice du gros raout fourni durant 1 heure…..
    le silence est d’or CAR la parole fût !

  5. Super article qui s’applique à ce que je vis régulièrement dans mes classes. Etant un fan des travaux de groupes, que ce soit pour de la production écrite,de la répétition pour de la production orale ou même de la compréhension de l’écrit, mes élèves sont souvent bruyants et communiquent pendant une bonne partie de la séance. Mais moi aussi, quand je vois les élèves les plus autonomes donner un coup de main et expliquer à leurs camarades, ou quand je les entends communiquer en Anglais, eh bien ça fait plaisir tout simplement. Alors oui c’est bruyant, oui ça bouge et ça se déplace, and so what?!? Moi aussi des collègues me disent : « bah dis donc ça avait l’air d’être un peu le bordel nan?… » et moi de leur répondre: « je sais pas, vas demander aux élèves, ils te diront ce qu’ils ont fait. » Et là mes élèves lui répondent à ce collègue: « bah on était en groupes pour écrire les chapitres de notre livre dont vous êtes le héros en Anglais, et pis bah ceux qui ont fini ou qui se débrouillent mieux bah ils vont aider les autres et vérifier que les autres groupes ils respectent le plan de l’histoire quoi… » Et enfin le collègue: « ah… »
    Longue vie au bruit pédagogique!!!

  6. Christine

    Vingt minutes de silence

    Bonjour Mila,

    Je vais m’accorder vingt minutes pour vous non-répondre. Parce que votre billet sur le bruit, j’ai eu définitivement envie de le prolonger hier, à peine lu. Parce que le bruit a été non seulement mon quotidien, comme vous, comme tous les enseignants de France, mais il a été encore plus particulièrement mon gagne-pain, et puis mon pain lui-même : j’ai été pendant presque vingt ans professeur d’éducation musicale en collège. Alors moi, vous appuyez sur le mot bruit il en ressort le mot voix. Vous appuyez sur le mot voix, et il monte de la musique. La musique à entendre. La musique à chanter, tous ensemble. D’un seul corps. L’an dernier, au moment de me préparer à les quitter, j’ai écrit ceci dans les colonnes de qui vous savez :
    « Si j’arrête là, ce qui me manquera le plus, c’est d’entendre les voix, les petites voix soleil d’enfants, la voix lune des jeunes filles, et surtout les voix de garçons qui se métamorphosent sous mes oreilles, m’offrant les premières marques du passage des corps. Il reste peu de rites de société dit-on. La mue pour les garçons en est un que je marque toujours avec un grand sourire de bienvenue et un changement dans l’espace puisque la nouvelle voix grave rejoint le clan des presqu’hommes sous les yeux de tous. C’est toujours fête. (…) S’entendre. J’appelle. Ils répondent. Chef de cœurs. Les chœurs, j’ai eu le temps de les sculpter du bout de mes doigts, et eux le temps de façonner mes mains, mes bras. Echange. Donner. Recevoir. On va ensemble. Et le prof part avec les élèves, il marche devant, il va chercher chacun. Il prend et renvoie ce qui vient. C’est un privilège fabuleux de pouvoir montrer aux autres ce qu’il y a de bon en eux, on se demande toujours tellement à soi-même. En musique on n’a même pas besoin des mots pour ça. On chante ensemble, et voilà, le bon vient. Le meilleur de soi avec le meilleur des autres. Le mot qui rime avec voix, c’est Joie… »
    Cette année, je n’ai plus de classes. Je n’ai plus de voix et je cherche même la mienne, la nouvelle. Je n’ai plus de bruit autour de moi. J’entends encore pourtant tout cela si fort que le raconter me pousse au bout des doigts. Je ne sais pas si vous l’entendez ou si tout n’existe que dans ma tête. Ecoutez…

    Ah m’asseoir sur un banc cinq minutes avec toi…
    Quand on n’a que l’amour…
    Ils étaient des milliers ils étaient vingt et cent…
    Tous les acadiens toutes les acadiennes…

    Vous me direz si vous les avez entendus. Si avez entendu la fête. Et puis la joie. Si vous avez entendu ça, peut-être alors que je reviendrai vous écrire. Vous raconter. Parce que je ne sais pas écrire sans écrire à quelqu’un. Que je n’ai pourtant jamais écrit jusque-là devant les gens. Mais nous verrons bien déjà si vous entendez les mêmes choses que moi…

    Les vingt minutes viennent de s’écouler. Je retourne à mon travail silencieux. Et invisible.

    Christine

  7. Pareil! hier, en 3ème aussi. Six groupes dont un tripote le magnétoscope et l’autre le T.N.I., en autonomie TOTALE. Deux autres groupes se dé..brouillent avec des manuels (interdit d’avoir deux fois le même ). Effarés de voir que certains étainet découpés (par moi, avant l’invention du scanner). Les deux derniers groupes en train de torturer leur malheureuse prof pour voir jusqu’où elle (moi quoi) ne savait rien sur , pour les uns les conséquences de la Première Guerre mondiale, pour les autres sur les révolutions russes, en mode interview à tour de rôle. Et ce n’est ps tout mais je n’ai plus de place. Quand je serai grande, je ferai un article sur mon blog….
    Deux mots tout de même pour conclure. Tout ça, ce n’est pas du bruit, c’est une classe qui bruisse comme dans une ruche.

  8. JYves Roux

    Ah Mila, si tu n’existais pas il faudrait t’inventer (oui je sais elle est pas de moi mais bon …) !
    Que ça fait plaisir à l’ancien prof de techno qui a travaillé pendant presque 30 ans dans un « bordel fécond » sans toujours être compris. Je me rappelle de cette collègue de français venue je ne sais plus pourquoi dans la salle et qui ne pouvait s’empêcher de proférer de « chut ! » toutes les 30 secondes alors que les élèves travaillaient !
    Bref, merci !

  9. Bois

    Super, effectivement que j’aime ce bruit…On l’ a tous entendu et aimé quand nos élèves se mettent réellement à travailler.
    Par contre pour le lapin, pas d’accord, cet andouille, il court dans tous les sens et de travers pour déjouer le prédateur.
    Mais merci !
    Hervé Bois

  10. Marion Blin

    Je garde l’expression « bruit pédagogique » qui définit si bien ce qui se passe dans ma salle…et moi aussi parfois (quand j’ai le temps d’y penser !) je me dis que si quelqu’un entrait… en fait c’est arrivé deux fois : ma principale ! je ne l’ai pas entendue, j’étais en pleine explication auprès d’un groupe tandis que les autres se dépêchaient de finir un panneau d’affichage… Cette année, c’est encore mieux, j’ai la très grande chance d’avoir six ordinateurs dans ma salle alors avec le mien en plus ça en fait un par groupe pour saisir les travaux, les textes, faire une recherche ou réaliser un diaporama… le bonheur !

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