Archives quotidiennes : 7 novembre 2010

Laisser la porte ouverte à l’imprévu

Tiens, je vais vous raconter une histoire dont Kévin et Jessica sont les héros.
C’est une histoire vraie. Il y avait même deux vrais Kévin dans cette classe. Pas de Jessica par contre.

Tous les enseignants d’histoire géographie (et éducation civique et sécurité routière et histoire des arts et…) qui ont des classes de 6e ont eu un jour à présenter à leurs élèves les frises des Panathénées. Dans leur aspect artistique et historique. Pour les Keskelledit qui n’ont rien foutu en 6e et qui ne savant même pas ce que c’est, c’est très simplement présenté ici. En plus, si vous lisez l’article de Wikipédia, vous pourrez ensuite traiter votre voisine de "Canéphore" sans qu’elle puisse porter plainte ensuite. C’est quand même plus classe que votre vocabulaire habituel, non ?

Les Panathénées…. Une sorte de tarte à la crème pédagogique pour qui a enseigné plus de dix ans en classe de sixième. Un marronnier.
Si encore on pouvait développer les enjeux de la rivalité entre le British Museum (qui possède les originaux de la frise) et le ministère grec que la culture (qui aimerait bien les récupérer) … ça mettrait un peu de piquant. Mais non.
Dans une crise de génie pédagogique, tous les enseignants d’histoire géographie (et de…) doivent insuffler dans l’âme de Kévin et de Jessica l’amour de ce chef d’œuvre de l’art classique, de cette ode à la citoyenneté athénienne, de fleuron du patrimoine européen (enfin surtout britannique pour l’instant).

Bon, moi ça m’avait toujours gavé. Je dois manquer de souffle.

Mais bon, je suis fonctionnaire, je fonctionne et j’essaie d’insuffler.

Ce matin-là, je suis montée en cours la tête basse, tel le taureau sacrificiel moyen, montant l’escalier des Propylées en plein mois de juillet (ce qu’ils ne faisaient pas, les pauvres) .
J’avais quitté la salle des profs (dont jamais les fauteuils ne m’avaient parus aussi douillets, ni les collègues aussi chaleureux) comme un hoplite partant pour Aigos-Potamos. (Bien quoi, faut quand même que je montre que je connais des choses…)

Kevin et Jessica sont entré dans la classe avec les autres, qui avaient étonnamment fait (pour la plupart) l’exercice de lecture au sujet du Parthénon qui se trouvait dans leur livre et que je leur avais demandé de faire (je sais, il y a des miracles parfois…). Les tables étaient disposées en fer à cheval autour de la salle…

Manfred m’a regardée et il m’a dit :
"Oh, madame, c’est rigolo, on dirait le plan de la frise des panathénées !" (si, je vous assure, il a DIT "rigolo").

Je me suis accrochée à cette phrase comme une femme de ménage du Titanic à une bouée dans la nuit du 15 avril 1912 :
"T’as raison, c’est rigolo. Et si c’était le cas, tu serais quoi, assis où tu es ?" –  "Un musicien".
Alors, j’ai pris une feuille de papier, j’ai écris "musicien" en gros avec le feutre à tableau (je sais, c’est pas fait pour ça, mais j’allais pas tergiverser. Pas à ce moment là !) et je lui ai donné la feuille :
– "Présente-la devant toi, pour que tout le monde puisse voir."
– "Et toi Kévin, tu serais qui ?"
– "Un cavalier." (Une feuille,… cavalier écrit dessus)
– "Bon, je vais pas tout vous faire ! Débrouillez vous ! "
Je leur ai donné les feuilles, le feutre… et je les ai regardé faire.

Au bout de quelques minutes, j’avais 22 élèves avec une feuille devant eux. On s’y serait cru. J’ai pris des photos.
Et Jessica, assise toute seule, sans feuille. Avec une tête de perdante au dernier concours de rhapsodes.
Moi : – "Bein Jessica…? Qu’est ce qui se passe ?"
Jessica : – "J’ai pas de rôle, tout est pris…."
Moi : – "T’es sûre ?"
Kévin : – "Hé madame, elle peut faire Athéna. Elle est bien là Athéna, non ?"

#mercikévinmercikévinmercikévinmercikévinmercikévin Tu ne le sais pas mais tu viens de me sauver la vie.

Jessica : – "Mais Madame (oui, Jessica elle met toujours une majuscule à "Madame"), la frise, c’est bien la représentation d’une procession ? Faut qu’on se déplace !"
Un instant, je me suis demandée jusqu’où ils allaient défiler.. mais pour rien au monde je ne les aurais arrêté dans leur élan.
Moi :  – "Je veux bien mais vous respectez l’ordre et le placement de chacun dans la procession. Hé Bryan ! arrête de bavarder !"
Byan : – "Je bavarde pas madame, je fais comme sur la frise. Les dieux, ils discutent entre eux et moi je suis Apollon !" (merdalor, c’est vrai en plus…)

Ils ont fini par se mettre en rang par deux, dans le bon ordre, sans que je m’occupe de quoi que ce soit. Ils ont défilé dans la classe, et en tête de cortège une élève est allée porter le peplos à Athéna en se prosternant….. Toujours avec leurs papiers devant eux et sans que je ne donne aucune consigne. (De toute façon, je pouvais pas, je les filmais)

Ils sont ensuite retournés à leur place et on a discuté. De la procession des Panathénées et de sa symbolique dans l’affirmation de la citoyenneté.
Et moi je me disais que ce qui avait pu marcher et créer du lien il y a deux mille ans sur les bords de la Méditerranée pourrait bien avoir eu le même effet sur mes gamins des bords de Manche.

A la fin de la séance de cours, j’avais conscience d’avoir vécu un grand moment de bonheur pédagogique. Ou d’avoir rêvé.
Heureusement, j’ai un film et des photos pour me prouver que je n’ai pas rêvé ce jour là.

Et vous savez quoi ?
A l’heure suivante, j’avais une autre classe de sixième.
Je leur ai dit en regardant la disposition de la salle : "C’est rigolo, on dirait le plan de la frise des Panathénées. Vous ne trouvez pas ?"
La réponse fut immédiate et définitive : "Non."
Bon.

L’imprévu n’est pas reproductible.
C’est pour ça qu’il est précieux… et qu’il faut lui laisser la porte ouverte.

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PS : Merci à Luc pour la correction de mon orthogaffe :) Le "S" est revenu…


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