Archives mensuelles : novembre 2010

J’ai un amour…

Bon, je vous préviens avant, c’est un article… (comment dire ça sans me vexer ?)…. dense. Un truc sérieux. Je pense que j’arriverai à mettre un peu de nawak vers la fin, mais va falloir vous fader des tas de trucs pas marrant avant. Et n’essayez pas de zapper le milieu pour aller directement à la fin, je vous surveille ! Ici, c’est tout ou rien ! J’ai mis un titre accrocheur histoire de ne pas vous faire fuir tout de suite, mais je sais pas si j’ai bien fait finalement...

Au premier regard, je l’ai aimé. Ma mémoire extrêmement globale ne se rappelle pas exactement le lieu ni le jour, mais je sais que je n’ai vu que lui dans la foule de ceux qui l’entouraient. Comme une parfaite évidence. Comme si je n’attendais que lui. Comme la dernière pièce d’un puzzle.

C’était un mot, juste un mot.

La première fois, étonnamment, c’était dans un livre de Terry Pratchett, dans la formidable traduction de Patrick Couton. (Ne me demandez pas dans lequel, je les ai tous tellement lus et relus….)
La deuxième fois, c’était en Italie, pendant une visite d’étude (oui je sais, y’a de la veine que pour la crapule, mais je vous rappelle que tout acteur de l’éducation en Europe peut postuler pour une « Study visit » subventionnée totalement par l’Union Européenne, alors ne vous gênez pas !), lors d’une conférence de Luigi Pagliarini, un artiste, psychologue (si ! on peut être les deux !) spécialisé dans les intelligences artificielles et la robotique, au moment où il a commencé à parler de « psychotechnologie » et de créativité.

C’est un mot tellement clair, tellement puissant…
Qui désigne une réalité qu’Averroès, Rabelais et Érasme ont vécu sans le nommer : l‘EXtelligence.

C’est quoi ce truc ?

Bon, à la fois pour moi, pour les Keskelledit et pour Kévin (vous allez voir, pour Kévin aussi c’est important, sinon, je serais pas là à vous raconter ma vie !), on va encore une fois commencer par essayer de définir le concept.

Comme je suis une fille sympa, je vais vous éviter la peine de rechercher le mot dans un dictionnaire, vous ne le trouverez pas (ou alors peut être si vous disposez d’un dictionnaire Klingon*, mais c’est même pas dit).

Vous trouverez ce terme, comme je l’ai moi-même croisé pour la première fois (ça y est j’ai retrouvé !) dans La science du Disque-Monde de Pratchett, mais bon, malgré mon amour immodéré pour cet auteur, je doute que ça puisse vous suffire comme caution scientifique crédible.

Si vous vous précipitez sur Wikipédia, vous allez trouver des trucs, mais vous n’allez pas être beaucoup plus avancés, parce que l’article n’existe pas, que le mot extelligence renvoie sur l’article « Noosphère », article lui même présenté comme un « article ne citant pas suffisamment ses sources » (c’est le moins qu’on puisse dire) et que j’oserai qualifier même d’assez incohérent.

Donc, pas de définition.

Alors qu’est ce qu’on fait ?

On va en fabriquer une avec ce dont on dispose. Vous êtes prêts ?

- La noosphère : c’est une brillante idée de Vladimir Ivanovitch Vernadski, né au milieu du XIXe siècle à Saint-Pétersbourg et mort à Moscou pendant que l’armée de Joukov mettait une pâtée aux nazis à Varsovie. Ce brillant chimiste et minéralogiste est l’un des premiers à avoir vraiment réfléchi à la notion de biosphère, à regarder la terre comme un monde fini, et à se préoccuper de la déforestation. Pas besoin de vous dire qu’à l’époque, tout le monde avait de bonnes raison pour s’en f***** complètement (oui, Maman, pas de gros mots, je sais…) .
Dans les années 20-30, il propose de concevoir la terre comme un système de cinq « couches » en interaction : la lithosphère (roches et eau) ; la biosphère (les êtres vivants) ; l’atmosphère ; la technosphère (résultant de l’activité humaine) ; la noosphère ou « sphère de la pensée ».
Les théories de Vernadski sont ensuite reprises par notre célèbre jésuite paléoanthropologue Pierre Teilhard de Chardin.
Mais il ajoute à la théorie du descendant de cosaque une vision spirituelle et christique qui veut que l’humanité, grâce aux interactions et aux communications, vise dans son évolution un « point Oméga », où l’homme doit rejoindre Dieu dans une parfaite unification de la création. Un genre de Big Bang final inversé mais hyper spirituel.
Là dessus vont venir se greffer tout un tas de « spiritualités » plus ou moins affligeantes, farfelues, voire carrément barrées….
Inutile de vous préciser que ce n’est pas vraiment le chemin que je voudrais suivre dans ma définition..

- Avant le XXe siècle, si on voulait réfléchir un peu, on allait voir d’autres gens qui réfléchissaient, on lisait leurs livres, on les traduisait, on les commentait, on écrivait d’autres livres, eux aussi traduits, lus et commentés. Ça permettait à ceux qui allaient réfléchir après vous d’être, comme le disait avant hier** Bernard de Chartres, des nanos gigantium humeris insidentes***.
Et que je te pique les manuscrits des gars qui passent  par Alexandrie, et que je te traduis tout Averroès en latin, et que je vais te consulter un manuscrit à la bibliothèque de Gand et que je te rencontre Luther à Wittenberg….
A la Renaissance, on commence à prendre davantage conscience de ce phénomène qui existait depuis toujours ou presque. Aucun « savant » comme on disait à l’époque ne travaillait tout seul. La connaissance fonctionnait comme un réseau, avec une langue commune qui fut longtemps le latin, et circulait entre des gens issus de milieux sociaux qui leur permettait de traverser la moitié de l’Europe sans se préoccuper de savoir comment payer les traites de leur Clio.
Aucune « science » n’était considérée comme supérieure à l’autre et personne ne trouvait choquant qu’un architecte se mêle de philosophie, ou l’inverse.
Mais d’une part ça ne concernait qu’une infime partie d’une population réduite ( 500 millions d’humains seulement au XVe siècle dont déjà une bonne moitié en Asie) et d’autre part, avec les moyens de transports de l’ère pré-industrielle, l’information voyageait à la vitesse d’un cheval au petit trot****, ce qui finalement n’était pas si performant que ça. Il fallait trois mois à un évêque du XIIIe siècle pour faire Paris-Rome.
Donc, on peut parler à cette époque de « République des lettres » (superbement cartographiée entre le milieu du XVIIe et le début du XIXe ici), mais c’est plutôt d’une oligarchie qu’il s’agit….

- Juste avant internet, je me rappelle que j’ai appris à réparer ma 2CV avec un copain mécanicien, à faire la cuisine avec un copain cuisinier, à conduire avec un pilote de rallye, à utiliser un traitement de texte avec des proto-geeks, à manier la hache à deux mains avec des acteurs (je vous jure que c’est vrai), à pêcher avec des virtuoses de la mouche, tirer à l’arc avec des pros, à apprécier tout un tas de styles de musiques en écoutant tout ce que je pouvais trouver à écouter, bref à vampiriser tout ce et tous ceux qui pouvai(en)t passer à ma portée.
Je dois avouer que la plupart du temps, ce que j’ai appris ne m’a pas servi à grand chose parce que je ne savais faire plein de choses qu' »à peu près »… seulement « à peu près ». Mais ça me donne aujourd’hui une certaine empathie avec les artistes des carburateurs et je pense que je saurais encore faire la différence entre un streamer et un popper.

Donc, je n’ai pas appris avec mon seul cerveau, mais en utilisant ce que les cerveaux des autres avaient engrangé.
A cette époque, quand je restais comme une truffe devant un circuit électrique, je savais qui appeler pour me dire si je devais couper le fil rouge ou le fil bleu.

Comme tout un chacun, j’avais donc au hasard des rencontres élaboré ma propre « République des trucs et des machins ».

L’extelligence existe-t-elle ?

Bon, on a toujours pas de vraie définition de l’extelligence, mais vous sentez bien qu’on s’en approche à petits pas.
(Et déjà presque 1400 signes, je vais me faire arracher par la BRBBTL – Brigade de Répression des Billet de Blogs Trop Longs)

Et puis sont arrivé LES réseaux.
Et là tout a été très vite. Certaines choses ont même changé tellement vite qu’on n’a toujours pas complètement pris conscience ni de leur importance ni de leurs conséquences.

Jusque là les machines (au sens large du terme) faisaient ce qu’elles avaient à faire. Genre : un mixeur mixait quand on appuyait sur le bouton « marche » et n’était bon qu’à ça. Puis les machines se sont automatisées, se sont mises en réseaux, et elles ont pris un aspect beaucoup plus invasif dans nos vies. Par exemple, votre téléphone portable a remplacé une partie de votre mémoire à long terme. Je suis presque sûre que vous ne connaissez par cœur aucun des numéros qui sont stockés dedans. Parce c’est devenu inutile. D’où le drame et le vide que vous pouvez ressentir quand vous en êtes privé.

Une partie de votre intelligence a été déléguée à une machine.

C’est la même chose quand vous disposez d’un véhicule hautement sophistiqué qui va compenser vos erreurs d’évaluation dans un virage ou un freinage d’urgence. Vous n’avez pas besoin d’apprendre à freiner progressivement, à faire un créneau, la machine peut le faire à votre place (enfin, bon… mieux vaut quand même savoir le faire au cas où…). Récemment une vidéo a circulé sur internet d’un véhicule qui était capable de se conduire tout seul. Plus besoin de conducteur, remplacé par une liaison satellite, des bases de données et de l’informatique embarqué.

Dans le domaine de la bureautique par exemple, l’apparition de la fonction « undo » vous permet de faire n’importe quoi et de revenir en arrière, comme si de rien n’était. Vous pouvez réfléchir à postériori. Ça c’est une fonction nouvelle de votre cerveau. Ma grand-mère me disait toujours de réfléchir avant de faire. Maintenant, on peut réfléchir après. Pas toujours d’ailleurs, et c’est pour cela qu’il faut, en plus d’apprendre à réfléchir, apprendre à savoir quand réfléchir. Les machines ont donc le pouvoir de modifier notre processus cognitif et créatif.

Donc, d’une part, une partie de notre intelligence est déléguée à des machines et d’autre part les machines modifient nos fonctions biologiques : ça c’est une des définitions de l’extelligence.

Les créateurs d’Arpanet n’ont sans doute jamais imaginé dans leurs rêves les plus fous l’ampleur que leur réseau allait prendre.
Ni les transformations sociétales et humaines que cela allait engendrer.
Aujourd’hui vous développez votre extelligence à travers des réseaux d’une puissance phénoménale.

S’il existe toujours des réseaux qui génèrent des interactions personnelles réelles (les salles de concerts n’ont jamais été aussi remplies par exemple), il existe également des réseaux virtuels comme Facebook, Youtube, ou les plateforme de jeux massivement multijoueurs qui rassemblent en un même lieu virtuel des millions de gens (à l’heure où j’écris ces lignes plus de 3 millions de personnes sont connectées sur la plateforme Steam). Vous échangez avec ces gens, vous pouvez facilement trouver LA bonne personne qui connait ce dont vous avez besoin, ou avoir sous les yeux La critique de la Raison Pure en deux clics de souris.

Nanos omnium gigantium humeris insidentes. Sur les épaules de TOUS les géants.

Il existe aussi des formes de réalités mixtes ou « augmentées » comme dans le cas ou le virtuel et le réel se confondent. La première fois que j’ai vu ce clip des Music Awards avec Gorillaz et Madonna (oui c’est un peu le mariage de la carpe et du lapin, mais passons), je n’avais pas réalisé à quel point c’était énorme. Regardez bien les 3 premières minutes…. Il ne s’agit pas d’un dessin animé comme le groupe de Damon Albarn nous y a habitués, mais d’hologrammes 3D  des musiciens qui sont en train de jouer ailleurs en direct. Regardez bien vers la 3e minute, on voit nettement que Madonna passe devant, puis derrière les personnages. (Bon, après les 3:30, sauf si vous êtes fans de Madonna je vous conseille de passer à autre chose). C’est un exemple parmi des millions qui prouvent que les machines ont augmenté nos possibilités créatrices.

Vivre avec les IA ? Trop tard, c’est déjà fait.

Nous sommes donc, sans forcément nous en rendre compte, déjà en train de vivre dans un monde que nous partageons avec des Intelligences Artificielles (IA).
Et quand je dis « vivre avec », je ne veux pas dire « vivre à côté », comme dans les romans d’Asimov. Je veux dire réellement « avec », dans des interactions dynamiques.
Dans leurs laboratoires, les roboticiens développent l’intelligence de leurs machines en utilisant une faculté du cerveau des homo sapiens les plus efficaces en matière d’apprentissages : l’observation des humains.
(Après avoir lu ce billet, sinon je ne vais plus vous revoir, allez jeter un œil sur l’article de Wikipédia concernant la robotique…)
Et nous développons notre intelligence, nos perceptions, nos émotions, nos corps, en interaction avec des intelligences artificielles.
Par exemple, les systèmes d’information géographiques sont aujourd’hui des outils indispensables aux prises de décisions, des plus bénignes aux plus graves (où aller chercher de l’aspirine ? Sur qui tirer avec mon drône ?).

Et Kévin dans tout ça ?

Et bien Kévin il est là, en train de somnoler sur sa table (parce qu’hier soir il a joué trop tard à Counter Strike), pendant que vous êtes en train de raconter la bataille de Crécy. D’ailleurs, vous la racontez très bien la bataille de Crécy, Jessica, elle adore. Elle s’apitoie sur le sort de ces pauvres arbalétriers génois venus se faire piétiner si loin de chez eux. Vous êtes prof et vous avez un programme à leur enseigner.  C’est vrai. Mais vous avez aussi le devoir de leur apprendre à vivre dans leur monde, celui d’aujourd’hui et celui de demain. Leur apprendre à ne pas seulement utiliser les IA (j’aime mieux IA que TIC, ça rend mieux compte de la réalité) mais à réfléchir à leur utilisation, aux usages qu’ils en font, aux usages qu’ils pourraient en faire. À ne pas être dépendant des IA ou de ceux qui les contrôlent. À la façon dont ils peuvent créer des relations interpersonnelles avec le vaste monde qui les entoure et avec des IA dont ils devront gardent la maîtrise. En quatre mots : à développer leur extelligence.

C’est pour cela qu’il faut que les élèves utilisent les IA dans les établissements scolaires et reçoivent la formation nécessaire qui va avec, pour devenir des êtres humains libres et pensants. Pour qu’ils aient la capacité de développer leur intelligence et leur extelligence.
Dire le contraire c’est nier l’évidence. Il est donc nécessaire de changer ce que nous enseignons et la façon de l’enseigner.
(Et ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, on peut aussi raconter la bataille de Crécy… c’est sympa comme tout).

Et il faut le faire vite, parce qu’au rythme où vont les choses, je crois que personne n’est capable d’envisager le monde dans lequel ils vivront.

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* : Ça existe vraiment….. Et au moins, pendant que des tas de gens vachement intelligents passent leur temps à ça, ils ne piquent pas le sac des petites vieilles, c’est toujours ça de gagné pour le bonheur de l’humanité.
** : plus exactement au XIIe siècle.
*** : « Des nains sur des épaules de géants », mais ça a quand même plus de gueule en latin, non ?
**** : Un camarade très attentif et néanmoins spécialiste des murs de quais et des transports en général me signale que (je cite) : « le cheval au trot, c’est un rêve de riche : sur de longue distance, le cheval est au pas (ou alors yfö en changer réguïerement (tro vite tro longtemps : ï crêve, fö s’en péïer un neuf : ça coute grave chaud) donc 4 km/h, c’est la norme depuis perpète et jusqu’en 1830″. Dont acte :D
Mea maxima culpa pour mon imprécision, je vais de ce pas, en guise de pénitence, lire l’intégrale de Malaquais.

PS : Merci à mes relecteurs attentifs, preuves vivantes de l’existence concrète de l’extelligence et de l’amitié :)

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Classé dans Bavardage, TIC

Au lycée Tournerond – Épisode 1

(Tous mes remerciements à ceux qui ont proposé leur aide pour le titre. Celui qui a gagné le pompon se reconnaitra et a gagné en prime…. on verra, ça va se négocier…)
Vous connaissez sans doute tous la chanson préférée des cancres, « Au lycée Papillon ». Elle date de 1936 et le dernier couplet montre d’ailleurs un certain antiparlementarisme bien de son époque. Si vous voulez réviser, vous trouverez les paroles et la version originale sur l’excellent site Du temps des cerises aux feuilles mortes.
Et après ça on vient nous dire que les gosses ne savent rien aujourd’hui et que c’était mieux avant. Et bein bravo !

Comme je sais que Kévin*, Jennifer, Manfred et leurs copains vous ont manqué ces derniers temps, j’ai eu envie de démarrer une série de mini-billets pour évoquer des moments de leur vie dans un anti-lycée Papillon.
Évidemment, comme on dit, toute ressemblance avec un établissement existant ou ayant existé serait totalement fortuite…

Mardi matin

Un mardi matin, dans la salle des profs :
– « Tu sais pas ce que M’a ENCORE fait Manfred ? » (Oui, il est fréquent que les enseignants prennent pour eux ce qui se passe dans leur classe, une histoire d’affect ou un truc comme ça…) « Il est arrivé dans la classe on aurait dit un vrai dingue, en faisant « Vroum Vroum » comme s’il conduisait une mobylette ! Et en repartant, la même chose ! Je lui ai mis quatre heures de colle mercredi. Il se prend pour qui, ce petit c***** ? » (Ma mère m’interdisant de publier des gros mots, j’édulcore un peu)

Dans la matinée, j’ai effectivement entendu passer la mobylette de Manfred dans le couloir. Vachement bien imitée d’ailleurs, avec crissement de pneu dans le virage et tout et tout… A mon avis, il aurait eu toute ses chances dans un concours international de « Air-Mobylette » (pour les Keskelledit, il existe le « Air guitar » dont la France est championne du monde et le « Air Plein-d’autres-trucs » d’ailleurs…).

Pendant la pause méridienne (oui, bon, dans la queue de la cantine. Pffft, vous êtes vachement terre à terre…), je croise Manfred en train d’attendre pour prendre son plateau, toujours dans le même trip, au ralenti (genre « ptptptptptpt »). Je le regarde en rigolant. « Elle est trop classe ta mob’. Mais bon, pense quand même à mettre ton casque. » – « Oui, M’dame ! »-  « Et puis là, je pense que t’es arrivé, tu peux couper le moteur. Gaspille pas ton mélange à 4%. »
Yeux ronds, sourire…. silence.

Après le déjeuner

Tiens, d’ailleurs, à propos de cantine, j’ai jamais compris pourquoi les profs mangeaient dans une salle à part.
Enfin si, j’ai quelques hypothèses…
1. Manger est un acte  intime et se rater avec une fourchettée de bolognaise ou boire un verre de rouge devant les enfants pourraient écorner l’image de marque de l’enseignant (?).
2. On peut pas raconter des blagues de c** (ma mère m’a dit…) à moins de 5 m de Jessica.
3. Une cantine c’est bruyant. Mais juste pour les profs. Les gamins, eux ils sont sourds sûrement. Et le personnel de service aussi.

Après le déjeuner disais-je, on a reparlé de Manfred avec les copains, et nous on a trouvé ça marrant son histoire de mobylette. Ça nous a rappelé quand on était gosse. On s’est souvenus des bouts de cartons qu’on coinçait sur les roues de nos vélos avec des pinces à linge pour faire « comme si ».

Alors quand on est repartis de la cantine, on a traversé la (grande) cour à plusieurs, en faisant la même chose. On a mis nos casques (prévention routière !), ceux qui n’avaient pas leurs mobs sont montés derrière les autres…. et on s’est donné en spectacle. Les gosses qui nous ont vu passer étaient morts de rire. Bon, faut dire que c’était pas la première fois qu’ils nous voyaient faire des nouilleries…
Et on a remis ça entre la salle des profs et le préau à la reprise des cours… Y’en a même des qui ont triché, ils voulaient pas faire de mob, ils ont fait un autobus…

On a continué comme ça de temps en temps, Manfred et nous. Bon, nous on évitait de faire trop de bruit et on essayait qu’il n’en fasse pas trop non plus.
Des fois, les gestes suffisent quand on a bien installé le contexte.

Manfred a fait ses quatre heures de colle. Mais je crois qu’il avait compris qu’on étaient pas tous d’accord à ce propos.

Quinze jours plus tard

Le samedi midi, Manfred est sorti de mon cours avec un sourire jusqu’aux oreilles. « Aujourd’hui, c’est mon père qui vient me chercher ! » Je savais que ses parents étaient divorcés et qu’il n’avait pas du voir son père depuis deux mois. « Super ! Profite bien de ton week end ! »

J’ai regardé par la fenêtre de ma salle la sortie des élèves, comme je le fais souvent. C’est très instructif.
J’ai vu Manfred se diriger nonchalamment vers son père.

Assis sur sa moto avec deux casques.

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* OUI, je sais, Kevin, tu n’aimes pas que j’écrive ton nom avec un é, mais ici, entre le camembert et le neufchâtel, on écrit Kévin avec un é parce que ça se prononce Kaivain… j’y peux rien moi……

PS : Manfred me demande de vous signaler que son cousin Brandon fait aussi des apparitions remarquées sur l’excellent blog « Les toujours ouvrables » de la dessinatrice Soph’

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Classé dans Élèves, récit

Plus ça rate, plus on a de chance que ça marche ?

À peu près à l’époque de la disparition des dinosaures, quand j’avais une salle de classe à moi, j’avais affiché une devise Shadok face aux élèves. Depuis je l’ai retrouvée dans de nombreux endroits (des bureaux dans des administrations par exemple), mais j’ai l’impression que dans certains lieux, elle n’a pas exactement la même signification. Comme le disait souvent un de mes maîtres à penser (oui, j’en ai eu, et même plusieurs), le sens est une question de contexte. Et dans le contexte d’une classe, elle avait pour moi un sens tout particulier que j’expliquais d’ailleurs aux élèves dès le premier jour de classe. Mais en y réfléchissant bien, je me demande si ce n’était pas une vraie fausse bonne idée…

« Quand c’est raté é té té té, ça recommen-en-ce »*

C’est la 492e fois que vous dites à la classe (mais en regardant Kévin droit dans les yeux pour qu’il comprenne bien que c’est à lui, exclusivement, que vous vous adressez malgré les apparences) que toutes les phrases doivent commencer par une majuscules et que vous sanctionnerez les élèves qui feront cette faute sur leur copie en leur enlevant des points.
Et quand vous corrigerez vos copies, vous finirez par tomber sur celle de Kévin, qui prendra ses points en moins comme d’hab’ parce qu’il n’aura pas mis de majuscules, et vous savez d’avance que vous allez devoir lui redire pour la 493e fois lors de la correction du contrôle que…. En espérant que….

Faute ? Erreur ?

Attention, je vous préviens dans ce paragraphe, c’est du sérieux, vous allez pas rigoler !

Comme je suis une « lexico-verbale native », mon premier réflexe quand je réfléchis à une notion c’est d’aller voir dans des dictionnaires. Des fois même, quand je suis en forme et parce que je suis un peu vicelarde, je vais voir dans un dictionnaire étymologique.

Étymologiquement, pour résumer, faute vient du latin. Plus exactement du participe passé de fallere qui signifie « tromper » (attention pas « se tromper » soi même… tromper les autres) et du latin populaire (c’est à dire à l’époque du latin de cuisine, voire d’arrière cuisine)  fallita, « manque, action de faillir »
En bon français actuel, une faute c’est un manquement aux règles (d’une discipline, d’un art, d’une technique, etc.). Ce mot à même un sens en droit civil qui est « acte ou omission constituant un manquement, intentionnel ou non, à une obligation contractuelle, à une prescription légale ou au devoir de ne causer aucun dommage à autrui »

Au XIIe siècle, l’erreur a le sens se « se tromper » (soi même donc..) mais on le trouve également dans le sens « d’aller à l’aventure », d’ « errance », voire même de « voyageur qui erre çà et là et suit un parcours sinueux et imprévisible ». Évidement, aujourd’hui, la grande majorité des Jennifer ont abandonné les tresses ou l’élégant hénin pour adopter la mèche de cheveux qui cache une partie du visage (j’entends de là les soupirs de regrets des Cétémieuavant qui sont tombés par hasard sur cette page), alors regardons quand même la définition moderne : « action, fait de se tromper, de tenir pour vrai ce qui est faux et inversement » et « assertion fausse, opinion qui s’écarte de la vérité généralement admise ».

Oui, je sais, j’ai évacué d’emblée la notion de faute dans le contexte religieux (en particulier dans les religions monothéistes révélées).
Vous et moi savons ce qu’il en est.
Moi surtout, parce que je suis une fille et que tout est de ma faute depuis cette histoire de pomme….

Donc la faute est une action délibérée, l’erreur une divagation par rapport à un itinéraire préétabli.

Et à l’école, ça donne quoi ?

Bien que tout le monde s’en défende, les deux mots sont utilisés copieusement, et la plupart du temps dans le même sens. Si, si, je vous jure !
Même dans le très respectable et très beau Cadre européen commun de référence pour les langues. Faites vous même le test en parcourant le document en .pdf.

Attention, je vais simplifier à l’extrême !

En gros il y a les tenants du behaviorisme (ou comportementalisme en français de par chez nous) et la méthode : Kévin se goure, sanction, correction immédiate de l’erreur/faute par le professeur, Kévin continue à se gourer, sanction, nouvelle correction de l’erreur/faute par le professeur, etc…
Et à la fin, soit Kévin arrête de faire des erreurs/fautes parce qu’il en a marre de prendre des prunes à chaque contrôle, soit il est orienté en bac pro. (Nooooon ! je déc*******, il redouble… et on recommence.)

De l’autre côté il y a les tenants du constructivisme qui choisissent de faire de l’erreur/faute (non, si on est constructiviste, y’a pas de faute) une étape du chemin pour parvenir à un but fixé. Quand Freinet fait écrire un journal à ses élèves, ils sont obligés d’écrire dans une langue compréhensible par leurs lecteurs. S’ils font des erreurs ils ne vont pas être compris et donc ils les corrigent. Et ils progressent en rédaction et en orthographe.

Et donc un des axe de réflexion dans le domaine de la pédagogie c’est le statut de l’erreur/faute.

Cherchez le coupable !

En ce moment, le statut de l’erreur en pédagogie est à la mode. Si vous cherchez un peu, vous allez tomber sur des textes très sérieux. Je ne saurai trop vous conseiller de les lire.
Mais comme moi je n’ai ni les compétences, ni la prétention d’écrire des articles très sérieux alors, je vais utiliser ce que j’ai sous la main en matière d’erreur/faute et qui fait en général bien marrer les enseignants : les « perles d’élèves ». Oui, mais des vraies, hein, celle que j’ai trouvée dans mes copies. Juste pour vous expliquer à ce que j’ai pensé en les lisant (et après avoir un peu rigolé quand même…).

- « Le mur des alimentations » (6e – Histoire – Les hébreux) : Ça c’est de ma faute. L’élève ne sait pas ce que c’est qu’une lamentation, alors, il a mis le mot qui ressemblait le plus à ce que j’avais dit et qu’il connaissait. J’avais qu’à expliquer mieux.
– « À San Francisco il y a des trains muets » (6e -Géo ) : Même cause, même coupable. En plus, à l’oral, c’est pas faux.
– « Le palais de Charlemagne se trouve sur une pyramide. » (5è – Histoire) : là encore, mea maxima culpa. J’avais dessiné au tableau et fait coller dans leur cahier la pyramide vassalique qui présente la hiérarchie sociale à l’époque carolingienne. C’est une hiérarchie pyramidale. Le dessin ressemble à une pyramide. Mais ce n’est pas une pyramide au sens égyptien ou nous l’avions appris l’année précédente. Donc, un même mot pour deux choses différentes. À 12 ans, pas facile de faire la part des choses. Si j’avais pas utilisé le mot « pyramide », ce ne serait pas arrivé. (Je n’ose pas imaginer ce qui va se passer quand il va apprendre les volumes en maths….)
– Tiens, en parlant de maths… « La règle bénédictrice » (5e – histoire) : Forcément, une règle, c’est le champ lexical des maths, où on parle de ligne bissectrice, de médiatrice… et donc, la règle elle ne peut être que bénédictrice, pas bénédictine. Mélange de genre, utilisation des mêmes mots dans des contextes différents. Qui est coupable ?

Des erreurs, oui, mais pourquoi ?

Dans un ouvrage remarquablement dédramatisant, « L’erreur, un outil pour enseigner », Jean Pierre Astolfi propose une typologie des erreurs, une réflexion bien utile pour se dépatouiller de tout ça. Je vais vous résumer en gros les choses, mais ce serait bien que vous le lisiez vous même. Commandez le au Père Noël par exemple ou empruntez le dans votre CRDP préféré.

- Les erreurs dues à une mauvaise compréhension des consigne parce que les consignes ne sont pas claires : utilisation de termes vagues « analyser », « indiquer », « démontrer », avec en prime la confusion disciplinaire (démontrer en français et en maths (voire même selon le prof de maths) ce n’est pas la même chose…).  Mettre trois verbes d’action dans la même phrase de consigne, ne pas mettre de forme interrogative…..

- les erreurs dues à un malentendu entre le pré-formatage de l’élève qui fait ce qu’il croit qu’on attend de lui et le professeur qui inconsciemment pose une question pleine d’implicite.

- Les erreurs dues au décalage entre ce que l’élève connait déjà et ce que vous voulez qu’il apprenne de nouveau (mon histoire de pyramide par exemple).

- Les erreurs dues au fait que l’élève ne dispose pas de moyens intellectuels pour répondre et qu’il essaie quand même de s’en sortir avec les concept dont il dispose. Par exemple, des chercheurs en pédagogie (dont le nom m’échappe, mais promis, dès que je le retrouve, je vous les donne), qui travaillaient sur les compétences en documentation des élèves ont montré qu’en début de collège il était extrêmement difficile pour une élève de répondre, une encyclopédie animalière entre les mains à la question : »Quel est le point commun entre une hyène et un vautour ». La réponse attendue est « ce sont des charognards ». Mais cela veut dire que l’élèves doit maîtriser l’utilisation de la table des matières, lire toutes les informations concernant les deux animaux et les mémoriser suffisamment pour trouver laquelle des informations parmi toutes celles qu’il va trouver constitue un point commun répondant à votre question. Ça a l’air d’une question toute bête, mais si le gamin vous répond « Ils sont marrons », il s’en sera déjà bien sorti.

Les erreurs dues au décalage entre la stratégie utilisée par l’élève pour répondre et celle que vous aviez prévue. Il y a  erreur parce que vous jugez que même si le résultat est juste, le chemin trouvé par l’élève n’est pas celui que vous attendiez. Des fois c’est l’inverse. Par exemple, un jour, j’ai posé en contrôle la question suivante : « Où peut on trouver représentée la scène ci-dessous », avec en dessous une belle image du jugement des morts dans la religion égyptienne. Moi j’attendais comme réponse : « Dans le Livre des morts », « dans un tombeau », enfin un truc dans ce genre. Et Kévin m’a répondu : « Dans mon livre d’histoire ». Le raisonnement est juste, la réponse est fausse, parce que j’ai posé ma question n’importe comment. Et j’ai estimé que Kévin avait bien répondu à ma question idiote.

- Les erreurs dues au fait que vous avez tellement voulu que vos élèves sachent tout sur tout qu’à la fin, ils explosent. Un jour comme ça, après un cours sur les hébreux, avec l’intention de leur apprendre à organiser leurs idées par un schéma, j’ai demandé à mes élèves de 6e de mettre sur une feuille, en vrac, tous les mots de la leçon dont ils se souvenaient. Et bien vous savez quoi ? Jessica m’a écrit 75 mots sur sa feuille. 75 !!! Je me serais bien recouverte la tête de cendres tellement j’avais honte ! Parce que même si je n’avais jamais dit qu’il fallait qu’ils apprennent par cœur ces 75 mots nouveaux pour eux, mais je les avais quand même utilisés. Jessica avait supporté la chose et connaissait les 75 mots, mais Manfred avait dû exploser en vol sans que je ne m’en aperçoive.

- Les erreurs dues au cloisonnement des disciplines. En maths on fait des maths, en éducation musicale de la musique et en physique de la physique. Si on leur montrait de temps en temps que jouer d’un instrument c’est aussi des maths et de la physique (et aussi un peu de talent, d’accord), ça les aiderait peut être à donner un sens à tout ça. C’est un peu ce qui commence (? depuis 2005 quand même !) à se faire avec les fameux thèmes de convergence dont vous avez peut être entendu parler.

- Les erreurs dues à la complexité des contenus. Bon, là j’épilogue pas, vous savez tous de quoi il s’agit.

Utilisez l’erreur !

Bon, une fois que vous aurez éliminé toutes ces causes d’erreurs (.. enfin, que vous aurez au moins essayé…) essayez de regarder les erreurs de vos élèves comme des divagations dans tout ce qu’elles ont de positif et dans toutes leurs forces créatrices. Permettez à vos élèves de trouver leurs propres routes. Faites-leur confiance, accompagnez les avec bienveillance dans leur parcours erratiques, gardez en vue les objectifs. Ne marchez pas devant eux. Soyez à leurs côtés pour leur éviter les pires embuches, remettez les dans la bonne direction s’ils se perdent en route. Vous verrez, ils vont vous étonner.

La devise Shadok

En fait, c’est vraiment une fausse bonne idée cette affiche. Ok, le texte est furieusement constructiviste. Mais le coup de la boule de bilboquet sur le crâne, c’est un peu béhavioriste dans l’idée, non ?
D’ailleurs, si quelqu’un pouvait me retrouver en vidéo l’épisode dont est issue cette devise, il aura droit à ma reconnaissance éternelle. C’est vrai, c’est toujours mieux d’avoir le contexte et je ne voudrais pour rien au monde avoir déformé la philosophie de Jacques Rouxel.

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Quelques idées de lecture….

Astolfi Jean-Pierre (1997) L’erreur, un outil pour enseigner, Paris : ESF éditeur. (8e édition en 2007)

Les Cahiers pédagogiques, N°438 – Dossier « L’évaluation des élèves » – Reconsidérer l’erreur par Marie-Noëlle Roubaud (2005)

Un excellent article « Du statut de l’erreur« , publié sur le site de l’IA 57 (Académie de Nancy-Metz) à télécharger en .pdf

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* Pour ceux qui croiraient que j’ai eu un hoquet de clavier, ce titre est inspiré d’une chanson de Léo Ferré . Bein oui, quoi, y’a pas que la pédagogie dans la vie, non ?

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Classé dans autonomie, Élèves, pédagogie

Les bulletins se ramassent à la pelle…

Dans tous les établissements de France et de Navarre, à partir de la fin novembre, il se passe des choses étranges :
- les ordinateurs qui s’ennuient la plupart du temps au fond de la salle des profs sont soudain pris d’assaut.
– vous avez enfin l’occasion de rencontrer des collègues dont vous soupçonniez l’existence mais que vous n’aviez jamais croisés, en raison d’emplois du temps furieusement incompatibles.
- vous découvrez avec incrédulité devant un écran certains irréductibles dont vous savez pertinemment, pour avoir retrouvé leurs manuscrits abandonnés sur la photocopieuse, que la simple évocation d’un clavier leur donne de l’urticaire.
- si la conjonction des planètes est favorable, vous entendrez peut être même la célèbre maxime : « Toi qui est doué(e) en informatique, tu peux m’aider ? ».
C’est ça la magie de Noël en avance. D’habitude vous êtes « un cas », et ce jour là vous devenez un ange tutélaire…

À ces indices discrets mais indubitables, vous comprenez tout à coup que vous êtes entrés dans La-Grande-Saison-du-Remplissage-des-Bulletins.

Le Bulletin, kézaco ?

Bon, je vais pas vous prendre pour des truffes non plus, vous avez tous eu des bulletins trimestriels, même si vous êtes né(e)s l’année où le Président Deschanel tombait du train en pyjama. Mais comme je suis vachement pédagogue, (et que je pense aussi à vous mes chers Keskelledit), je vous propose de remonter à la source c’est à dire à la dernière circulaire définissant le bulletin trimestriel, paru le 28 juin 1999 sous le nom charmant de « Circulaire no 99-104 » (Ah vous aussi, rien qu’au titre, vous avez une furieuse envie de la lire ? Oui, oui, je sais, moi aussi ça m’a donné furieusement envie de la lire…), qui fut adressée en son temps aux recteurs d’académie, aux inspecteurs d’académie, aux directeurs des services départementaux de l’Éducation nationale et aux principaux de collège.
Pas aux profs.
C’est ça la hiérarchie.

Et qu’est ce qu’on trouve de beau dans la 99-104 ?
Comme je suis une pédagogue sympa, je vous en livre des extraits.

On peut lire par exemple que « Remplir un bulletin scolaire est une tâche exigeante et difficile pour les équipes enseignantes mais d’une importance capitale pour les élèves », ce qui signifie à peu près que remplir un bulletin c’est vachement plus compliqué qu’un ticket de PMU (au cas où tous les destinataires ne l’auraient pas remarqué) et qu’en plus ça fait partie des obligations de service des enseignants, des fois que les Principaux de collège ne s’en soient pas encore aperçu.

On peut également y lire (je ne recopie pas tout, sinon vous allez craquer…) :
« S’agissant des performances scolaires, les informations portées sur le bulletin doivent être suffisamment précises et complètes. (…) il convient de distinguer les notes obtenues à l’oral et à l’écrit et,(…) d’indiquer à combien de contrôles et de devoirs elles correspondent. L’évaluation de l’oral porte sur des compétences précises (…). Il y a lieu (…) de faire figurer (…) la note moyenne de la classe ainsi que les notes minimale et maximale attribuées aux élèves de la classe.

Attention, vous allez voir, la suite est étonnante (je vous rappelle qu’on est en 1999) :
« Il est utile également de prendre en compte, dans l’évaluation du travail et des activités des élèves, des compétences qui ne portent pas directement sur les performances scolaires : sens de l’initiative, autonomie, prise de responsabilité, travail fourni.
Argh ! Mais c’est des compétences transversales ça ! Au secours ! Le Socle avant le Socle !

Enfin (promis après j’arrête…) :
« Il convient que les appréciations portées soient suffisamment détaillées et nuancées ainsi que respectueuses de la personne de l’élève. Il est demandé de bannir tout vocabulaire trop vague (« peut mieux faire », « moyen »), réducteur (« faible », « insuffisant ») voire humiliant (« inexistant », « nul », « terne ») qui n’aide aucunement l’élève. Il faut dire à l’élève ce qu’il fait et ce qu’il doit faire et privilégier les appréciations de nature à l’encourager pour que le bulletin trimestriel remplisse réellement son rôle éducatif.« 

L’angoisse du bulletin blanc

Donc voila. Vous êtes prof et vous allez devoir remplir les bulletins.
Je voudrais tout d’abord exprimer ici toutes mes condoléances à mes collègues d’arts plastiques et d’éducation musicale, qui à raison d’une heure par semaine devant chaque classe et pour un service de 18h de cours, vont devoir se coltiner entre 360 et 540 moyennes et appréciations à donner. S’ils sont très rapides, à raison d’une minute par élève, ça va leur prendre en moyenne 7 heures et demie. Pour un prof de français (4,5h hebdomadaire par classe), ça fait 4 classes, donc une moyenne de 100 bulletins, donc 1h40. Mais bon,  eux c’est pour les correction de copies que je leur tire mon chapeau.
L’égalité des enseignants disparait devant les bulletins trimestriels.

Autrefois, quand les bulletins étaient des bulletins papier (de grandes feuilles autocopiantes rangées dans des immenses classeurs de marque Kalamazoo…..) on pouvait si on était malin, s’éviter l’angoisse de la page blanche en faisant les choses au dernier moment, quand la plupart des collègues avaient déjà fait le taf’… Ça donnait de l’inspiration. J’ai connu des spécialistes. Allez ! Ne me dites pas que vous ne l’avez jamais fait !
« Qu’est ce que je vais bien pouvoir dire de Kévin ? Il est sympa, il bavarde pas, mais il ne fait rien…. Ah tiens, je vais faire un mélange de ce qu’en dit le collègue de maths et le collègue d’EPS, ça va le faire… »
« Zut, je dirais bien que Jennifer elle travaille bien avec moi, mais tout le monde dit le contraire… alors…. »

Mais aujourd’hui, les bulletins sont numériques. Et chacun le fait dans son coin, au fond de la salle des profs ou à la maison, le dimanche soir après la ballade, pendant que les châtaignes sont en train de griller dans la cheminée. Et là, vous êtes tout seul devant votre bulletin, le trombinoscope de vos classes sur les genoux.

Par quel bout prendre les choses ?

Si vous êtes un habitué de ces pages, vous savez que je ne vais pas vous donner de recettes parce que je n’en ai pas.
En plus, je suis un très mauvais exemple puisque je ne mets pas de notes à mes élèves. (Je sais, je suis une feignasse….) Et qu’en général (je dis bien « en général », parce que les conjonctions de planètes ne sont pas toujours favorables) mes bulletins je les remplis au fur et à mesure du trimestre. Je les relis juste avant la date fatidique, en modifiant quelques petits détails, mais en gros, je n’ai pas grand chose à changer.

Donc, selon ma bonne vieille méthode, je vais juste vous donner mon avis sur ce qu’il ne faut pas faire…..

  • ne pas remplir les bulletins juste après cette séance catastrophique pendant laquelle vous avez ramassé 15 carnets de correspondance et mis 412 heures de colle à Kévin.
  • ne pas remplir les bulletins juste après cette merveilleuse séquence pédagogique pendant laquelle le génial Manfred a démontré la conjecture de Poincaré (on peut rêver, non ? )
  • ne pas oublier que l’évaluation trimestrielle porte sur l’ensemble du trimestre, y compris ce premier exercice dans lequel vous avez demandé de conjuguer le verbe manger au présent de l’indicatif.
  • ne pas vous forcer à mettre des coefficients abracadabrantesque pour que vos notes ne soient pas trop élevées (voir « la constante macabre » dont j’ai déjà parlé). Assumez les bons résultats de vos élèves !
  • n’écoutez pas trop les discussions de salle des profs (« Tu sais pas ce que m’a fait Jessica ce matin ? « , « J’en peux plus de la 3e B ! » ) et autres lamentations qui risquent d’altérer l’impartialité de votre jugement personnel.
  • n’utilisez pas la banque d’appréciations toutes faites disponible dans le logiciel. Ca fait un peu… (comment dire ça sans vexer personne ?)….. vite fait mal fait ?
  • n’insistez pas sur les évidences : si Jennifer a 3/20 de moyenne en espagnol, on se doute bien que c’est pas terrible comme résultats, pas la peine d’ajouter « résultats insuffisants ». En plus ça prend de la place pour rien et vous n’avez que 140 caractères (ou à peu près), pour vous exprimer.
  • pensez à valoriser l’oral, le parent pauvre de notre Éducation Nationale.
  • n’oubliez pas que ce bulletin va être lu par les parents. Et que j’ai connu des parents qui accueillaient les bulletins à coup de ceinturon.
  • n’oubliez pas que ce bulletin va être conservé dans le dossier scolaire de l’élève….. et qu’il peut être important pour son orientation.
  • positivez ce qui peut l’être. Tout ce qui peut l’être (voir ma copine 99-104 cité plus haut).

Et puis dites vous aussi que, oui, c’est important un bulletin scolaire. Mais que vous pouvez aussi vous tromper dans l’appréciation d’un élève. Je reste persuadée qu’il est toujours préférable de pécher par optimisme au sujet d’un gamin que l’inverse.
Tiens, ça me rappelle ma prof principale de 3e qui avait prédit que je ne ferai jamais d’études longues parce que je n’avais aucune capacité pour ce genre de choses. Le pire c’est que j’avais failli la croire.

Bon courage pour vos bulletins !

Si vous voulez, la prochaine fois, je vous parlerai des conseils de classe…..

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PS : Merci à l’auteure du blog Pédagotice pour sa relecture.

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Classé dans évaluation, pédagogie

Tacles, TIC et toc !

C’est quoi ce titre qui ne veut rien dire ? On ne sait même pas de quoi le billet va parler ! Tant pis pour vous, vous allez être obligés de le lire.
(Pour les Keskelledit qui vont encore faire des remarques désobligeantes, j’ai ajouté (exprès pour eux !) un lexique en bas de page pour les mots suivis d’une astérisque.)

Le tacle….

Il se trouve que j’ai été invitée par un « Observatoire » (vous savez, ces trucs qui font des études sur des sujets de société) pour parler avec d’autres enseignants des usages des TIC* à l’école, avec comme sujet « guest star » le TNI*. On devait être une douzaine d’enseignants, dans des canapés autour d’une table avec des jus de fruits et des petits fours. L’accueil a été chaleureux, l’écoute attentive, les fauteuils confortables. Rien à dire sur ce point là.
Côté panel : des enseignants du primaire et du secondaire, principalement des femmes.
Côté tranches d’âge : de tout. Depuis la jeune collègue qui venait de commencer sa première année, à deux collègues (dont moi) qui accusaient leurs 25 ans de boutique.

Début classique par un tour de table de présentation : prénom, établissement d’exercice et comment on utilise le numérique dans nos classes. J’ai réussi à ne pas rire quand j’ai entendu (texto) : « Moi j’utilise un logiciel, je ne sais pas si vous connaissez, ça s’appelle PowerPoint ».

Plus sérieusement, ils ont cité les manuels numériques, les traitements de texte, les ENT* et internet pour faire des recherches, enfin tout ce qu’on retrouve dans le rapport de la DEPP sur les usages du numérique à l’école. Ils ont souligné la fracture entre un lycée numérique des Hauts de Seine et une école primaire mal dotée en matériel. Et aussi le défaut criant de maintenance, porté sur les seules épaules de « personnes ressources », ces profs qui entretiennent les parcs informatiques des établissements en heures supplémentaires. (Imaginez la même chose dans une entreprise privée. Un peu comme si les caissières de votre supermarché préféré, après leurs journées de boulot, s’occupaient du réseau informatique du magasin, transbahutaient les bécanes, appelaient le SAV pour avoir des cartouches d’encre, démontaient l’ordinateur de leur gérant pour lui remettre un peu de RAM, et expliquaient à leur chef de rayon comment installer la dernière version du logiciel de gestion de stock…)
Il y a eu aussi bien sûr l’incontournable évocation de l’échange de mails (doit-on ou non donner son adresse mail à ses élèves ?) et l’invasion de Facebook (c’est mal !)

Le tacle….

Au fur et à mesure que la discussion avançait, j’ai senti comme une absence.
Je me disais que forcément à un moment on allait en parler. Que quelqu’un prononcerait au moins LE mot.
Et c’est là, pendant ces deux heures, que j’ai pris conscience de ce que pouvait signifier la phrase qu’on m’oppose souvent quand je parle de l’usage du numérique en classe (en général d’ailleurs pour balayer mes arguments) : « Oui, mais toi, t’es un cas spécial ».

Je suis un cas spécial parce que quand j’en arrive à penser « TICE », c’est parce que j’ai d’abord pensé « Programmes » puis « Élève », puis « Pédagogie »…. et qu’en suite je pense « outil » et que je cherche ce qui va me permettre de réussir la quadrature de ce cercle imparfait, avec les moyens techniques dont je dispose.

Je suis un cas spécial parce que j’ai enseigné pendant quinze ans dans une salle de classe que j’avais fini par organiser à mon idée : vingt-huit ordinateurs portables et un réseau wi-fi*, un vidéo-projecteur et un TNI e-beam (moins encombrant et moins coûteux), un vieux rétroprojecteur, une bibliothèque bien fournie, du papier, des crayons de couleur, des maquettes, des cartes, des plans…. (Je vous rassure, je suis depuis redevenue TZR et j’ai trois salles différentes pour faire cours, dont une seule reliée à un internet arthritique…)

Tout ça n’était pas tombé du ciel.
Le matériel informatique, il avait fallu en faire la demande auprès du Conseil Général, appuyé sur un projet pédagogique précis. Et quand j’avais rencontré le responsable du CG venu faire un tour dans nos locaux, il m’avait dit : « Ça fait plaisir de voir que le matériel qu’on donne est utilisé à bon escient. Je visite tellement d’établissements dans lesquels les PC sont encore dans leur emballage. Qu’est ce qu’il vous faut encore ? Je vous le donne ! ». J’avais répondu : « Rien ».

Les TIC

Donc, dans cette réunion d’enseignants, quand mon tour est venu de parler, j’ai répondu que j’étais bien incapable de dire de quels outils je me servais parce que ce n’était pas ma première préoccupation et que je prenais l’outil que je trouvais en fonction du projet pédagogique que j’avais. J’ai cité dans le désordre les Google Earth, Etherpad, Freemind, les blogs, les bases Joconde et Mérimée, Wikipédia, YouTube et Dailymotion, Calaméo, Google Docs, Prezi, Open Office, Gimp, des SIG, Netvibes, Audacity*…..
À voir la tête des gens autour de moi (sauf l’animateur, qui lui avait l’air de comprendre) j’ai réalisé que j’aurais pu parler en kalmouke.
Ce n’était pas tellement la débauche de vocabulaire qui les dérangeaient (bon OK, si un peu, puisque certains ne savaient pas faire la différence entre Windows Vista et Microsoft Office… ).  C’était surtout la grammaire.

L’idée de placer la pédagogie avant l’outil leur semblait incongru. Comme si j’avais mis la charrue avant les bœufs. On a des outils, et donc on les utilise, non ?

Cela dit, je comprends leur incompréhension.
Les expérimentations nationales qui sont lancées en ce moment (par exemple celle des manuels numériques) ne sont pas de mauvaises choses en soi. On donne aux enseignants des « bœufs » numériques pour tirer leur charrette pédagogique. Alors, il attèlent leur vieille charrette à leurs nouveaux bœufs et « en route la voiture Simone ! » (comme dirait une jeune demoiselle dont la maman lira sûrement ces lignes et qui se reconnaîtra). Au début c’est pas facile à conduire comme attelage, mais avec une petite explication formation, ça finit par marcher.
Par ailleurs, les collectivités territoriales ont doté les établissements parfois de façon spectaculaires. C’est leur rôle à jouer dans la grande opération de l’entrée du numérique à l’école. Des TNI, des vidéoprojecteur, des charriots mobiles pleins de PC portables ont fait leurs entrée dans les établissement scolaires entièrement câblés avec accès à Internet dans toutes les salles. (Enfin surtout dans les collèges et les lycées. Les communes sont moins riches et il y a moins d’ordinateurs dans les écoles pour une simple raison d’échelle.)

Donc, les outils existent. Ou vont bientôt exister.
Et, ne vous en déplaise, il y a des « formations ». Une journée pour apprendre à se servir d’un TNI et de son logiciel intégré, pour utiliser le vidéproj’, pour utiliser l’ENT.
Des formations aux outils.
Jamais de formation aux usages. Ou alors uniquement sur la base du volontariat dans le cadre des Plans Académiques de Formation.

Cela dit, comme on a donné des TIC aux enseignants, ils les utilisent parce que ce sont des gens consciencieux et qu’ils n’aimeraient pas que l’argent du contribuable soit dépensé en pure perte.

Et toc !

Donc, je suis « un cas ».
Parce que j’utilise les TIC en fonction de mes besoins pédagogiques (enfin surtout pour les besoins pédagogiques de mes élèves), me voila classée parmi les profs « technophiles »,  ceux qui sont plus intéressés par les tuyaux que par leurs contenus, sans doute parce que je suis née avec. C’est sympa, ça me rajeunit d’un coup de passer de la génération de ceux qui ont appris à écrire à l’encre violette et à la plume sergent-major (je vous assure, c’est vrai en plus !) à celle des Digital Natives.

Si c’est ça être « un cas », finalement, ça me rassure parce que  je suis loin d’être la seule. Tous ces outils que j’utilise, je les ai pas trouvés dans la bannette du chat. Je les ai trouvés auprès de gens divers et variés, des « techos* purs », des profs pionniers, les collègues québécois (et même au Nunavut !), des copains gameurs*, des élèves, des sites internets collaboratifs ou pas. Je n’invente rien, même si je garde ma curiosité en éveil. Et je ne travaille jamais seule.

Donc, je crois que je vais continuer à être « un cas », avec chevillée au corps la conviction : « Soyons pédagogues and the rest  will follow… »
Et toc !

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*TIC : Technologies de l’Information et de la Communication. On peut trouver aussi TICE (quand les TIC s’appliquent à l’Éducation) ou TUIC (un acronyme qui a du mal à prendre pour Techniques Usuelles de l’Information et de la Communication). A na pas confondre avec les Transports Inter Communaux ou le très sérieux Travel Insurance Coordinators Canadien.

*TNI : Tableau Numérique Interactif, aussi parfois appelé TBI (Tableau Blanc Interactif). A ce sujet, et si vous voulez tout savoir sur le sujet (et en plus vous payer une bonne tranche de rigolade), je vous conseille la lecture de l’excellent billet de mon camarade Ticeman. Je suis juste un peu dégoutée de ne pas l’avoir écrit moi même.

* ENT : Espace Numérique de Travail

*Wi-fi : Je sais que vous savez ce que c’est le wi-fi.  C’est juste que je voulais rendre hommage à mon ami José, auxiliaire d’enseignement embauché pour la maintenance informatique, qui est arrivé un mardi midi dans ma classe avec une perceuse monstrueuse en me disant : « Je vais faire un trou dans le carrelage et à 13h30 t’auras internet dans ta salle ! » Le pire c’est qu’il l’a fait !

*Pour les noms de sites et de logiciel, Google, Yahoo et  Wikipédia sont vos amis….

* Techos : technicien. Genre maigrichon à lunettes qui mange des pizza devant un PC et qui vous regarde de haut parce que vous êtres incapable de faire la différence à l’odeur entre de la DDRam et de la SDRam.

*Gameur : version light du précédent. S’intéresse principalement aux performances de sa carte vidéo. Est surtout capable de vous refiler le nom du mec qui vend des plumes de phénix dans FFXIV et de vous raconter sa nuit de frags avec ses potes russes. Se nourrit aussi fréquemment de pizza. Il existe une version no-life du gameur, mais en général il est beaucoup moins maigrichon.

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Par le petit bout de la lorgnette

[Avertissement : ce billet peut contenir de l'ironie, voire du second degré. Si vous avez des doutes sur mes opinions au sujet des compétences du socle, vous pouvez vous reporter aux précédents billets. Par ailleurs, vous trouverez dans la partie "commentaires" un certain nombre de précisions. Vos remarques constructives y seront toujours les bienvenues.]

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Quand j’étais petite (je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaitre), il y avait une émission géniale à la télé (si, si, je vous jure, c’était possible à l’époque) qui s’appelait « Le petit rapporteur » et dans lesquels on pouvait voir Jacques Martin,  Pierre Bonte, Piem, Stéphane Collaro, Robert Lassus, Philippe Couderc, Pierre Desproges et Daniel Prévost, à l’époque ou tous ces gens là étaient vraiment drôles ou pas morts. Pour ceux qui ne connaissent pas vous verrez que beaucoup de leurs successeurs n’ont rien inventé. Ensuite, entre 1977 et 78, il y a eu « La lorgnette« , moins drôle, mais dont le générique me revient souvent en mémoire ces temps-ci : « Par le petit bout de la lorgnette, on y voit bien mieux, que le monde est fou, on y voit bien mieux que par le gros bout. »

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En ce moment, même si vous n’avez jamais corrigé un DM, un DS, organisé un PPRE ou un IDD*, vous avez forcément entendu dire que les enseignants allaient être obligé de « valider les compétences du socle commun« . (Bon, d’un autre côté, c’est bien qu’ils aient enfin quelque chose à faire, les profs, avec leurs quatre mois de vacances et leurs 15 ou 18 heures de cours, bande de feignasses).

La plupart des non-enseignants ne connaissent de cette validation obligatoire que ce qu’en disent les grands médias. C’est aussi le cas de certains enseignants d’ailleurs,  et c’est là que le bât blesse. Eh oui, même quand on est prof on ne lit pas toujours le BOEN**…

Ce qu’en disent les médias traditionnels

Donc, la validation des compétences du Socle Commun c’est quoi ? Une « usine à gaz » créée en catimini par des technocrates et des ronds de cuirs qui s’appliquent à transcrire servilement les rêves libéraux d’obscures instances européennes qui n’ont pour but que de détruire l’École au service de grand Capital et appliqué par des « pédagogos » soixante-huitards. Les enseignants qui déjà ne font pas grand chose (puisque Kévin a de grande chances de quitter le système scolaire sans savoir ni lire ni écrire grâce aux efforts conjoints du laxisme, du pédagogisme et de la méthode globale) vont en faire encore moins, il n’auront même plus à enseigner.
Je vous assure, je caricature à peine et on peut même lire régulièrement dans les commentaire de ce genre de prose des gens qui rêvent de voir Marine aux affaires pour nettoyer toute cette chienlit.

Encore une fois, ce serait faire trop d’honneur que de faire de la pub à ces torchons textes alors je vais juste parler de ce qui revient tout le temps :
– Les compétences à valider n’ont rien à voir avec les programmes. Et en plus personne ne sait définir ce que c’est qu’une « compétences ».
– En validant les compétences, l’École renonce à transmettre des savoirs aux élèves.
– La validation binaire ne laisse place à aucune nuance et empêche de valoriser le travail des élèves.
– On demande aux enseignants de faire des croix (ou des smiley) dans des cases.
– Pendant qu’on valide le socle, et vu le temps que ça va prendre, on n’enseigne pas.
– Il faut faire ça vite fait, sans aucune formation ni aucune explication. On met les enseignants au pied du mur pour le Brevet 2011.

L’arbre qui cache la forêt

Alors, évidement, la validation du S3C (hé, les Keskelledit, lisez les billets précédent au lieu de poser tout le temps des questions… :), si on le regarde par le gros bout de la lorgnette, on voit un bout de papier avec des items et des croix, genre QCM (dont chacun sait qu’on a 50% de réussir au pif) et une montagne de boulot pour les profs (en particulier si l’on songe à ceux des disciplines artistiques à 1h hebdomadaire et qui voient donc au bas mot 25 x 18 élèves par semaine = 450 dossiers) pour compléter,  en vitesse pour le conseil de classe du 3e trimestre ce fichu papelard.

Sauf que c’est pas exactement ça le problème. Enfin si, c’est un problème. Parce qu’on ne regarde que la validation. Et qu’en plus, la validation, ce n’est pas les profs qui la font. Aussi incroyable que cela paraisse, ce ne sont pas les enseignants qui valident le socle, mais le chef d’établissement. C’est bizarre mais je ne le lis jamais nulle part.

J’explique pour les incrédules.
Les enseignants ils évaluent les compétences de leur élèves. Ils en font le bilan et ils profitent d’un conseil de classe pour dire au chef si oui ou non les élèves ont acquis tel ou tel item. Finalement, ca ressemble furieusement à un conseil de classe tout à fait banal ou les profs se réunissent pour dire si oui ou non Jennifer a le niveau pour passer en seconde générale ou en BEP chaudronnerie et à la fin duquel le chef d’établissement met une signature avec « Admise en 2nde » et un joli tampon. Des fois, les profs ne sont pas d’accord entre eux et ça donne l’occasion de jolies foires d’empoigne (j’ai même assisté à de sérieuses engueulades, avec claquements de porte et départs à la Maurice Clavel).

Et comment ils le savent les profs, si Jennifer elle est capable de devenir chaudronnier ? Parce qu’ils lui ont donné leur enseignement toute l’année et qu’ils savent de quoi elle est capable. (Ça c’est la théorie dans le monde des Bisounours. Dans les faits, moi, je n’ai jamais été sûre de savoir ce genre de chose…)

Donc, le problème ne peut pas être la validation !

Le problème, c’est l’enseignement par compétences

Si on regarde par le bon côté de la lorgnette, on se rend compte que si l’important ce n’est pas la validation, c’est le reste, c’est à dire l’enseignement et l’évaluation Et ça change tout. Mais de cela, personne (ou presque) n’en parle.

Cela veut dire qu’il faut réfléchir à ce qu’il y a dans le travail qu’on donne à nos élèves. Quelles sont les connaissances ET les compétences (il y a 3″C » dans le S3c, quoi qu’en disent certains, suivez mon regard…) dont Manfred va avoir besoin pour analyser une affiche de propagande nazie par exemple. Il aura besoin de méthode (pour présenter l’affiche : nature, date, origine, auteur..), il aura besoin de connaissances (en 1932, quelle est la situation économique de l’Allemagne ?), il aura besoin de sensibilité (pourquoi Hitler est-il représenté comme ça, avec les sourcils froncés et le poing serré ? Quelle symbolique ?), il aura besoin de savoir s’exprimer dans un français cohérent, d’organiser son texte, d’ajouter des connaissances personnelles.
Enseigner par compétences c’est prendre conscience de cette complexité.

Ça veut dire aussi qu’il faut que ce soit les élèves qui fassent le travail. Pas le prof. Et qu’il faudra désormais préparer ses cours en se posant comme première question : Qu’est ce que je veux que mes élèves soient capable de faire ? Qu’est ce que je veux évaluer ? Comment je vais me débrouiller pour qu’il apprennent à le faire ?
Commencer par la fin. Et pas l’inverse.
Ne pas commencer par faire un joli cours, bien léché, impeccable sur le plan épistémologique, inattaquable sur le plan scientifique et agrémenté de quelques anecdotes, pour aller ensuite photocopier un ancien sujet de brevet qui sera sur le même sujet que votre leçon afin de leur proposer un DM ou un DS.

C’est vrai, ça demande de retourner les habitudes de nombreux enseignants comme une peau de lapin.

Je n’ai jamais été un lapin

Je n’ai jamais été un lapin (enfin, si, mais il y a longtemps et j’ai un peu oublié), mais j’imagine que ça doit faire mal, non ?

Alors je dois finir ce billet par quelques mots destinés aux enseignants qui ont l’impression de subir malgré eux cette révolution.

Vous n’êtes pas non plus des lapins. Et vous n’êtes pas les seuls à vous poser des questions. Même les plus engagés dans la démarche de l’enseignement par compétences s’en posent. Et de bien passionnantes. Regardez les faire, lisez leurs travaux, leurs hésitations, leurs doutes. Inscrivez vous dans la grande communauté de ceux qui essayent de faire changer l’École pour qu’elle permettent aux élèves de donner le meilleur d’eux même. Ne cédez pas à ceux qui, comme Aristote déjà en son temps, disent que les jeunes ne respectent plus rien et qu’ils sont tous ignares. Oubliez l’École mythique du Pensionnat Dechavanne, elle n’a jamais existé.
Essayez, au moins une fois, pour voir, d’enseigner par compétences.
Et regardez le résultat.

 

PS : Sur le même thème, je vous invite à lire le très clair compte-rendu de la conférence de Dominique Raulin par mon ami et collègue Anthony sur son blog : « Enseignants, vous ne tiendrez pas longtemps dans une optique de transmission de connaissances ! »

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*Pour les Keskelledit non atteints de la siglite aiguë qui ravage les rangs de l’Éducation nationale, je m’explique. Il s’agit, dans l’ordre, d’un « Devoir Maison » (comme le dernier devoir de maths que vous avez fait pour votre nièce le week end dernier) d’un « Devoir Surveillé » (un contrôle quoi..), d’un « Programme Personnalisé de Réussite Éducative » (ce truc que tout le monde doit faire mais que personne ou presque n’a envie de se fader parce qu’on ne sait pas par quel bout le prendre) et d’un « Itinéraire De Découverte » (ces machins bancals que des tas de prof ont réussi à transformer en supers projets pédagogiques).

** Toujours pour les Keskelledit , le BOEN c’est le Bulletin Officiel de l’Éduc’ Nat’… Une lecture de chevet indispensable en cas d’insomnie, mais dont la connaissance fait partie des obligation de service des enseignants….

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Laisser la porte ouverte à l’imprévu

Tiens, je vais vous raconter une histoire dont Kévin et Jessica sont les héros.
C’est une histoire vraie. Il y avait même deux vrais Kévin dans cette classe. Pas de Jessica par contre.

Tous les enseignants d’histoire géographie (et éducation civique et sécurité routière et histoire des arts et…) qui ont des classes de 6e ont eu un jour à présenter à leurs élèves les frises des Panathénées. Dans leur aspect artistique et historique. Pour les Keskelledit qui n’ont rien foutu en 6e et qui ne savant même pas ce que c’est, c’est très simplement présenté ici. En plus, si vous lisez l’article de Wikipédia, vous pourrez ensuite traiter votre voisine de « Canéphore » sans qu’elle puisse porter plainte ensuite. C’est quand même plus classe que votre vocabulaire habituel, non ?

Les Panathénées…. Une sorte de tarte à la crème pédagogique pour qui a enseigné plus de dix ans en classe de sixième. Un marronnier.
Si encore on pouvait développer les enjeux de la rivalité entre le British Museum (qui possède les originaux de la frise) et le ministère grec que la culture (qui aimerait bien les récupérer) … ça mettrait un peu de piquant. Mais non.
Dans une crise de génie pédagogique, tous les enseignants d’histoire géographie (et de…) doivent insuffler dans l’âme de Kévin et de Jessica l’amour de ce chef d’œuvre de l’art classique, de cette ode à la citoyenneté athénienne, de fleuron du patrimoine européen (enfin surtout britannique pour l’instant).

Bon, moi ça m’avait toujours gavé. Je dois manquer de souffle.

Mais bon, je suis fonctionnaire, je fonctionne et j’essaie d’insuffler.

Ce matin-là, je suis montée en cours la tête basse, tel le taureau sacrificiel moyen, montant l’escalier des Propylées en plein mois de juillet (ce qu’ils ne faisaient pas, les pauvres) .
J’avais quitté la salle des profs (dont jamais les fauteuils ne m’avaient parus aussi douillets, ni les collègues aussi chaleureux) comme un hoplite partant pour Aigos-Potamos. (Bien quoi, faut quand même que je montre que je connais des choses…)

Kevin et Jessica sont entré dans la classe avec les autres, qui avaient étonnamment fait (pour la plupart) l’exercice de lecture au sujet du Parthénon qui se trouvait dans leur livre et que je leur avais demandé de faire (je sais, il y a des miracles parfois…). Les tables étaient disposées en fer à cheval autour de la salle…

Manfred m’a regardée et il m’a dit :
« Oh, madame, c’est rigolo, on dirait le plan de la frise des panathénées ! » (si, je vous assure, il a DIT « rigolo »).

Je me suis accrochée à cette phrase comme une femme de ménage du Titanic à une bouée dans la nuit du 15 avril 1912 :
« T’as raison, c’est rigolo. Et si c’était le cas, tu serais quoi, assis où tu es ? » –  « Un musicien ».
Alors, j’ai pris une feuille de papier, j’ai écris « musicien » en gros avec le feutre à tableau (je sais, c’est pas fait pour ça, mais j’allais pas tergiverser. Pas à ce moment là !) et je lui ai donné la feuille :
– « Présente-la devant toi, pour que tout le monde puisse voir. »
– « Et toi Kévin, tu serais qui ? »
– « Un cavalier. » (Une feuille,… cavalier écrit dessus)
– « Bon, je vais pas tout vous faire ! Débrouillez vous ! « 
Je leur ai donné les feuilles, le feutre… et je les ai regardé faire.

Au bout de quelques minutes, j’avais 22 élèves avec une feuille devant eux. On s’y serait cru. J’ai pris des photos.
Et Jessica, assise toute seule, sans feuille. Avec une tête de perdante au dernier concours de rhapsodes.
Moi : – « Bein Jessica…? Qu’est ce qui se passe ? »
Jessica : – « J’ai pas de rôle, tout est pris…. »
Moi : – « T’es sûre ? »
Kévin : – « Hé madame, elle peut faire Athéna. Elle est bien là Athéna, non ? »

#mercikévinmercikévinmercikévinmercikévinmercikévin Tu ne le sais pas mais tu viens de me sauver la vie.

Jessica : – « Mais Madame (oui, Jessica elle met toujours une majuscule à « Madame »), la frise, c’est bien la représentation d’une procession ? Faut qu’on se déplace ! »
Un instant, je me suis demandée jusqu’où ils allaient défiler.. mais pour rien au monde je ne les aurais arrêté dans leur élan.
Moi :  – « Je veux bien mais vous respectez l’ordre et le placement de chacun dans la procession. Hé Bryan ! arrête de bavarder ! »
Byan : – « Je bavarde pas madame, je fais comme sur la frise. Les dieux, ils discutent entre eux et moi je suis Apollon ! » (merdalor, c’est vrai en plus…)

Ils ont fini par se mettre en rang par deux, dans le bon ordre, sans que je m’occupe de quoi que ce soit. Ils ont défilé dans la classe, et en tête de cortège une élève est allée porter le peplos à Athéna en se prosternant….. Toujours avec leurs papiers devant eux et sans que je ne donne aucune consigne. (De toute façon, je pouvais pas, je les filmais)

Ils sont ensuite retournés à leur place et on a discuté. De la procession des Panathénées et de sa symbolique dans l’affirmation de la citoyenneté.
Et moi je me disais que ce qui avait pu marcher et créer du lien il y a deux mille ans sur les bords de la Méditerranée pourrait bien avoir eu le même effet sur mes gamins des bords de Manche.

A la fin de la séance de cours, j’avais conscience d’avoir vécu un grand moment de bonheur pédagogique. Ou d’avoir rêvé.
Heureusement, j’ai un film et des photos pour me prouver que je n’ai pas rêvé ce jour là.

Et vous savez quoi ?
A l’heure suivante, j’avais une autre classe de sixième.
Je leur ai dit en regardant la disposition de la salle : « C’est rigolo, on dirait le plan de la frise des Panathénées. Vous ne trouvez pas ? »
La réponse fut immédiate et définitive : « Non. »
Bon.

L’imprévu n’est pas reproductible.
C’est pour ça qu’il est précieux… et qu’il faut lui laisser la porte ouverte.

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PS : Merci à Luc pour la correction de mon orthogaffe :) Le « S » est revenu…


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