Archives mensuelles : novembre 2010

J’ai un amour…

Bon, je vous préviens avant, c’est un article… (comment dire ça sans me vexer ?)…. dense. Un truc sérieux. Je pense que j’arriverai à mettre un peu de nawak vers la fin, mais va falloir vous fader des tas de trucs pas marrant avant. Et n’essayez pas de zapper le milieu pour aller directement à la fin, je vous surveille ! Ici, c’est tout ou rien ! J’ai mis un titre accrocheur histoire de ne pas vous faire fuir tout de suite, mais je sais pas si j’ai bien fait finalement...

Au premier regard, je l’ai aimé. Ma mémoire extrêmement globale ne se rappelle pas exactement le lieu ni le jour, mais je sais que je n’ai vu que lui dans la foule de ceux qui l’entouraient. Comme une parfaite évidence. Comme si je n’attendais que lui. Comme la dernière pièce d’un puzzle.

C’était un mot, juste un mot.

La première fois, étonnamment, c’était dans un livre de Terry Pratchett, dans la formidable traduction de Patrick Couton. (Ne me demandez pas dans lequel, je les ai tous tellement lus et relus….)
La deuxième fois, c’était en Italie, pendant une visite d’étude (oui je sais, y’a de la veine que pour la crapule, mais je vous rappelle que tout acteur de l’éducation en Europe peut postuler pour une "Study visit" subventionnée totalement par l’Union Européenne, alors ne vous gênez pas !), lors d’une conférence de Luigi Pagliarini, un artiste, psychologue (si ! on peut être les deux !) spécialisé dans les intelligences artificielles et la robotique, au moment où il a commencé à parler de "psychotechnologie" et de créativité.

C’est un mot tellement clair, tellement puissant…
Qui désigne une réalité qu’Averroès, Rabelais et Érasme ont vécu sans le nommer : l‘EXtelligence.

C’est quoi ce truc ?

Bon, à la fois pour moi, pour les Keskelledit et pour Kévin (vous allez voir, pour Kévin aussi c’est important, sinon, je serais pas là à vous raconter ma vie !), on va encore une fois commencer par essayer de définir le concept.

Comme je suis une fille sympa, je vais vous éviter la peine de rechercher le mot dans un dictionnaire, vous ne le trouverez pas (ou alors peut être si vous disposez d’un dictionnaire Klingon*, mais c’est même pas dit).

Vous trouverez ce terme, comme je l’ai moi-même croisé pour la première fois (ça y est j’ai retrouvé !) dans La science du Disque-Monde de Pratchett, mais bon, malgré mon amour immodéré pour cet auteur, je doute que ça puisse vous suffire comme caution scientifique crédible.

Si vous vous précipitez sur Wikipédia, vous allez trouver des trucs, mais vous n’allez pas être beaucoup plus avancés, parce que l’article n’existe pas, que le mot extelligence renvoie sur l’article "Noosphère", article lui même présenté comme un "article ne citant pas suffisamment ses sources" (c’est le moins qu’on puisse dire) et que j’oserai qualifier même d’assez incohérent.

Donc, pas de définition.

Alors qu’est ce qu’on fait ?

On va en fabriquer une avec ce dont on dispose. Vous êtes prêts ?

- La noosphère : c’est une brillante idée de Vladimir Ivanovitch Vernadski, né au milieu du XIXe siècle à Saint-Pétersbourg et mort à Moscou pendant que l’armée de Joukov mettait une pâtée aux nazis à Varsovie. Ce brillant chimiste et minéralogiste est l’un des premiers à avoir vraiment réfléchi à la notion de biosphère, à regarder la terre comme un monde fini, et à se préoccuper de la déforestation. Pas besoin de vous dire qu’à l’époque, tout le monde avait de bonnes raison pour s’en f***** complètement (oui, Maman, pas de gros mots, je sais…) .
Dans les années 20-30, il propose de concevoir la terre comme un système de cinq "couches" en interaction : la lithosphère (roches et eau) ; la biosphère (les êtres vivants) ; l’atmosphère ; la technosphère (résultant de l’activité humaine) ; la noosphère ou "sphère de la pensée".
Les théories de Vernadski sont ensuite reprises par notre célèbre jésuite paléoanthropologue Pierre Teilhard de Chardin.
Mais il ajoute à la théorie du descendant de cosaque une vision spirituelle et christique qui veut que l’humanité, grâce aux interactions et aux communications, vise dans son évolution un "point Oméga", où l’homme doit rejoindre Dieu dans une parfaite unification de la création. Un genre de Big Bang final inversé mais hyper spirituel.
Là dessus vont venir se greffer tout un tas de "spiritualités" plus ou moins affligeantes, farfelues, voire carrément barrées….
Inutile de vous préciser que ce n’est pas vraiment le chemin que je voudrais suivre dans ma définition..

- Avant le XXe siècle, si on voulait réfléchir un peu, on allait voir d’autres gens qui réfléchissaient, on lisait leurs livres, on les traduisait, on les commentait, on écrivait d’autres livres, eux aussi traduits, lus et commentés. Ça permettait à ceux qui allaient réfléchir après vous d’être, comme le disait avant hier** Bernard de Chartres, des nanos gigantium humeris insidentes***.
Et que je te pique les manuscrits des gars qui passent  par Alexandrie, et que je te traduis tout Averroès en latin, et que je vais te consulter un manuscrit à la bibliothèque de Gand et que je te rencontre Luther à Wittenberg….
A la Renaissance, on commence à prendre davantage conscience de ce phénomène qui existait depuis toujours ou presque. Aucun "savant" comme on disait à l’époque ne travaillait tout seul. La connaissance fonctionnait comme un réseau, avec une langue commune qui fut longtemps le latin, et circulait entre des gens issus de milieux sociaux qui leur permettait de traverser la moitié de l’Europe sans se préoccuper de savoir comment payer les traites de leur Clio.
Aucune "science" n’était considérée comme supérieure à l’autre et personne ne trouvait choquant qu’un architecte se mêle de philosophie, ou l’inverse.
Mais d’une part ça ne concernait qu’une infime partie d’une population réduite ( 500 millions d’humains seulement au XVe siècle dont déjà une bonne moitié en Asie) et d’autre part, avec les moyens de transports de l’ère pré-industrielle, l’information voyageait à la vitesse d’un cheval au petit trot****, ce qui finalement n’était pas si performant que ça. Il fallait trois mois à un évêque du XIIIe siècle pour faire Paris-Rome.
Donc, on peut parler à cette époque de "République des lettres" (superbement cartographiée entre le milieu du XVIIe et le début du XIXe ici), mais c’est plutôt d’une oligarchie qu’il s’agit….

- Juste avant internet, je me rappelle que j’ai appris à réparer ma 2CV avec un copain mécanicien, à faire la cuisine avec un copain cuisinier, à conduire avec un pilote de rallye, à utiliser un traitement de texte avec des proto-geeks, à manier la hache à deux mains avec des acteurs (je vous jure que c’est vrai), à pêcher avec des virtuoses de la mouche, tirer à l’arc avec des pros, à apprécier tout un tas de styles de musiques en écoutant tout ce que je pouvais trouver à écouter, bref à vampiriser tout ce et tous ceux qui pouvai(en)t passer à ma portée.
Je dois avouer que la plupart du temps, ce que j’ai appris ne m’a pas servi à grand chose parce que je ne savais faire plein de choses qu’"à peu près"… seulement "à peu près". Mais ça me donne aujourd’hui une certaine empathie avec les artistes des carburateurs et je pense que je saurais encore faire la différence entre un streamer et un popper.

Donc, je n’ai pas appris avec mon seul cerveau, mais en utilisant ce que les cerveaux des autres avaient engrangé.
A cette époque, quand je restais comme une truffe devant un circuit électrique, je savais qui appeler pour me dire si je devais couper le fil rouge ou le fil bleu.

Comme tout un chacun, j’avais donc au hasard des rencontres élaboré ma propre "République des trucs et des machins".

L’extelligence existe-t-elle ?

Bon, on a toujours pas de vraie définition de l’extelligence, mais vous sentez bien qu’on s’en approche à petits pas.
(Et déjà presque 1400 signes, je vais me faire arracher par la BRBBTL – Brigade de Répression des Billet de Blogs Trop Longs)

Et puis sont arrivé LES réseaux.
Et là tout a été très vite. Certaines choses ont même changé tellement vite qu’on n’a toujours pas complètement pris conscience ni de leur importance ni de leurs conséquences.

Jusque là les machines (au sens large du terme) faisaient ce qu’elles avaient à faire. Genre : un mixeur mixait quand on appuyait sur le bouton "marche" et n’était bon qu’à ça. Puis les machines se sont automatisées, se sont mises en réseaux, et elles ont pris un aspect beaucoup plus invasif dans nos vies. Par exemple, votre téléphone portable a remplacé une partie de votre mémoire à long terme. Je suis presque sûre que vous ne connaissez par cœur aucun des numéros qui sont stockés dedans. Parce c’est devenu inutile. D’où le drame et le vide que vous pouvez ressentir quand vous en êtes privé.

Une partie de votre intelligence a été déléguée à une machine.

C’est la même chose quand vous disposez d’un véhicule hautement sophistiqué qui va compenser vos erreurs d’évaluation dans un virage ou un freinage d’urgence. Vous n’avez pas besoin d’apprendre à freiner progressivement, à faire un créneau, la machine peut le faire à votre place (enfin, bon… mieux vaut quand même savoir le faire au cas où…). Récemment une vidéo a circulé sur internet d’un véhicule qui était capable de se conduire tout seul. Plus besoin de conducteur, remplacé par une liaison satellite, des bases de données et de l’informatique embarqué.

Dans le domaine de la bureautique par exemple, l’apparition de la fonction "undo" vous permet de faire n’importe quoi et de revenir en arrière, comme si de rien n’était. Vous pouvez réfléchir à postériori. Ça c’est une fonction nouvelle de votre cerveau. Ma grand-mère me disait toujours de réfléchir avant de faire. Maintenant, on peut réfléchir après. Pas toujours d’ailleurs, et c’est pour cela qu’il faut, en plus d’apprendre à réfléchir, apprendre à savoir quand réfléchir. Les machines ont donc le pouvoir de modifier notre processus cognitif et créatif.

Donc, d’une part, une partie de notre intelligence est déléguée à des machines et d’autre part les machines modifient nos fonctions biologiques : ça c’est une des définitions de l’extelligence.

Les créateurs d’Arpanet n’ont sans doute jamais imaginé dans leurs rêves les plus fous l’ampleur que leur réseau allait prendre.
Ni les transformations sociétales et humaines que cela allait engendrer.
Aujourd’hui vous développez votre extelligence à travers des réseaux d’une puissance phénoménale.

S’il existe toujours des réseaux qui génèrent des interactions personnelles réelles (les salles de concerts n’ont jamais été aussi remplies par exemple), il existe également des réseaux virtuels comme Facebook, Youtube, ou les plateforme de jeux massivement multijoueurs qui rassemblent en un même lieu virtuel des millions de gens (à l’heure où j’écris ces lignes plus de 3 millions de personnes sont connectées sur la plateforme Steam). Vous échangez avec ces gens, vous pouvez facilement trouver LA bonne personne qui connait ce dont vous avez besoin, ou avoir sous les yeux La critique de la Raison Pure en deux clics de souris.

Nanos omnium gigantium humeris insidentes. Sur les épaules de TOUS les géants.

Il existe aussi des formes de réalités mixtes ou "augmentées" comme dans le cas ou le virtuel et le réel se confondent. La première fois que j’ai vu ce clip des Music Awards avec Gorillaz et Madonna (oui c’est un peu le mariage de la carpe et du lapin, mais passons), je n’avais pas réalisé à quel point c’était énorme. Regardez bien les 3 premières minutes…. Il ne s’agit pas d’un dessin animé comme le groupe de Damon Albarn nous y a habitués, mais d’hologrammes 3D  des musiciens qui sont en train de jouer ailleurs en direct. Regardez bien vers la 3e minute, on voit nettement que Madonna passe devant, puis derrière les personnages. (Bon, après les 3:30, sauf si vous êtes fans de Madonna je vous conseille de passer à autre chose). C’est un exemple parmi des millions qui prouvent que les machines ont augmenté nos possibilités créatrices.

Vivre avec les IA ? Trop tard, c’est déjà fait.

Nous sommes donc, sans forcément nous en rendre compte, déjà en train de vivre dans un monde que nous partageons avec des Intelligences Artificielles (IA).
Et quand je dis "vivre avec", je ne veux pas dire "vivre à côté", comme dans les romans d’Asimov. Je veux dire réellement "avec", dans des interactions dynamiques.
Dans leurs laboratoires, les roboticiens développent l’intelligence de leurs machines en utilisant une faculté du cerveau des homo sapiens les plus efficaces en matière d’apprentissages : l’observation des humains.
(Après avoir lu ce billet, sinon je ne vais plus vous revoir, allez jeter un œil sur l’article de Wikipédia concernant la robotique…)
Et nous développons notre intelligence, nos perceptions, nos émotions, nos corps, en interaction avec des intelligences artificielles.
Par exemple, les systèmes d’information géographiques sont aujourd’hui des outils indispensables aux prises de décisions, des plus bénignes aux plus graves (où aller chercher de l’aspirine ? Sur qui tirer avec mon drône ?).

Et Kévin dans tout ça ?

Et bien Kévin il est là, en train de somnoler sur sa table (parce qu’hier soir il a joué trop tard à Counter Strike), pendant que vous êtes en train de raconter la bataille de Crécy. D’ailleurs, vous la racontez très bien la bataille de Crécy, Jessica, elle adore. Elle s’apitoie sur le sort de ces pauvres arbalétriers génois venus se faire piétiner si loin de chez eux. Vous êtes prof et vous avez un programme à leur enseigner.  C’est vrai. Mais vous avez aussi le devoir de leur apprendre à vivre dans leur monde, celui d’aujourd’hui et celui de demain. Leur apprendre à ne pas seulement utiliser les IA (j’aime mieux IA que TIC, ça rend mieux compte de la réalité) mais à réfléchir à leur utilisation, aux usages qu’ils en font, aux usages qu’ils pourraient en faire. À ne pas être dépendant des IA ou de ceux qui les contrôlent. À la façon dont ils peuvent créer des relations interpersonnelles avec le vaste monde qui les entoure et avec des IA dont ils devront gardent la maîtrise. En quatre mots : à développer leur extelligence.

C’est pour cela qu’il faut que les élèves utilisent les IA dans les établissements scolaires et reçoivent la formation nécessaire qui va avec, pour devenir des êtres humains libres et pensants. Pour qu’ils aient la capacité de développer leur intelligence et leur extelligence.
Dire le contraire c’est nier l’évidence. Il est donc nécessaire de changer ce que nous enseignons et la façon de l’enseigner.
(Et ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, on peut aussi raconter la bataille de Crécy… c’est sympa comme tout).

Et il faut le faire vite, parce qu’au rythme où vont les choses, je crois que personne n’est capable d’envisager le monde dans lequel ils vivront.

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* : Ça existe vraiment….. Et au moins, pendant que des tas de gens vachement intelligents passent leur temps à ça, ils ne piquent pas le sac des petites vieilles, c’est toujours ça de gagné pour le bonheur de l’humanité.
** : plus exactement au XIIe siècle.
*** : "Des nains sur des épaules de géants", mais ça a quand même plus de gueule en latin, non ?
**** : Un camarade très attentif et néanmoins spécialiste des murs de quais et des transports en général me signale que (je cite) : "le cheval au trot, c’est un rêve de riche : sur de longue distance, le cheval est au pas (ou alors yfö en changer réguïerement (tro vite tro longtemps : ï crêve, fö s’en péïer un neuf : ça coute grave chaud) donc 4 km/h, c’est la norme depuis perpète et jusqu’en 1830". Dont acte :D
Mea maxima culpa pour mon imprécision, je vais de ce pas, en guise de pénitence, lire l’intégrale de Malaquais.

PS : Merci à mes relecteurs attentifs, preuves vivantes de l’existence concrète de l’extelligence et de l’amitié :)

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