La dernière (?) pièce du puzzle

Je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé : vous découvrez quelque chose et vous réalisez que c’est la pièce qui manquait au puzzle de vos réflexions. Tout à coup l’ensemble prend de la cohérence. Et vous vous demandez comment vous n’avez pas trouvé cette pièce là auparavant. Elle avait du rester coincée au fond la boîte. Et vous vous en voulez de ne pas l’avoir cherchée plus tôt.

La Charte d’Ottawa

Elle a été signée une première fois en 1986 (je sais, en 1986 certains d’entre vous ne savaient pas lire…. et moi je commençais à mettre des notes à mes premières copies). Son nom complet est « Charte d’Ottawa pour la promotion de la santé« *. Elle a été complétée (et renforcée) par les Chartes de Jarkarta (1997) et de Bangkok (2005).
Si on résume ces trois chartes voici comment elles définissent la promotion de la santé :

La promotion de la santé a pour but de donner aux individus davantage de maîtrise de leur propre santé et davantage de moyens de l’améliorer.
Pour parvenir à un état de complet bien-être physique, mental et social, l’individu, ou le groupe, doit pouvoir identifier et réaliser ses ambitions, satisfaire ses besoins et évoluer avec son milieu ou s’y adapter.

Ça ne vous rappelle rien ?

Les compétences clés pour l’éducation et formation tout au long de la vie constituent un ensemble de connaissances, d’aptitudes et d’attitudes appropriées au contexte. Elles sont particulièrement nécessaires à l’épanouissement et au développement personnels des individus, à leur inclusion sociale, à la citoyenneté active et à l’emploi.***

Le couple du XXe siècle

La santé et l’éducation sont intimement liées. L’une ne va pas sans l’autre. Même mes élèves de 5e le savent. Comme Kévin qui tout d’un coup s’est mis à me parler d’éducation alors qu’on travaillait le chapitre sur les inégalités devant la santé : « En fait, l’éducation, c’est la base de tout le reste ! » ****
Et l’autre ne va pas sans l’une….. Comment réussir ses apprentissages quand on est malade, handicapé ou tout simplement tellement mal dans sa peau, comme seuls savent l’être les adolescents ?

Et ce couple a eu de beaux enfants qui, me semble-t-il, sont passés complètement inaperçus depuis la fenêtre des enseignants du second degré. Et de moi d’ailleurs jusqu’à il n’y a pas si longtemps. Ce sont les compétences psychosociales.

Les compétences psychosociales

Les anglophones les appellent les « social skills« . Mais comme cette notion est arrivée en francophonie dans les valises des psychologues, elles sont devenues chez nous « les compétences psychosociales« .
Ces compétences ont été définies par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en 1993 :

Les compétences psychosociales sont la capacité d’une personne à répondre avec efficacité aux exigences et aux épreuves de la vie quotidienne. C’est l’aptitude d’une personne à maintenir un état de bien-être mental, en adoptant un comportement approprié et positif à l’occasion des relations entretenues avec les autres, sa propre culture et son environnement.

Si vous voulez tout savoir sur ce sujet, je vous recommande « Le cartable des compétences psychosociales« , un site animé par l’IREPS des Pays de Loire qui vous dit tout tout tout.

La clé de voûte

Quand j’ai lu cette définition, quand j’ai lu les pages de ce site (et quelques autres aussi), tout s’est organisé. Quand je dis tout, je veux parler de tous ces trucs hétéroclites qui m’intéressent et sur lesquels je me forme pour essayer d’être un peu plus efficace pour mes élèves. Tout ce qui (me) fait dire parfois que je m’éparpille.
Ce cours sur la gestion mentale***** pendant lequel on m’avait expliqué que le cortex, le cerveau du raisonnement et des apprentissages ne pouvait pas être efficace si le cerveau des émotions (« cerveau limbique » pour les intimes) et celui des réflexes de survie (le « cerveau reptilien ») étaient trop occupés.
Cette histoire d’intelligences multiples.
Ces conversations sur les synesthésies.
Ce goût partagé pour la bienveillance éducative.
Ces journées de formation consacrées au élèves dyslexiques ou vivant avec leur TDAH.
Ce projet de médiation par les pairs à mettre en place dans mon bahut.
Ce besoin de redonner aux élèves une véritable estime de soi.
Cette appétence pour l’éducation à la culture.
La partage des idées de Perrenoud (un psychologue suisse, comme par hasard…) quand j’avais lu son livre****** sur les véritables compétences que l’École se devrait d’apprendre aux jeunes.

Vous avez compris.
En fait, depuis des années, je tournais autour des compétences psychosociales sans le savoir.
Maintenant, je le sais.

 

—–

* Le texte est en ligne ici.
** Source de ce résumé dans ce document gouvernemental canadien.
*** Compétences clés pour l’éducation et la formation tout au long de la vie sur le site de l’Union Européenne.
**** Je vous jure que je ne l’ai pas inventée celle là. C’est du « sic ».
***** Merci à Yves Lecocq pour ses formations !
****** PERRENOUD Philippe. Quand l’école prétend préparer à la vie… Développer des compétences ou enseigner d’autres savoirs ? Issy-les-Moulineaux : ESF, 2011, 221 p.

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Mordioux les gougnafiers !

Ce matin, je me suis réveillée en colère.
C’est les vacances et je suis en colère.
J’étais en train de réfléchir à un prochain billet (qui du coup est reporté aux calendes grecques) quand je suis tombée sur un article qui m’a mis en colère.
Très en colère.

Je ne sais pas quelle partie du titre de cet article* m’a mis le plus en colère.
Est-ce que c’est « faire la classe en ligne » ?
Ou bien « 1.2 millions d’euros« .
Plus vraisemblablement la juxtaposition des deux.

Faire la classe en ligne.

Faire la classe ? Savent-ils seulement ce que c’est les auteurs de cet article. Non, et c’est normal. Leur boulot c’est d’écrire des articles.
Faire la classe, c’est concret, physique, si j’osais, je dirais même « charnel ». C’est du palpable, de l’empathie, de la compassion. C’est une expertise qui s’acquiert peu à peu au fil des années. C’est le sourire de Manfred. C’est la colère de Jessica. C’est ce sentiment de n’avoir pas encore donné assez alors qu’on tombe d’épuisement dans le canapé après 7 heures de cours.
Faire la classe, c’est y penser. Tout le temps. Comment faire ? Comment faire mieux ? Comment faire autrement ?
Faire la classe c’est une expérience de vie.
Faire classe en ligne, c’est un mensonge.

1.2 millions d’euros.

1.2 millions d’euros, cela correspond à environ 37 ans de salaire pour un enseignant certifié (à la louche et bien servi).
Trente-sept ans. L’équivalent d’une vie passée à « faire la classe ».

On peut aussi dire que c’est l’équivalent du salaire annuel de l’équipe enseignante d’un petit collège.
Autant dire rien. Une goutte d’eau dans l’océan des 7 100 collèges de France.

Mais quand même. On pourrait en faire des choses bien dans ces collèges avec 1.2 millions d’euros.
Équiper ma classe d’ordinateurs par exemple. Emmener des classes en voyage culturel.
Permettre à Kévin de voir la neige ou la mer pour la première fois.

Comment gagner 1.2 millions avec un truc nul qui existe déjà.

Aujourd’hui, j’ai appris qu’une start-up française venait d’achever la levée d’1,2 million d’euros auprès de Bpifrance, du fonds Partech Ventures et de business angels pour « faire la classe en ligne** ».
Je reprends les propos de Julien Cohen-Solal***, co-fondateur du site  : « J’avais monté plusieurs projets web et appris à développer et parallèlement je donnais des cours de soutien en mathématiques. J’ai constaté qu’il y avait un manque de contenus éducatifs fiables et facilement accessibles en France. J’ai eu l’idée de créer un éditeur scolaire gratuit pour les élèves suite à ces expériences.« 

Ah, vous aussi ça vous a fait tomber de votre chaise ?
Reprenons : « Je donnais des cours de soutien en mathématiques« . Donc, forcément, cela signifie que je connais tout sur tout sur l’enseignement des mathématiques. En tout les cas que je sais ce que c’est que « faire la classe » en mathématiques.
Un peu comme si je disais : « J’ai récupéré des bébés dans mes bras après l’opération, donc je sais faire une césarienne ».

Autre grande affirmation stupide : « J’ai constaté qu’il y avait un manque de contenus éducatifs fiables et facilement accessibles en France ».
Bein voyons.
C’est pas comme si le ministère de l’éducation Nationale, via le CNED, n’avait pas déjà fait la même chose, avec l’Académie en ligne.
C’est pas comme si Fabien Crégut ne mettait pas, depuis plus de 10 ans, à la disposition de tous son magnifique site Mon année au collège qui contient tout et même bien plus pour les SVT au collège.
C’est pas comme si l’association Sésamaths ne proposait pas un site extra, Mathenpoche.
C’est pas comme si des centaines (voire des milliers) d’enseignants ne mettaient pas gratuitement à la dispositions de leurs élèves des millions de cours sur les Espaces Numériques de Travail (ENT), sur leurs sites, leurs blogs….

Heureusement que ce jeune homme, fraîchement sorti d’HEC (mais qu’est ce qu’ils leur apprennent donc dans cette école pour qu’ils en sortent si ignorants ?)  a eu l’idée du siècle : mettre des cours en ligne !
Ça vaut bien 1.2 millions d’euros une idée pareille !

La vache à lait

Le pire dans l’article est peut être la suite. Peut être que c’est ça qui m’a mis vraiment en colère.
« Nous réfléchissons à une version freemium avec des services complémentaires payants et nous sommes également déjà en contact avec Samsung pour monétiser notre audience » décrit Sarah Besnaïnou [L’autre co-fondateur, ndlr]. Les deux cofondateurs discutent également régulièrement avec des représentants académiques de l’Éducation nationale et envisagent de se financer en démarchant des chefs d’établissements scolaires.« 

Oui, vous avez bien lu. Le but de ces jeunes gens est de créer de l’argent avec leur plateforme.
Grand bien leur fasse.
De le prendre chez des industriels (qui paient leurs employés une misère) et dans l’Éducation nationale en faisant payer les établissements, avec l’assentiment de responsables académiques.

De faire payer l’Éducation nationale pour un service qu’elle fournit déjà gratuitement.

Le prix s’oublie, la qualité…. ?

Je vous vois venir. Vous vous dites que les travaux artisanaux des petites mains de l’Éduc’ Nat’, le travail bénévole des enseignants (ceux qui finissent par s’extirper de leur canapé après 7 heures de cours pour aller s’asseoir devant leur ordinateur et offrir gratuitement leur expertise à qui veut s’en servir), ne sont quand même pas comparable aux solutions industrielles élaborées par des créateurs de start-up jeunes et dynamiques****.
Alors, là, je crains de ne devoir vous décevoir au plus haut point.
Je n’ai pas fait HEC, mais quand je regarde ce que le site propose comme cours, je pleure.
Même au temps de ma jeunesse folle (celle ou je ne savais pas faire de cours dignes de ce nom), je n’ai jamais produit aussi indigent. Et verbeux. Et si peu soucieux de se rendre accessible à tous les élèves. Je dis bien à TOUS les élèves.

Bon et puis pour tout vous dire, j’ai passé une page à la moulinette anti-plagiat.

Et bizarrement, la page de Kartable qui concerne le chapitre de géographie 6e « Où sont les hommes sur la terre » est exactement la même que celle que l’on trouve sur un autre site.
Et là, j’aimerais bien qu’on m’explique…..

Post-scriptum : Ce billet a suscité un certain nombre de réactions sur les réseaux sociaux, dans la blogosphère et dans la presse nationale et locale. Pour en savoir plus et comprendre un peu les tenants et les aboutissant de cette histoire, je vous conseille vivement de lire le seul article réellement journalistique***** qui a été écrit au sujet de Kartable, sur le site de DéclicKid.

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* : Kartable lève 1.2 millions d’euros pour faire la classe en ligne.
** : Le site Kartable
***: Une interview de Julien Cohen-Solal (vidéo)
**** : qui paye des enseignants pour faire ce que d’autres, le plus souvent talentueux, font gratuitement.
***** : c’est à dire bien renseigné, étayé, fouillé et bien écrit, ce qui ne gâche rien. En même temps, c’est pas un scoop, tous les articles de DéclicKids sont renseignés, étayés, fouillés et bien écrits !

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Jessica et Jennifer

Je suis très heureuse d’accueillir ici une de mes collègues et amie pour ce très joli texte, que je regrette de ne pas avoir écrit moi même.
Merci donc à Émilie Kochert pour me permettre de publier ce billet sensible, d’humeur et de regrets.

Les filles en classe sont souvent compliquées, qu’elles s’opposent, qu’elles s’affirment ou qu’elles s’affrontent, elles ne font jamais que réagir.

J’ai rencontré Jessica quand elle avait 13 ans. Jolie brune, pas bête, excellente en classe même. Un jean tout délavé, des baskets naïke et des yeux maquillés comme une voiture volée, mais surtout une mèche qui lui tombe toujours sur les yeux. Jennifer cherchait mon regard, cherchait tous les regards d’adultes, parfois elle cherchait l’adulte même. Elle voulait une réaction, SA réaction, à lui, son papa. Avec ses 13 ans, elle disait « mon père » comme on crache et ses yeux hurlait « dis-moi que tu m’aimes papa » comme un regard d’oiseau écorché. Un oisillon tombé du nid. Une enfant de 13 ans qui joue les blasées.

Jessica vivait dans un HLM, au milieu d’autres cités, et au milieu, îlot central totalement hors du temps et de l’espace était le collège. L’endroit où parfois Jessica existait pour elle-même. Un jour, son prof de maths lui a demandé d’aller aider Kévin car elle avait terminé ses exercices et là Jessica a décalé sa mèche qui lui mangeait d’habitude tout le visage, redressé la tête et aimé pour toujours son prof de maths. En réunion parents-profs on voyait parfois son père, jamais sa mère, qui avait « les enfants à garder », quand nous avons évoqué les projets de Jessica de devenir médecin son père eut cette phrase si terrible et si parlante « mais on n’a jamais été médecin nous, et pi ça coûte trop cher, et pi v’savez moi, j’y connais rien à tout ça, si vous l’dites p’t’être è peut, mais ça coûte cher ? » Et Jessica a remballé ses rêves de médecine et travaille comme sa mère avant elle à la supérette locale depuis ses 18 ans.

Jennifer a 16 ans, de longs cheveux blonds teints comme ceux de son enfance, un trench (« c’est un trench madame, pas un imper, mfff ! ») et une queue de cheval basse tombant sur son cartable-sac à main Vuitton. Jennifer a 15 ans, des idées pleins la tête et des rêves pleins le cœur. Jennifer est excellente en classe, mais Jennifer veut changer de voie.

Jennifer a 15 ans et une maman « jamais là » et un papa « super important, trop occupé ». Un papa que je ne vois qu’aux réunions parents-profs, les yeux rivés sur sa montre, Monsieur est pressé, il veut aller droit au but, il veut savoir combien vaut sa fille, pardon, combien valent ses notes. Je le rassure en serrant les dents et lui annonce que Jennifer veut passer en terminale L et non poursuivre en S. Quand nous avons évoqué les projets de Jennifer de devenir permanente dans l’humanitaire son père eut cette phrase si terrible et si parlante : « Mais on ne fait pas de l’humanitaire, elle deviendra avocate si elle y tient. Elle restera en S, je sais ce qui est bon pour elle, je suis son père. » Et Jennifer a remballé ses rêves d’humanitaire et étudie comme sa mère avant elle le droit commercial depuis ses 18 ans.

Jessica et Jennifer sont de pures inventions, mais elles existent à travers d’innombrables autres exemples qui d’ailleurs auraient pu s’appeler Kévin et Jean-Antoine. Et les pères de ces jeunes filles auraient aussi bien pu être leur mère.

Émilie Kochert – octobre 2014

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Ose devenir ce que tu es.

J’ai commencé à écrire avec une idée en tête. Je l’ai perdue en cours de route et finalement je vous parle de tout autre chose. Tant pis pour vous, ça vous fera un autre billet à lire bientôt. Na !

Quand j’étais petite (enfin, je veux dire, quand à tout juste 20 ans), on m’a confié des classes (l’administration a de ces inconsciences parfois !) et on m’a dit « fait cours ! ». Enfin, on ne me l’a pas dit comme ça. On m’a donné un emploi du temps, une clé, et j’ai compris qu’il allait falloir que je ressemble à un prof devant un groupe d’adolescents. Pour tout vous dire, si on me l’avait prédit deux jours avant, non seulement je ne l’aurais pas cru, mais ça m’aurait bien fait rigoler.

Bébé-prof

À l’époque, les maîtres-auxiliaires (ainsi dénommait-on le statut qui venait de me sauter à la figure), ne bénéficiaient d’aucune formations, inspections, ni conseils d’aucune sorte. Et en prime, suivre les cours à la fac devenait beaucoup plus compliqué, mais ça c’est une autre histoire…
Bref, la première question que je me suis posée c’est de savoir ce que c’était qu’être un prof (UNE prof en l’occurrence). J’en avais une vision très… (comment dire ça sans me mettre une fourchette dans le pied ?)…., nuancée (?). Quelques exemples de profs formidables rencontrés pendant une scolarité qui avait ressemblé à un spectacle de haute voltige sans filet. Quelques phrases qui tuent (entendues et toujours pas oubliées 40 ans plus tard) que je me jurais de ne jamais prononcer. Un assez solide (quoi que limité) bagage académique. Quand j’y repense, finalement pas grand chose. Mais je n’avais plus le choix, j’avais dit oui. Un grand défaut récurrent chez moi.

Apprentie-prof

Au début, forcément, j’ai fait les cours que j’avais reçus. Cours dialogués, cours, exercices, devoirs à la maison. J’ai essayé de séparer le bon grain de l’ivraie. J’ai fait de mon mieux quoi.
Sauf que…
Sauf que je voyais des gamins échouer là ou j’avais réussi (et inversement d’ailleurs !) et que je n’avais pas la plus foutue idée de la manière dont je pourrais les aider. Voire je ne comprenais même pas comment on ne pouvait échouer.
Mais, moi qui m’était si souvent retrouvé dans des situation d’échecs irréductibles, je me suis dit que je ne pouvais pas ne rien faire.

Je crois que le pire c’était de faire des évaluations, de voir des mômes progresser mais conserver toujours de notes catastrophiques. Quand je posais la question à mes collègues (enfin, ceux qui voulaient bien m’adresser la parole, j’étais que MA, faut pas déconner quand même !) la réponse était invariablement : « Oh tu sais Kévin, il a toujours ces notes là. C’est normal, il est comme ça (fainéant, nul, débile, chiant, agité, incapable, limité : rayez la mention inutile), laisse tomber. De toute façon, il s’en fout, il est habitué. »
Ce genre de réponses me révulsaient. Je sentais bien que ce n’était pas normal. Que certains de mes professeurs avaient du tenir le même discours sur mon compte. Je ne pouvais pas me forcer à penser comme ça.

Prof débutante

Quand j’ai réalisé qu’il existait à l’université une faculté de Sciences de l’Éducation, je me suis dit que je pouvais peut être y trouver des réponses. On m’a expliqué que si je voulais devenir prof, je pouvais suivre n’importe quel cursus, SAUF celui des Sciences de l’Éducation. Ça m’a laissé sur le cul et m’a coûté un bras en bouquins de pédagogie.
J’ai alors compris que mes interrogations étaient normales, mes doutes légitimes et mes rêves d’une école bienveillante partagés.
Alors j’ai commencé à changer. Pas seulement à changer ma façon de faire. À changer, moi.
À chercher. À trouver parfois. À échouer en tentant des trucs. À faire d’autres trucs.

Prof ?

Trois choses m’ont aidées, il faut le dire.

D’abord, j’ai eu le CAPES.
Du coup, j’ai enfin reçu une formation pédagogique à l’IUFM.
Merci à Françoise d’avoir organisé de formidables cours sur la psychologie de l’adolescent (que trop de mes condisciples tenaient pour négligeable).
Merci à ce collègue chevronné qui m’a donné son classeur de cours de 5e.
Merci à mon jury de mémoire qui m’a tellement critiqué sur ma vision du rôle fondamental de l’action culturelle que j’en ai fait une priorité.

Ensuite, il y a eu l’arrivée du numérique.
Mutualisation, échange avec des collègues qui avaient les mêmes doutes que moi. Une autre pédagogie était possible. Le monde pouvait entrer dans la classe. Une façon inédite de faire tomber les murs.

Enfin la loi de 2005.
L’inclusion de tous les élèves, l’évaluation des savoirs ET des compétences, le droit à l’expérimentation….
Vous ne pouvez pas imaginer à quel point je me suis sentie soulagée. Libérée. Confortée dans mes choix, mes rêves.

Peut mieux faire

Alors, c’est peut-être pour ça que j’ai du mal à être diplomate avec les tenants du « c’était mieux avant », les pourfendeurs du collège unique, les contempteurs de l’enseignement par compétence, les Zoïles du numérique, les détracteurs de l’innovation.

L’École irait bien mieux si on écoutait moins ceux qui voient toujours le verre à moitié vide (et sale) et davantage ceux qui le voient à moitié plein… et qui cherchent toujours à le remplir un peu plus.
Merci à ceux-là. Ils sont les lumières de mon chemin.
C’est grâce à eux que peut-être, un jour, je serai prof.

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Comment l’Ecole a raté ma fille (Épilogue)

Merci d’être arrivé au bout de ce long et banal récit. Je vous reconnais bien là.

J’aime l’École

Eh oui, malgré tout ce que vous veniez de lire, j’aime l’École.
Parce qu’elle est est portée par un idéal de Liberté, de Fraternité et d’Égalité qui fait sa grandeur.
Parce qu’elle est gratuite, laïque et obligatoire.
Parce qu’il a fallu extirper des gamins de 8 ans des colonies pénitentiaires où l’abandon sociétal les avait jeté, pour les amener à l’école.
Parce qu’il a fallu aller chercher les gosses tuberculeux dans les caves des manufactures du XIXe siècle qui les traitaient comme des esclaves.
Parce qu’il faut toujours le faire dans  tous les bidonvilles du monde.
Parce que la moitié au bas mot de la planète aimerait y avoir accès.
Parce que nous avons la chance de vivre dans un pays qui consacre son premier budget à l’éducation.

Humains

Les idéaux ne sont vivants que s’ils s’incarnent. Ils s’incarnent dans des hommes et des femmes qui ne sont « que » des hommes et des femmes.
Je connais les humains, j’en suis un depuis un certain temps.
Moi aussi j’ai des idéaux.
Mais des fois aussi, je les oublie. Parce que la fatigue, parce que les soucis, la vie. Les idéaux c’est un luxe d’humain heureux et bien nourri. Des fois je ne suis pas heureuse. Comme tout le monde.

À lire vos réactions, je sais que l’histoire banale que je vous ai racontée a réveillé des échos, des colères, des peurs à venir.
J’ai été moi aussi en colère, découragée… Effrayée aussi par ce que cela me renvoyait de ma propre humanité. Triste aussi.

Enseigner

Si je vous ai raconté tout ça c’est pour vous dire qu’au final, même si je sais que je suis à ma place dans ma classe, je suis comme tous ceux que ma fille a croisé. Ni meilleure, ni pire. Pas toujours exemplaire. Moi aussi je n’ai pas su répondre aux interrogations de certains parents, moi aussi j’ai sûrement « raté » des mômes par manque d’attention. J’en même eu honte des fois.

Si j’avais une seule moralité à retenir de ces 16 années d’École de ma fille, c’est qu’il faut avant tout rester humble*.

Non nous ne sommes pas, nous autres enseignants, des êtres supérieurs. Non, nous n’avons pas « la connaissance ». Non, nous ne sommes pas des êtres exceptionnels par vocation.
Nous sommes comme ceux que nous croisons tous les jours : élèves, parents, collègues, supérieurs hiérarchiques. Des humains faillibles.
Et quand parfois nous arrivons à faire correctement notre travail, nous n’avons pas à nous en glorifier. Le plus souvent, c’est parce que nous avons la chance de pouvoir le faire.

Pour eux

Je pense à Jessica, en colère contre le monde des adultes qui l’a placée dans une famille d’accueil. Je pense à Kévin dont le frère s’est suicidé juste avant Noël. Je pense à Manfred, qu’on appelle « le boche » (si, si ça existe encore). À Jennifer qui se croit nulle à force qu’on le lui dise.
Qu’est ce que je peux faire pour eux, du haut de mon mètre soixante d’humanité ?
Leur donner le meilleur. En espérant que cela suffira. Mais c’est vraiment pas gagné.

Heureusement, je ne suis pas la seule à essayer. Merci à mes collègues aussi.

 

—–

* Je sais c’est complètement antinomique avec le fait d’écrire ce blog.

 

 

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Classé dans récit

Comment l’École a raté ma fille. (Épisode 6)

Dernier épisode avant l’épilogue. Courage à mes lecteurs chéris.

La section européenne, à minima.

Les années lycées sont passées comme une lettre à la poste.

À la première réunion parent-prof, j’ai eu devant moi une collègue qui m’a parlé de compétences. J’ai failli lui sauter au cou.
Une autre qui m’a parlé des qualités humaines de ma fille. Pareil.
C’était la première année du lycée réformé et ça s’est plutôt bien déroulé.

À quelques détails près.

En fait de classe européenne, à part des cours d’histoire en anglais, il ne s’est pas passé grand chose. Ni échange, ni voyage, ni correspondance. Rien. Nada. Que dalle.
Nouvelle déception de ma linguiste en herbe, qui rêvait de voyages et de rencontres avec d’autres jeunes d’ailleurs.
J’ai passé trois ans à lui dire qu’elle pourrait faire un Erasmus plus tard. Elle s’est consolée en regardant en boucle l’Auberge Espagnole.

Merci quand même à son professeur de LV3 Italien qui lui a offert l’ouverture européenne dont elle rêvait.

Et le sport dans tout ça ?

Quel sport ? Aucun des collègues d’EPS n’a su adapter ses enseignement à une gamine à qui certains gestes (mais pas tous) étaient interdits. Interdite de sport scolaire par un généraliste intelligent, elle a galopé, nagé, couru toute l’année en toute liberté. Heureusement sinon, je crois qu’il aurait fallu que je l’attache !

La dernière ligne droite

L’année de Terminale. Forcément fatidique. Tous ceux qui l’ont vécue (en tant que parent) le savent.

Je vous avoue que c’était pas gagné d’avance.
Déçue par la philo, dégoûtée de la lecture depuis longtemps, déprimée par les langues et pas sauvée par les maths….

Dans ce lycée, les parents sont conviés au conseil de classe. Le constat a été relativement unanime : manque de travail, manque de régularité… En résumé manque de tout ce qu’il faut pour avoir le bac.

Ce jour là, je ne sais pas pourquoi, j’ai osé parler.
« J’entends votre constat. Maintenant, qu’est ce qu’on fait ? »

Et vous savez ce que m’a répondu l’équipe enseignante ?
Rien. Absolument rien. Un long silence. Très long. Trop long. Que le proviseur a brisé en répétant ma question et en regardant les collègues.
Qui se sont précipitamment répandus en évidence sur le mode : « il faut qu’elle se mette au travail ». Le seul qui a trouvé un truc intelligent à dire c’est le collègue de maths qui a proposé qu’elle lui apporte ses devoirs pour lui expliquer ses erreurs.

Malheureusement, je crois que c’était trop tard pour envisager une réconciliation avec le travail scolaire.

Le bout du tunnel.

Il y a un an, elle a eu son bac. Merci à son 20/20 en natation :)
Comme tous les parents, j’étais contente.
Ça voulait dire que plus jamais je n’irai m’asseoir devant quelqu’un qui me parlerait de ma fille comme d’une élève.

C’est ce jour là que j’ai eu l’idée de ces billets. Parce que j’ai été soulagée et que je me suis sentie enfin libre d’écrire tout ça.

Je ne sais pas ce qu’elle fera de sa vie, mais je pense que ce sera loin de l’école.
C’est dommage d’ailleurs parce que ses talents seraient précieuses à notre institution.

(Épilogue à suivre)

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Comment l’École a raté ma fille. (Épisode 5)

Je voudrais remercier tous ceux qui suivent ce feuilleton au fur et à mesure qu’il s’écrit. Si je vous raconte tout ça c’est parce que j’ai une idée de conclusion derrière la tête. Mais il va encore falloir vous fader un ou deux épisodes avant. J’espère que vous ne m’en voudrez pas.

 

Un petit coup de pouce de la vie

On a failli pas trouver de maison. L’emménagement a eu lieu le 1er septembre (oui, je sais…).

On a failli déprimer quand tous les médecins de tous les hôpitaux de la région ont refusé de se lancer dans une opération qu’ils trouvaient risquée. Merci à Paul qui a trouvé LA perle rare, Éric, ce chirurgien talentueux et honnête qui a osé se lancer dans une auto-greffe qu’il n’avait jamais pratiquée. Et merci à la vie qui a permis que tout rentre finalement dans l’ordre.

 

L’adolescence n’est pas un long fleuve tranquille.

 

Les deux dernières années collège, finalement, ça s’est plutôt bien passé.
La première année, j’ai adoré croiser dans les couloirs cette gamine qui ne portant pas mon nom avait décidé de ne pas dire qu’elle était ma fille. Mais bon, comme la moitié de ses profs avaient changé ses couches, ça permettait de vivre une scolarité détendue.

La deuxième année, pour sa 3e, je n’étais plus là parce que ma vie professionnelle m’avait attirée vers d’autres horizons.
La deuxième année, elle a eu 15 ans. Et je préfère masquer d’un voile pudique cette année somme toute classique pour toute adolescente qui se respecte. Elle a été chiante. Voila. Avec moi et avec tout le monde.

La deuxième année, l’équipe de direction avait changé. Et pas en bien. C’est vrai qu’il est difficile de remplacer l’irremplaçable, mais là….

 

Le poisson pourrit par la tête (proverbe japonais)

 

Juste une anecdote qui me revient. Parce qu’elle m’a concernée. Il y en a eu tant d’autres, et des pires.

Un matin de la dernière semaine de juin (comme je vous l’ai dit plus haut…), mademoiselle m’appelle à 8h05. Arrivée en retard (et même de ça on n’est pas très sûrs mais passons), le principal lui avait fermé la porte au nez (et presque sur le doigt d’après elle) et lui avait interdit de rentrer dans l’établissement. Elle se trouvait en compagnie de quelques gamins plus jeunes et me demandait ce qu’elle devait faire.

Moi j’étais trop loin pour faire quoi que ce soit, alors j’ai envoyé ma troupe d’élite spécialiste de la récupération de jeune fille en détresse.

 

Ce qui s’est passé ?

Je vous résume ce qui s’est passé sur place d’après des témoignages concordants.

 

- « Bonjour, monsieur le principal. J’aimerais savoir pourquoi ma fille ne se trouve pas à l’intérieur de l’établissement.

- Elle est en retard comme d’habitude.

- Si elle est en retard, envoyez la en étude, punissez-la, collez-la mais ne la laissez pas dehors.

- Qui êtes vous pour venir me dire ce que j’ai à faire ? Si vous n’êtes pas content allez vous plaindre au président de la République !

- ….. ?

- Si vous ne sortez pas immédiatement de mon établissement, j’appelle la police.

 

Vous comprendrez que le dialogue s’est arrêté là.

J’avoue. Le lendemain, j’ai envoyé une lettre à l’inspection académique.
Le principal en question est toujours en poste dans l’établissement.
Heureusement, je n’ai plus à y aller. Je ne sais pas s’il a toujours la photo du pape dans son bureau.

On était quand même bien contents qu’elle quitte le collège et qu’elle entre au lycée, à deux rues de la maison.
Merci à Catherine qui avait su passer outre l’adolescente agressive pour voir la gamine gentille et curieuse et l’aider à faire son dossier pour intégrer une classe Européenne.

(à suivre)

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